Photos: Brice Dossin

La musculation est le meilleur sport du monde

Pourquoi se ruiner les tendons en courant sans but sous la pluie quand on peut se faire des pecs en poussant de la fonte ?

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déc. 4 2018, 9:26am

Photos: Brice Dossin

On ne choisit pas son sport. J’ai fait de la course à pied, du vélo, de la natation, du foot, du judo, de l’escrime et beaucoup d’autres disciplines olympiques imposées par le cours de gym. Aussi reconnues soient-elles, toutes m’ont dégoûté avec leurs terrains plein de cris, leur gymnases flippants comme des grottes, leurs blessures inévitables. J’avais perdu tout espoir de tirer du plaisir d’une activité physique quand la musculation s’est imposée à moi. Aujourd’hui, j’en suis sûr : c’est le meilleur sport, et ce pour tout un tas de raisons.

D’abord, c’est celui qui assume le mieux sa vanité : le but est évidemment d’être plus beau à poil, les compétitions de bodybuilding le prouvent de manière un peu extrême. Persuadés d’être plus sportifs que des culturistes, beaucoup d’amateurs d’endurance (ceux qui disent faire du sport pour « être en forme » AKA « être plus beau à poil ») se sont moqués de cette discipline devant moi.

Nos débats ne m’ont pas permis de comprendre pourquoi s’entraîner à courir toujours plus vite serait moins vain que soulever des poids toujours plus lourds. Ce n’est jamais qu’une histoire de prestige — au moins, les pousseurs de fonte l’assument. Comme l’explique Yukio Mishima dans Le Soleil et l’acier, l’essai autobiographique dans lequel cet ancien gringalet relate sa métamorphose en guerrier sculptural : « La vie moderne n’a plus besoin des muscles. En dépit du fait qu’ils sont toujours vitaux, ils sont manifestement inutiles d’un point de vue pratique, et une musculature saillante est aussi vaine qu’une éducation classique pour la plupart des hommes actifs. Les muscles ont fini par se transformer en un genre de Grec ancien. »

C’était en 1968. Un demi-siècle ans plus tard, rien n’a changé. En bon employé de bureau sur trottinette électrique, mes pectoraux vaguement bombés sont moins un outil qu’un bidule agréable. Tous les jours, ils me montrent que je ne suis pas condamné au corps d’insecte – petit thorax, gros abdomen, longs membres chitineux – de mon adolescence. Surtout, ils me rappellent que j’ai cessé de me résigner devant la glace. J’ai voulu changer et j’ai réussi. Bien sûr, je ne ressemble toujours pas à grand-chose. Pire, tous mes petits muscles risquent de fondre si je m’arrête. Pas le choix, il faut que j’avance.

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La musculation est un sport bizarrement exigeant au niveau psychologique. Trois séances hebdomadaires d’une heure et demie suffisent à peine pour progresser. L’envie ne compte pas, il faut les faire et souffrir : chaque exercice demande de dépasser la douleur parce qu’un muscle ne grossit que s’il est abîmé par un effort inhabituel. La musculation peut donc être résumée par une équation simple et légèrement plus raffinée que « No pain, No gain » : si votre tête est moins solide que vos muscles, vous n’avancerez pas. Un tout jeune et sémillant Arnold Schwarzenegger l’assure dans le documentaire Pumping Iron : « Sentir la douleur dans le muscle, penser à continuer et continuer, [...] c’est ce qui fait grossir le muscle. C’est ce qui sépare ceux qui sont des champions de ceux qui ne sont pas des champions. Si vous pouvez franchir cette barrière de la douleur, vous pourrez peut-être devenir un champion. Si vous ne pouvez pas, oubliez. C’est ce dont la plupart des gens manquent, les tripes. Les tripes d’y aller et de dire “Je vais le faire, je me moque de ce qui va arriver.“ ». Se mettre les tripes à l'air comme on dit aussi.

« Apprendre le langage de la chair, à peu de choses près comme on apprendrait une langue étrangère » – Mishima

Pour ceux qui s'acharnent, la fonte forge aussi le caractère. D’où vient l’étrange sagesse des culturistes de haut niveau, sinon de milliers d’heures d’introspection sous les poids ? Il faut trouver le courage d’augmenter les charges ou l’humilité de les réduire, rester calme sous peine de concentrer son effort sur le mauvais muscle, refuser le doute qui ampute les dernières répétitions. On est récompensé quand on tient bon : en fin de série, l'effort physique dissout l’effort mental dans un rush d’endorphines. L'œil flou et la tête légère, on titube loin de la machine — à moins qu’on n’ait plus la force d’en bouger. Une minute de repos, on reprend ses esprits et on recommence. Je ne connais pas de sport plus intense et varié en sensations.

En fait, la musculation est avant tout une affaire de sensations. Les débutants qui interrogent les anciens avant d’essayer un nouvel exercice reçoivent souvent le même conseil : « Tu dois sentir que ça travaille à tel ou tel endroit. » Il s’agit d’être attentif aux messages du corps, de les démêler, de les comprendre – Mishima dit : « Apprendre le langage de la chair, à peu de choses près comme on apprendrait une langue étrangère. » Au début, ce langage de sensations est impénétrable. Les signaux se mélangent dans un affreux borborygme : ça fait mal partout, c’est tout. À force de répétitions, on apprend à reconnaître quelques messages et à leur répondre. Telle contraction signifie que je dois rectifier ma posture, telle autre que mon mouvement n’est pas correct. C’est ainsi que la musculation force au dialogue avec le corps tout entier.

La fonte bien poussée est pleine de grâce. Le cauchemardesque Phil Heath, défait de son titre de Mr. Olympia en octobre dernier après sept victoires consécutives, résume dans le portrait que lui a consacré le New York Times en 2016 : « Ce n’est pas une question de charge, c’est une question de mouvement. » Plus que le gros muscle, c'est le geste élégant qui montre l’expérience. Rien ne sert de trembler comme un flan sous une barre trop lourde : il faut verrouiller les poignets, garder le dos droit, « effectuer l’exercice de matière lente et contrôlée. » Le mouvement est bon s’il est beau et inversement. « Je considère la musculation comme une forme » expliquait le culturiste Frank Zane au New York Times en 1975. « Ce n’est pas une forme de ballet, mais c’est très similaire au ballet. »


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Danse classique et musculation se ressemblent pour une autre raison : toutes deux sont souvent considérées comme dangereuses. Pratiqué sans mégalomanie, l’entraînement aux poids permettrait pourtant de renforcer os et articulations, de combattre la dépression et de ralentir le vieillissement du cerveau. L’appareil cardiovasculaire, souvent perçu comme la chasse gardée des exercices d’endurance, semble en profiter lui aussi : réduction de la pression sanguine au repos et des risques de maladie, augmentation du volume d’oxygène maximum… Un enchaînement rapide d’exercices (circuit-training) serait même aussi bénéfique pour le coeur et les poumons qu’un entraînement en aérobie. Et en plus d’être bonne pour le corps, la musculation est excellente pour l’hygiène de vie.

« Faire des tractions m’a donné envie d’apprendre à tailler les légumes, mais aussi de dormir convenablement – les muscles se développent pendant le sommeil. »

Le plus bel entraînement ne vaut rien sans une alimentation soignée. Quiconque souhaite progresser doit lâcher les gâteaux, jus de fruits, grecs à 4h du matin. Chaque écart apparaît clairement sur le corps. Le ventre tombe, la peau ramollit sur les reliefs. Parce qu’elle démontre l’importance de la nourriture de façon si éclatante, la musculation pousse à connaître et cuisiner les aliments. Faire des tractions m’a donné envie d’apprendre à tailler les légumes, mais aussi de dormir convenablement – les muscles se développent pendant le sommeil. Ce qui implique de boire de la tisane et de lâcher Twitter deux heures avant de se coucher mais ça vaut le coup. Hormis la musculation, quel sport exige de telles habitudes dès le niveau amateur ?

Malheureusement, tous ces bénéfices ne pèsent rien face la réputation déplorable de la musculation. La hate est épaisse : en plus de faire des faux muscles, la « gonflette » serait un truc de victime, d’abruti, de narcissique, de « connard de droite » ou d’homosexuel refoulé. Je n’en sais rien. La seule chose dont je suis sûr, c’est que la musculation est un sport de nerd – un délire solitaire, méditatif, minutieux. Ma salle abrite plus de passionnés taiseux qu’un club Warhammer 40k. Ils flottent d’une machine à l’autre dans leur baskets habituelles, déjà profilés mais toujours sous la fonte cinq fois par semaine. Impossible de croire qu’ils ne viennent que pour passer du XL au XXL. Non : en vérité, s’ils sont là chaque fois qu’ils peuvent, c’est parce qu’ils savent que la musculation est le meilleur sport du monde.

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