Skate

La culture skate existe-t-elle ?

Dans le magazine « Grand Wild », qu’il a lui même édité, le journaliste Maxime Brousse tente de décrypter la culture skate et ce qu’elle en dit de notre monde. Extraits.

par Maxime Brousse
15 January 2019, 9:34am

Photos : Rémy Barreyat / Grand Wild 

Comme beaucoup de pratiquants, j’ai considéré dès mes débuts que le skate, le surf et le snowboard étaient des cultures à part entière et se singularisaient en cela des autres sports (y compris de sports de glisse comme le ski, la planche à voile ou le wakeboard). Cela me semblait d’une évidence limpide. Mais au final, d’où vient cette idée, solidement ancrée chez de nombreux pratiquants core ?

Dans Jours Barbares, le journaliste William Finnegan assure que le surf n’est pas un sport mais un mode de vie : pour maintenir un bon niveau, il faut organiser toute son existence autour de cette activité. La même chose peut être dite du skate. Mais aussi du triathlon, de la cuisine ou de l’écriture. Alors, qu’est-ce qui différencie une activité d’un style de vie ? Le docteur en philosophie Hicham-Stéphane Afeissa apporte une réponse avec l’exemple de l’escalade : « L’escalade est moins un sport qu’une conduite existentielle capable de conférer une cohérence à un ensemble d’expériences et de déterminer un certain type de rapport au monde. » Cette cohérence d’ensemble, on la retrouve dans le skate et le surf : plus qu’une hygiène de vie, c’est tout un rapport au monde que les pratiquants développent. Observer la ville comme un réservoir potentiel de lieux skatables, arpenter les territoires en compagnie de semblables pendant des années façonne forcément votre regard, même dans les moments où on ne skate pas.

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En anthropologie, la notion de culture connaît plusieurs définitions. C’est un processus de transmission, un complexe de différents traits dont le contenu est à la fois matériel et spirituel. Elle est en partie inconsciente et peut contenir des incohérences. Le skateboard semble donc cocher les bonnes cases — ce qui n’était pas couru d’avance au regard de ses débuts en France.

Fin 1970, quand le skate explose, « c’est un phénomène qui touch[e] le grand public », explique dans Télérama Thierry Dupin, « premier skateur pro français ». « Le week-end, il y avait plus de 3000 personnes ! On se croyait aux sports d’hiver avec un départ pour chaque module et une file d’attente, se souvient le sportif. Les meilleurs skateurs étaient conviés pour une démonstration et une séance de photos avec... Sylvie Vartan qui était la marraine, poursuit-il. Le jour de l’inauguration, il y avait Isabelle Huppert, Dani et même... Patrick Topaloff, qui a écrit une chanson sur le skate pour me rendre hommage. Par la suite, j’ai même donné des cours de skate à Jean-Paul Belmondo ! » Bref, fin 1970, « le skate était perçu comme un loisir fun, loin de l’image rebelle des années 1980 quand la pratique du street a fait son apparition. » C’était l’époque où on pouvait porter un survêtement de l’équipe de France de skate sans faire rire.

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Aux États-Unis en revanche, le skate est très vite devenu bien plus qu’un sport quand les jeunes fauchés des quartiers pauvres de Venice se le sont approprié. Les Z-Boys ont fait naître la légende et se sont évertués à entretenir sa postérité, donnant naissance à la culture skate. Un lifestyle presque immédiatement récupéré par le marketing de grandes marques à la recherche de nouvelles cibles. Dès lors, au grès des modes, des besoins des marchés, des personnalités émergeant dans le milieu, la culture skate s’est construite comme l’hybride entre une contre-culture issue des classes populaires américaines et un discours commercial. C’est toute l’ambivalence du skateboard et de ses pratiquants : l’envie d’être core, d’adhérer à un code de conduite, à une éthique distincte de ceux édictés par la norme, tout en participant de fait aux mécanismes de la société – être un rebelle qui vend des chaussures.

« Plus qu’une culture, le skate était pour moi une contre-culture, avec tout ce que le terme implique d’opposition à la culture bourgeoise instituée »

En 45 ans d’existence, le skate moderne a engendré des musiciens, des illustrateurs, des photographes, des éditeurs, des auteurs, des artistes contemporains, qui revendiquent le skate comme influence. Cela suffit-il à faire une culture ? Il paraît logique que, parmi les millions de jeunes séduits par cette activité à l’adolescence, une poignée occupe des postes créatifs quelques décennies plus tard.

Servi à toutes les sauces, le skate est un produit comme les autres. Dans ce contexte grand public, il ne possède pas les attributs qui en font une culture. C’est quand il est marginal qu’il en redevient une, un ensemble de traits communs qui façonne un rapport au monde. C’est alors une vocation voire un sacerdoce. Un moyen d’expression, le ferment d’une vision du monde. Des médias, des skateurs en témoignent, qui continuent de ne pas se définir comme des athlètes, d’explorer les recoins de leurs villes et ainsi de suite.

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En Italie, le Suédois Gabriel « Gabeeb » Engelke sortait son appareil photo argentique à la moindre occasion. Mika Germond, blessé dès le premier jour, dégainait régulièrement un point and click et s’interrogeait sur le prochain type de pellicule à utiliser. Samu s’est contenté de quelques edits vidéo pour Instagram, mais son blog regorge aussi de bonnes photos. Quand Pepe ne skatait pas, il tatouait les autres ou dessinait sur ses grips de skate, sur des poubelles. Après avoir joué dans un groupe de hardcore pendant des années, Jérôme – de loin le skateur le plus acharné de cette semaine, alors qu’il n’était pas tenu de ramener des images – s’est mis au cirque. À mon sens, tous sont à la recherche de moyens d’expression personnelle malléables, peu contraignants – c’est-à-dire qu’ils peuvent être exigeants, mais ne nécessitent pas de se plier à des règles strictes. Ce qui me mène à considérer le skateboard comme un medium de création parmi d’autres. Si le skate est une culture, c’est aussi pour ce qu’il suscite chez une frange importante de ses pratiquants : s’approprier l’espace, tisser des liens, apprendre à se connaître, donner un nouveau cadre de pensée, s’exposer à des influences, nourrir une réflexion.


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Comme je l’ai déjà dit, j’ai toujours investi le skateboard et ses pratiquants d’une charge rebelle, anticonformiste et contestataire, considérant sans doute à tort que le choix de cette pratique relevait d’une prise de position radicale assumée. Plus qu’une culture, le skate était pour moi une contre-culture, avec tout ce que le terme implique d’opposition à la culture bourgeoise instituée. Après tout, c’est bel et bien un ersatz du surf, à propos duquel Finnegan écrit : « Traquer les vagues avec un tel zèle était à la fois profondément nombriliste et égoïste, dynamique et ascétique, et radical par le rejet de valeurs comme le devoir et la réussite en société. » Et inconsciemment, à certaines époques, pour certaines personnes, cela a été le cas.

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Les skateurs sont ceux qui ne font rien avec leurs parents, dit en substance le skateur et auteur Sean Wilsey. L’image de « misfits » leur colle à la peau, elle aussi recyclée par le marketing mais pas toujours exempte de réalité. Même dans le contexte actuel de retour en grâce du skate. Les skateurs dérangent les piétons, abiment le mobilier urbain, se fritent avec des policiers ou des agents de sécurité... La nuisance qu’ils représentent est d’ailleurs souvent mise en scène dans les vidéos.

Depuis plusieurs années, des multinationales de la chaussure ou de la boisson énergétique adoubent les nouvelles stars du sport à coups de contests médiatisés et de chèques extravagants. En parallèle, tout un écosystème subsiste et se retrouve autour de « croyances contre-hégémoniques » et profite même marginalement de cette nouvelle manne (ainsi de nombreux skateurs d’Antiz ont des sponsors exogènes ou considérés comme non core). Car si la contre-culture skate existe, elle est loin d’être ce que Geoffroy de Lagasnerie appelle une pratique dysfonctionnelle, c’est-à-dire une pratique qui remet fondamentalement en cause le système dans laquelle elle opère.

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Plutôt que de lutter pour imposer leur vision du skate, les pratiquants qui ne se retrouvent pas dans son image grand public préfèrent se contenter de skater à leur manière. C’est ce que me disait le journaliste de skate Fred Demard à propos des Jeux Olympiques. Pour lui, la version du skateboard qui sera présentée à Tokyo est tellement éloignée de sa propre pratique qu’il ne vaut même pas la peine de s’insurger contre cette récupération. Par ailleurs, deux membres de notre tournée italienne, le commercial Mario Torre et le skateur Samu Karvonen, travaillent pour des associations notamment chargées de gérer la disci- pline aux J.O., et n’y voient pas que des inconvénients. La rupture n’est pas consommée entre un skate « pur » et un autre « mainstream ».

Le magazine Grand Wild est disponible ici et les photos de Rémy Barreyat sont visibles ici.

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Cet article a été initialement publié sur VICE France.