Grandir dans une famille de dealers en cavale

« Un matin, au lieu de nous emmener à l'école, mon père nous a annoncé que nous étions recherchés par le FBI depuis sept ans »

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mai 25 2018, 2:10pm

L'auteure, (le bébé en body) lors de la lune de miel de ses parents à Maui. La famille venait tout juste d'être placée sous surveillance. L'homme en blanc en arrière-plan est un agent du FBI.

Cet article a été initialement publié sur VICE UK.

J'avais neuf ans lorsque j'ai découvert que mon père était un fugitif. Ce matin-là, au lieu de nous emmener à l'école, maman nous a demandé de venir dans sa chambre. On s'est assises sur son énorme lit king-size et elle nous a servi le thé, avant de nous annoncer que notre nom de famille n'était pas notre vrai nom de famille, et qu'on était recherchés par le FBI depuis maintenant sept ans.

Il m’a fallu plusieurs années avant de comprendre ce que mon père avait fait. Son organisation avait fait entrer près d’un demi-milliard de dollars de marijuana clandestinement aux États-Unis à la fin des années 1970 et au début des années 1980. À ma naissance, en 1983, les agents fédéraux surveillaient déjà notre maison. Après deux ans d'enquête, l’étau s’est resserré et mes parents ont décidé que, plutôt que de diviser notre famille en laissant mon père aller en prison, nous devrions quitter le pays, en attendant que les choses se calment.

Avec du recul, mon père a clairement mal évalué la situation. Mais à l'époque, il n'était pas le seul, et pour cause : la guerre menée par Reagan contre la drogue dans les années 1980 est devenue de plus en plus sévère, avec des peines minimales obligatoires et aucune libération conditionnelle. L'approche libérale de l'ancien président Jimmy Carter sous-entendait que le trafic de weed était relativement bénin. Des hippies, en somme, qui faisaient quelques affaires et avaient les connexions nécessaires pour encaisser l'argent. Mais avec la nouvelle politique de Reagan, beaucoup de trafiquants ont pris la fuite avec leur famille. Quand nous sommes arrivés en Europe en 1985, nous avons intégré un réseau de fugitifs qui s'étendait sur tout le continent. Ces fugitifs s'échangeaient des informations, des contacts, des conseils sur la manière d'inscrire les enfants à l’école sous de faux noms, sur les personnes qui avaient été arrêtées et sur les endroits où cacher de l'argent sale.

Et puis il y avait nous, les enfants. On a grandi en collectionnant les adresses comme d’autres collectionnent les Barbies, en gardant des secrets qui, s'ils étaient révélés, pouvaient envoyer nos parents tout droit en prison.

Claudia* avait dix ans lorsqu'elle a changé de nom pour la première fois. Son père, Aaron, avait fait des affaires avec mon père en Californie, et tous deux étaient accusés de diriger une entreprise criminelle connue sous le nom de « Kingpin Statute ». En vertu de nouvelles lois, ils risquaient une peine minimale de 20 ans. Aaron était un homme gentil et décontracté. Il avait fui avec sa femme et ses deux filles peu de temps avant nous. Claudia se souvient que, petite, elle attendait sa glace dans un restaurant du sud de la France quand son père lui a dit que, dorénavant, son nom de famille était « Sewell ». Pendant les six premiers mois, Claudia a mal épelé son nouveau nom. Son père n'avait pas pensé à lui apprendre à l'écrire. Ce dernier lui a expliqué qu’il avait des problèmes avec la justice pour fraude fiscale. C'est ce qu'on nous a dit aussi, en partant du principe que les enfants ne savent rien au sujet des impôts.

La sœur de Claudia, Anna, avait 18 mois lorsqu’elle a quitté les États-Unis. Elle a grandi en croyant que tout le monde changeait de nom en arrivant en Europe, une manière pour elle d’expliquer l’inexplicable. Enfants, nous n'avons jamais remis en question ce qu'on nous avait dit, du moins pas au début. C'était tout ce que nous avions connu. Nous avons comblé les lacunes sans nous en rendre compte.

Ma famille a déménagé de l’Italie vers le Portugal, puis au sud de la France, pour rejoindre d'autres fugitifs. À Mougins, nous vivions à côté de Baby Doc - le dictateur haïtien - et du marchand d'armes saoudien Adnan Khashoggi. Là-bas, les gens à la richesse douteuse pouvaient vivre en toute tranquillité. Même quand nous nous sommes réinstallés au Royaume-Uni et que mes parents se sont séparés, nous avons continué de passer nos étés en France avec les autres familles de fugitifs. Les enfants ne parlaient jamais de ce qui se passait chez eux. Il y avait une règle d'or : garder le secret à tout prix ! Encore aujourd’hui, Claudia n’en n’a parlé qu’à deux ou trois personnes.

Alexander a passé les neuf premières années de sa vie en déplacement constant ; il a perdu le compte des maisons et des écoles qu’il a vu passer. Il a changé trois fois de nom – à chaque fois, son père le lui faisait écrire pour s'assurer qu'il avait bien compris. Alexander se souvient que, quand il avait huit ans, à la soirée pyjama d’une amie, il a raconté qu’il avait deux noms de famille. Son amie lui avait répondu que c'était bizarre, donc dans la voiture, sur le chemin du retour, Alexander a demandé des explications à son père. C'est la première fois qu’il a entendu son vrai nom de famille. Il a eu l'impression que c’était une aventure et qu'il faisait partie du secret. « Nous étions une équipe », raconte-il, en parlant de sa famille. Quand le monde autour de vous est en mouvement, vous resserrez les rangs. « Nous contre le monde entier. »

Nous sommes devenus des maîtres dans l’art du mensonge, des experts pour protéger nos secrets. Si quelqu'un soulignait un aspect de mon enfance qui n'avait pas de sens – les déplacement fréquents ou la nature douteuse de l'emploi de mon père –, j’inventais quelque chose. Je disais que nous avions quitté l'Amérique parce que maman voulait être plus proche de sa famille anglaise, ou que mon père était un capital-risqueur. C’étaient en partie vrai. Alexander appelle cela la double pensée : croire à sa couverture autant qu’à la vérité.

L'arrestation d'un autre groupe de fugitifs a compromis la vie dans le sud de la France, et beaucoup de gens de la bande sont partis. Alexander a pris peur lorsque son père s'est enfui à Paris en lui disant : « Si quelque chose arrive, prends soin de ta mère et de ton frère. » En rentrant de l’école à la fin du semestre, Claudia a appris qu’elle ne remettrait plus les pieds dans cette école car sa famille déménageait à Florence. Elle ne devait ni contacter ses amis ni dire à qui que ce soit où ils allaient. « C'est à ce moment-là que j'ai compris que c'était plus grave qu’une histoire d'évasion fiscale ». Peu de temps après, en regardant les informations avec sa mère, elle a vu un reportage sur les trafiquants de drogue et a demandé à sa mère « c’est un peu comme papa, non ? »

Aujourd'hui âgée de 42 ans, elle vit à New York, est mère de famille et propriétaire d’un bar - elle ne sait pas comment elle a compris ce qu’il se passait. « Il n'a jamais eu de travail, mais je n’ai jamais posé la question non plus », nous raconte-elle. « Pour nous, la cabine téléphonique, c’était son bureau ». Son père avait toujours ouvertement parlé de sa consommation de cannabis. « Comme d’autres se rappellent l’odeur d’une tarte aux pommes, l'odeur du cannabis me rappelle celle de chez moi », poursuit-elle. Plus tard, quand ils ont déménagé à Paris, Claudia, alors âgée de 16 ans, vendait un peu de weed pour le compte de son père. « J'avais plus de contacts que lui et il avait peur de se faire prendre. »

La grande révélation d’Anna a eu lieu devant le film de River Phoenix, A bout de course, qui parle d’une famille qui fui le FBI. Elle a reconnu, dans le scénario, le récit de sa propre vie.

Nous avons tous des anecdotes – des confrontations dignes d'Hollywood tout en ayant l’air d’une famille normale. Nos parents avaient de fausses identités, des entrevues avec des agents fédéraux et des piles de billets cachés dans des coffres à la banque. Puis est arrivée l’adolescence.

Alors que les autres adolescents révélaient leurs secrets en jouant à action ou vérité, nous restions en retrait. La première fois qu'Alexandre a tout raconté à un ami, il avait 14 ans. « Je me sentais terriblement mal après ça, comme si j’avais tout gâché », se souvient-il. « Il ne me croyait pas, alors j'ai dit que c'était une blague, et je n'en n’ai plus parlé à qui que ce soit jusqu’à mes 21 ans ».

Quant à moi, je n’avais aucun mal à garder le secret – sauf quand j'étais défoncée, où là, j’avais toujours envie de parler. Je le regrettais toujours. J’étais terrifiée à l’idée d’avoir dit quelque chose qu’il ne fallait pas et qui pouvait avoir des conséquences.

Nous avons tous fini par en avoir marre. Alexander l'a maintes fois reproché à ses parents – bien qu’en soi, il fût bien plus en colère contre la justice américaine que contre ses parents. Anna, elle, c'était à 12 ans. Sa sœur Claudia avait déjà quitté la maison familiale et ses parents ont décidé de quitter Paris pour Amsterdam. « J'avais des amis, j'avais une vie », raconte Anna. « Il fallait apprendre une nouvelle langue et je n'en avais pas envie. »

Son père a fini par lui avouer qu'il était trafiquant de weed. Il lui a dit que tout le monde le faisait dans les années 1980, et que ce n'était pas un gros problème, mais elle n’était pas d’accord. « Je sentais que c’était irresponsable », dit-elle. « Sérieusement, il avait déjà de l'argent, deux enfants, ce n'était pas le moment de vendre de la drogue. »

Je me demande souvent à quoi aurait ressemblé ma vie si mon père n'avait pas eu de problèmes avec les autorités. J’aurais sans doute grandi dans la maison où je suis née, en Californie, avec un lac privé, des paons, des tableaux de Warhol aux murs, et quelques Corvettes dans le garage. Je serais probablement devenue une petite peste. Mais, ouais, j’aurais bien aimé voir ce que ça fait.

Nos pères se sont fait arrêtés les uns après les autres. En 1996, le mien a été condamné à dix ans de prison. Il en a purgé six ans en Californie, où il vit maintenant. Il y a eu des hauts et des bas, mais nous sommes restés proches. Le père de Claudia et d'Anna s'est rendu quand ses filles ont quitté la maison en 2004. Ils se sont réunis une semaine à Vancouver et ont beaucoup pleuré en faisant leurs adieux. Il a fumé une cigarette, brûlé ses fausses cartes d’identité, a contacté l'agence d'immigration à la frontière canadienne en disant : « Vous devriez appeler votre patron sur ce coup-là. » Enfin, le FBI a localisé le père d'Alexander en 2016. Alexander, qui a aujourd'hui 33 ans et travaille comme vidéaste à Paris, a vu son monde s'effondrer. Son père était un citoyen honnête qui payait ses impôts et respectait la loi française. Surtout, c’était maintenant un septuagénaire. Les charges ont été abandonnées.

Quant à nous, eh bien, si l'argent est depuis longtemps dépensé, il nous reste les anecdotes.

« Il y a eu un moment où ça m'a énervé d'entendre parler de papa en train de fumer des joints avec Bob Marley. Je me disais que c’était ce qui nous avait causé tant de problèmes », déclare Alexander en riant. « Mais je suis aussi admiratif, il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour nous offrir une vie normale. Je me dis que ça m’a rendu plus fort. »

J'ai connu l’histoire des autres enfants quand tout était fini et que nous nous sommes revus adultes. J’ai enfin pu rire de l’absurdité de tout cela avec eux. Si c’était à refaire, je n’y changerais rien. Ou à un détail près, j’aurais aimé garder au moins un tableau de Warhol.

*Les noms ont été modifiés.

Tyler Wetherall est l'auteur de « No Way Home: A Memoir of Life on the Run » (St. Martin’s Press, 2018).

Cet article a été publié sur VICE UK.

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