Ce que ça fait de vivre avec la phobie d’être touché

AJ, 23 ans, nous explique comment l’haptophobie a affecté son existence, ainsi que ses relations amoureuses.

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juin 20 2018, 3:07pm

Photo via l’utilisatrice Flickr Emily P.


Cet article a été initialement publié sur VICE Canada .

L’haptophobie désigne la crainte de toucher ou d’être touché, qu’il s’agisse d’inconnus, d’amis proches ou même de partenaires. Les personnes souffrant de cette phobie rare éprouvent une forte aversion pour le contact physique, à la limite de l’insupportable. Il ne s’agit généralement pas de la peur des germes ou de la contamination (dans ce cas, on parle de mysophobie), mais plutôt d’une obsession maladive de protéger son espace personnel.

Afin de comprendre ce que ça fait de vivre avec cette phobie, nous avons rencontré AJ, graphiste de 23 ans originaire des États-Unis. Il nous a parlé du jour où il a découvert sa maladie, des répercussions qu’elle a eues sur sa vie amoureuse, et de la réaction des gens quand il refuse de les toucher.

Quand quelqu’un me touche, j’ai mal. Je ne peux pas l’expliquer autrement. Jusqu’à récemment, je me remémorais toutes les personnes qui m’ont touché dans ma vie : à quel endroit elles m’ont touché, ce que j’aurais dû faire pour les en empêcher. Je m’en souviens parce qu’à chaque fois que quelqu’un s’approche de moi, je deviens anxieux. Quand une personne me touche, ça me brûle – au point que je peux sentir sa main sur moi pendant longtemps. Je me sens violé, ni plus ni moins, jusqu’à ce que j’oublie et passe à autre chose. Un ami m’a fait remarquer qu’il est amusant de me regarder me déplacer dans un groupe de personnes – je fais des contorsions autour de tout le monde afin d’être sûr qu’on ne se touche pas.

J’ai ressenti ça toute ma vie, mais ce n’est qu’en première année de lycée, quand cette vidéo « Free Hugs » est sortie, que j’ai compris que j’avais un problème. C’est en faisant des recherches pour un article de psychologie que j’ai rencontré le terme d’haptophobie. J’ai aussitôt eu envie de le montrer à tout le monde en disant : « Vous voyez ! Ça existe vraiment ! » – c’est précisément ce que j’ai fait.

Mes parents se sont moqués de moi. Ils m’ont expliqué que « les êtres humains ont besoin de contact », alors même qu’ils ne sont pas très démonstratifs. Fait intéressant, ma grand-mère maternelle était surnommée « La Grande Intouchable ». En y repensant, je pense que mes parents ne m’ont fait qu’une dizaine de câlins dans toute ma vie. Et ils ne m’ont jamais fait de bisou sur la joue. Une fois, quand j’étais petit, j’ai entendu ma mère dire au téléphone qu’il est dégoûtant d’embrasser ses enfants. Ils m’aiment, je n’en doute pas, mais le contact physique n’a jamais été leur truc.

L’haptophobie a affecté toutes mes relations. Étrangement, les femmes se méfient moins de moi que des autres mecs. C’est sans doute parce que je n’ai pas envie de coucher avec elles. D’ailleurs, beaucoup pensent que je suis gay. Je ne sais pas ce que c’est d’être une femme, mais j’imagine que le fait de se faire brancher par les mecs en permanence doit être assez difficile à vivre.

Toutefois, ce n’est pas parce que je n’aime pas être touché que je n’ai pas de désir sexuel. C’est simplement que je ne vais pas passer à l’acte, à moins de me sentir incroyablement à l’aise. Un soir, dans un bar, mes amis m’ont poussé à ramener une fille bourrée chez moi. Je ne l’avais pas compris à l’époque, mais ils voulaient juste que je baise. Heureusement, je portais une fausse alliance à l’annulaire. J’ai dit à la fille que j’étais marié et qu’elle pouvait dormir sur le canapé. Je n’ai pas dormi cette nuit-là – j’avais peur qu’elle entre dans ma chambre et tente d’avoir des relations sexuelles avec moi.Il y a bien quelques amies proches qui m’ont intéressé. Mon cœur battait à toute allure et je n’ai pris absolument aucun plaisir à coucher avec elles, si bien que j’ai commencé à me soigner à grand renfort d’alcool pour me calmer. D’autant plus que ça me permettait de mettre mon incapacité à éjaculer sur le compte de la bière.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis devenu alcoolique. C’est également comme cela que j’ai rencontré une infirmière. Elle m’a tendu la main en me disant que ce n’était pas grave de se toucher, que ça n’allait pas me faire mal. Ensuite, elle m’a fait toucher son bras, puis elle m’a touché le visage, en disant qu’on ne faisait rien de mal. Ce n’était pas très agréable, mais elle a réussi à rendre la situation amusante. Nous avons fini par nous marier. Je n’aurais pas pu le faire sans elle. En revanche, mon épouse est la mère de deux enfants. Ça fait deux ans que je vis avec eux, et je ne les ai jamais touchés. Pas même accidentellement.

Une fois, dans un bar, j’ai vu un de mes amis poser sa main sur l’épaule d’un mec alors qu’il passait devant lui, et je me souviens d’avoir pensé : « C’était charmant, j’aimerais pouvoir le faire. » Mais je ne peux pas. Quand je vais dans un endroit bondé, je me mets une cuite, ou si ce n’est pas une option, je me mets à chuchoter des trucs à moi-même. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’aide à me sentir mieux. Quand on me surprend en train de parler tout seul, je dis aux gens que je chante. On ne m’a toujours pas demandé à ce jour quel est le nom de la chanson. Mes bras sont presque toujours croisés, mais je fais de mon mieux pour esquisser un sourire amical et rire aux blagues ; mais j’ai l’impression que ces deux comportements se contredisent et me font passer pour un psychopathe.

Je suis devenu assez doué pour ce qui est d’éviter le contact, je n’ai donc plus de mauvaises expériences. Je suis graphiste, mais je me tourne actuellement vers la programmation informatique, car l’interaction avec les clients y est plus limitée. Je règle mes achats en carte plutôt qu’en liquide. Si je dois payer avec de la monnaie, je la laisse tomber dans la main du vendeur, et j’essaie de faire en sorte qu’il fasse de même pour moi en formant une tasse plutôt évidente avec mes mains.

Je ne peux cependant pas tout contrôler. Une fois, ma boss m’a remis une carte de Noël et a voulu me faire un câlin. J’ai reculé, levé les bras et lui ai expliqué que je ne pouvais pas la toucher. Elle était évidemment un peu blessée. Quand j’ai ouvert la carte et vu qu’elle m’avait donné un bon bonus, je me suis senti d’autant plus mal.

Hier, ma belle-mère pleurait et tout ce que j’ai pu faire a été de me rapprocher d’elle. J’ai voulu lui tapoter le dos, au lieu de quoi je lui ai donné des petits coups avec un seul doigt.

Le parcours a été long. J’ai souvent l’impression d’être un outsider, et j’ai encore quelques blocages. Je n’ai pas encore complètement surmonté ma peur, alors je vais bien voir où cela me mène. Parce que je pense que mon père a raison : les humains ont besoin de contact. Je dois simplement trouver le moyen de m’y habituer.

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