Culture

Ce street photographe capture des instants insolites dans Bruxelles

« "Bruxelles c’est sale ; c’est petit ; il n’y a rien à y faire" : j’entends trop de gens autour de moi dire ça. Mais je ne suis pas d’accord. »

par Marie Pilette
02 September 2019, 11:47am

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À travers ses clichés, Mehdi El Taghdouini nous offre sa vision de Bruxelles : une ville où la diversité est maître et où la vie est douce, drôle et parfois solitaire. Allant du moment existentiel d’un passant à une femme à l’allure excentrique, c’est avant tout les Bruxellois que Mehdi met à l’honneur. Documenter cette réalité est pour lui un héritage aux prochaines générations, histoire d’offrir autres choses comme preuve de notre passage sur terre que des photos aux filtres claqués de Snapchat ou d’Instagram. Loin des clichés de la ville, Mehdi nous en dit plus sur l’envers du décor de ses clichés et partage avec nous ses impressions sur une société de plus en plus focalisée sur la quête de l’image parfaite.

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VICE : Salut Mehdi, pourquoi avoir commencé à faire de la street photography ?
Mehdi : Avant d’aimer prendre des photos dans la rue, j’aimais être dans la rue tout court. J’ai cette ville dans le sang et j’entends trop de gens autour de moi la discréditer. « Bruxelles c’est sale ; Bruxelles c’est petit ; Bruxelles il n’y a rien à y faire. » Les clichés habituels. Mais je ne suis pas d’accord.

Qu’est-ce qui t'intéresse le plus dans ce style ?
Le fait que le but de la street photo n’est pas de créer des « jolies » photos, mais de faire du vrai. La rue parfois c’est drôle, parfois c’est beau et souvent c’est moche, et il faut savoir capturer ces émotions et les amplifier. Ce qui m'intéresse également, c’est la diversité de Bruxelles. Pour moi c’est un privilège de pouvoir vivre dans une ville où autant d’origines différentes cohabitent.

Donc pour toi, la street photography c’est un héritage aux prochaines générations ?
Oui. Entre les influenceuses qui prennent des photos en bikini sur toutes les plages du monde, les fitness guru ou encore monsieur/madame tout le monde qui essaye de faire croire que sa carrière est géniale sur LinkedIn, il y a une culture de la performance par l’image qui prend des tournures assez inquiétantes. Tout le monde ment sur sa vie, sur son succès, sur son bonheur. La street photo que je fais c’est un effort assez modeste pour renouer avec la réalité. Quand je sors dehors, je vois des SDF, des couples qui s’embrassent et d’autres qui s’engueulent, des gens qui puent la transpiration dans le métro, et j’en passe. Je vois la vie quoi, dans tout ce qu’elle a de plus beau et de plus moche à offrir, et j’ai le sentiment qu’on est en train de créer un véritable tabou là-dessus. On a des photos des années 1950, 1970, 1990, mais quand je vois les photos qu’on produit aujourd’hui, je me dis qu’on aura rien d’intéressant à montrer en 2100. Pour moi la street photo c’est le meilleur moyen de documenter et de sauvegarder la culture dans laquelle on vit.

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Y a-t-il des sujets que tu as du mal à aborder ?
Oui. J’ai des affinités avec les quartiers de Molenbeek et Schaerbeek, cependant je m’y rends rarement pour y prendre des photos. J’adorerais retourner prendre des photos à la rue de Brabant par exemple. C’est une rue très inspirante, mais un jour un commerçant m’a insulté et ça m’a dissuadé de le refaire.

Pourquoi penses-tu que prendre des photos dérange ?
Ça dépend des endroits et des gens. Le plus souvent, je me déplace entre la Bourse et la place Flagey, en passant par le quartier Européen. Je m’y sens à l’aise parce ces endroits sont touristiques et relativement bourgeois, donc ça ne choque personne de voir un mec avec un appareil photo. Mais les quartiers que j’adorerais photographier sont ceux que j’ai mentionnés plus haut. Le problème c’est que pour pas mal de leurs habitants il n’y a aucune raison de photographier quoi que ce soit là bas. Je crois que j’ai aussi un blocage dû au fait que j’y ai vécu toute ma vie, je dois être intimidé.

Comment réagissent les gens quand tu leur dis que tu les as photographiés ?
J’ai eu quelques réactions négatives. Un jour un commerçant à la rue de Brabant m’a fait un doigt d’honneur et est allé prendre un truc en dessous de son comptoir. J’avais déjà commencé mon sprint donc je ne saurai jamais ce que c’était. Autre exemple: une femme à la Place Miroir qui m’a crié « va te faire foutre, sale paparazzi ». Mais à part ça, les gens ne réagissent quasiment jamais, et quand ils me demandent ce que je fais, je leur dis en toute transparence que je les trouvais beaux et que je voulais les prendre en photo.

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Imagines-tu des scénarios sur la vie de tes modèles ? Cette femme par exemple, tu crois qu’elle attend quoi ?
Oui, souvent. Pas forcément sur le moment-même parce que c’est très instinctif et qu’il n’y a pas le temps de réfléchir. Mais quand je rentre chez moi et que je passe en post-production je me pose des questions. Cette femme, je l’ai photographiée à la Rue Neuve et sa mélancolie contrastait bien avec la pub derrière. Je m’imaginais une fausse pote qui lui répétait sans cesse « mais on t’aime tous » et elle qui lui répondait « mais oui c’est ça, bien sûr » !

« Il y a tout et son contraire dans cette ville, et ça me fait penser à un énorme brol très bien organisé. »

Quelle est la photo parmi cette sélection dont tu es le plus fier ?
Il s’agit de cette photo (ci-dessous) car elle laisse la porte ouverte à l’imagination. J’imagine qu’il s’agissait de trois copines mais que l’une d’elles s’est faite rejeter pour son manque de couleurs. Cela peut paraître niais comme interprétation, mais je trouve une satisfaction dans le fait que cette photo touche à des sujets qui me passionnent comme le rejet, le conformisme, la solitude, les mauvaises influences, etc.

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Quelle est ta limite ? Est-ce que pour toi tout est photographiable ?
Évidemment, il y a le cadre légal que je ne peux pas transgresser. Je ne vais jamais photographier quelqu’un en train de se gratter sur son fauteuil à travers la fenêtre de son salon car c’est son espace privé. Dans la rue par contre, c’est beaucoup plus flou. Il y a toujours une appréciation personnelle au moment de tirer la photo. Généralement, j’essaye de voir si le cadre dans lequel je prends une personne en photo est diffamant pour elle ou non. Par exemple, je n’irai jamais tirer de photo à la rue d’Aerschot parce que j’imagine que 90% des gens qui la fréquentent ont des choses à cacher.

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Cette femme sur la Grand Place est aussi intrigante. Tu lui as parlé ?
Non, je ne lui ai pas parlé, mais j’ai une anecdote assez drôle. J’étais assis sur cette terrasse à boire un café et j’ai failli m’étouffer quand elle est venue s’asseoir en face de moi parce que je l’avais déjà vue sur une photo d’un autre photographe Belge, Peter Kool pour être précis, qui l’avait photographiée à Anvers. Comme quoi, la Belgique c’est vraiment petit.

Vois-tu Bruxelles différemment depuis que tu t’es mis à la street photography ? Qu’est-ce qui a changé ?
Oui, j’apprécie encore plus Bruxelles. C’est une ville qui a les ambitions d’une grosse métropole alors qu’elle n’en sera jamais une car elle est trop petite. Du coup ça crée des décalages assez drôles. On a construit un énorme piétonnier à la Bourse pour attirer les touristes alors qu’à quelques minutes de là, les rues sentent l’urine sur des dizaines de mètres. Puis y’a le quartier Dansaert, où les maisons se vendent à 1 million, se trouve littéralement à côté de Molenbeek, la soi-disant fabrique à djihadistes. Des exemples comme ça je pourrais en citer des tonnes. Ça me fait rire parce que cela a créé des clash visuels. Il y a tout et son contraire dans cette ville, et ça me fait penser à un énorme brol très bien organisé.

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Vous pouvez retrouver le travail de Mehdi sur son compte Instagram.

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