Drogue

Fumer, c’est mauvais, mais tout le reste aussi

Dans un monde meilleur, on réprimerait l’instinct moralisateur qui nous fait juger que des personnes sont dignes et d’autres non.

par Brandy Jensen
27 February 2020, 10:32am

Photo par Nasir Yisar via Stocksy

Depuis que j’ai commencé à fumer il y a des années, je passe mon temps à faire deux choses : avoir l’air cool et mentir en prétendant que je pense arrêter bientôt. Aux personnes à l’expression inquiète qui me demandent si je vais arrêter, j’ai souvent répondu avec un air contrit : « Je sais que c’est mauvais, et j’ai vraiment l’intention d’arrêter » ou « Oui, il n’y a rien de pire, je me suis promis d’arrêter ». Mais dernièrement, j’ai commencé à répondre autre chose : « Pourquoi est-ce que j’arrêterais ? »

Pas par provocation : je suis sincèrement curieuse.

Je sais très bien que fumer, c’est mauvais. Si vous avez envie de commencer à fumer, je vous encourage aussi vivement que je le peux à y réfléchir de nouveau. C’est une habitude dégoûtante et exigeante qui va mettre en péril votre santé et engluer votre volonté. La vérité cachée dans le cœur en proie aux maladies cardiovasculaires de chaque fumeur·se, c’est qu’on aime foutrement ça.

J’aime aller m’asseoir dans l’escalier extérieur par un frais matin automnal avec une tasse de café et ma première cigarette de la journée. J’aime l’émotion que je ressens quand je découvre qu’une personne avec qui j’ai envie de passer du temps fume aussi. J’aime m’échapper en douce d’une soirée pour passer plus de temps à fumer avec les fumeur·ses qui sont aussi à la soirée. Comme je travaille souvent chez moi, j’aime sincèrement — c’est humiliant de l’admettre, mais vrai — la structure que les pauses cigarette donnent à ma journée.

Ce sont les vraies raisons pour lesquelles je mentais en disant que j’avais l’intention de cesser de fumer. J’ai décidé d’être honnête parce que j’en suis venue à trouver absurde que l’on me demande si je vais arrêter. La version longue de ma réponse dans ces moments est : « Pourquoi, alors que le monde court de plus en plus vite au désastre, est-ce que je délaisserais une habitude que je trouve si apaisante ? »

Fumer, c’est le degré de cynisme adéquat à notre époque : ni optimiste au point de vouloir rester en santé pour profiter d’une retraite improbable, ni pessimiste au point de se dire « et puis merde » et de prendre des drogues dures.

« Mais fumer, ce n’est pas apaisant d’une bonne façon, contrairement à la méditation ou je ne sais quoi », m’a dit une amie qui prend soin de sa santé. Son point de vue révèle la source du malaise général que ressentent les gens par rapport à la cigarette : il y a des moyens sains d’évacuer le stress, et des moyens malsains. Examinez cette dichotomie, et vous verrez son influence dans à peu près tous les jugements moraux que l’on porte les uns à propos des autres. La cigarette, l’alcool et la malbouffe sont des moyens déviants. Même si on se les permet occasionnellement, à court terme, après une mauvaise journée ou une rupture, ce ne sont pas de bons choix de vie. Qu’est-ce que ça dit exactement ? De quoi devrait avoir l’air une vie, ou une personne, ou un corps ? Surtout parmi les personnes qui vivent dans une précarité constante, gouvernées par les plus lâches ou stupidement cruels d’entre nous, sur une planète qui meurt, et rapidement. Pourquoi exige-t-on que les gens choisissent des habitudes saines dans un monde qui l’est de moins en moins ?

Pour réfléchir à cette question, j’aime partir de la prémisse que les choses vont mal et qu’elles empirent sérieusement. Disons que l’on fait réellement face à la fin des temps, dans un sens concret, et faisons une expérience en imagination : Comment survivez-vous à l’apocalypse ? Il y a des gens qui ont des plans très bien réfléchis, et bizarres. Iels vous les expliquent d’ailleurs en long et en large dans les soirées. Puis il y a celleux comme moi qui n’ont pas le désir de survivre à l’apocalypse. La raison (outre évidemment que dans tous les scénarios post-apocalyptiques, on court beaucoup, ce qui est difficile pour un·e fumeur·se), c’est que la vie sera dépourvue de confort. La nourriture sera limitée, utilitaire et insipide, et l’alcool sera rare, s’il y en a. Laissez de côté les fictions dystopiques et imaginez plutôt la vie de tous les jours des survivant·Es : les petites joies à leur disposition, leur corps perçu comme un outil devant être efficace et productif. (Ces survivant·Es existent déjà dans le monde actuel et ont tendance à publier beaucoup de photos sur Instagram.)

Peut-être que je favorise ma propre destruction en fumant, mais je soutiendrais qu’il est beaucoup plus nihiliste de vivre déjà comme s’il ne restait que très peu de raisons de jouir de la vie. Je pense que fumer, c’est le degré de cynisme adéquat à notre époque : ni optimiste au point de vouloir rester en santé pour profiter d’une retraite improbable, ni pessimiste au point de se dire « et puis merde » et de prendre des drogues beaucoup plus dures.

Je dois concéder qu’il y a des personnes qui arrivent à trouver du plaisir dans les privations physiques. Je n’en fais pas partie. Il m’a toujours semblé que le calcul qui fait placer la longévité au-dessus de tout — faire des sacrifices maintenant pour pouvoir faire des sacrifices plus longtemps — prenait sa source dans le déni. Ce qui nous tuera un jour, c’est d’avoir un corps. La même chose que moi attend les gourous du bien-être et de la forme physique et des cures de détox à la fin de leur vie. C’est ce que l’on fait dans l’intervalle qui compte.

L’intervalle, c’est-à-dire le temps pendant lequel on est en vie, a même beaucoup d’importance. Le corps a longtemps été l’objet de conflits politiques, avec des États s’intéressant à la production de corps en santé, notamment pour le travail. On s’est en particulier intéressé à celui des femmes, pour des raisons très évidentes. Je ne ressens aucune envie de maintenir mon corps en santé pour ces fonctions. Je crois, par contre, que l’on peut choisir de se servir de nos corps pour être utile aux autres, pour aider, pour protéger, pour conforter. Tout bien considéré, je voudrais bien être en vie aussi longtemps que possible. Pas pour supporter le monde tel qu’il est, mais pour travailler à l’améliorer. De quoi aurait l’air un monde meilleur ? J’imagine que ce serait un monde dans lequel on réprimerait l’instinct moralisateur qui nous fait juger que des personnes sont dignes de dignité, et d’autres non, d’après les moyens qu’iels choisissent pour mieux supporter les circonstances de leur vie. Après tout, c’est aussi pour celleux qui fument, celleux qui boivent et tou·tes celleux qui nous dégoûtent ou sentent mauvais que nous exigeons de la dignité, y compris celleux qui choisissent les seuls moyens à leur disposition.

Si tout ça a les allures d’une justification élaborée de ma propre mauvaise habitude, bien, c’est un essai personnel, et c’est ça l’idée. Je vais probablement cesser de fumer un jour. Pas parce que je compte me soumettre à un régime favorisant le bien-être, à des politiques m’encourageant à adopter de saines habitudes de vie ou aux personnes qui me questionnent en prétendant se soucier de moi, mais parce que je renoncerais à tout au nom de la vanité, et le tabagisme cause des rides.

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Cet article a été publié sur VICE US.

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