Culture

Ce Belgo-égyptien a immortalisé son voyage dans son pays d’origine

« En Égypte, il y a un gros tabou autour de la photographie. Les gens ne font pas facilement confiance et veulent savoir exactement à quoi serviront les photos. »

par Arkasha Keysers
07 January 2020, 9:43am

Le photographe Adel Setta (26 ans) est né d’une mère belge et d’un père égyptien. Il a grandi en Campine, mais il y a un an, il a décidé de partir pour la première fois seul à Sharqiya Sennahwa, le village natal de son père dans le nord de l’Égypte. Avec sa série « Nawrt Misr », Adel a voulu réaliser dans quelle mesure il serait admis dans un environnement qui aurait pu être le sien s’il avait grandi dans ce village. Il nous raconte son voyage, un retour aux origines qui lui a permis de mettre pas mal de choses en perspective.

VICE : Hey Adel, comment as-tu décidé de faire ce voyage ?
Adel : J'ai travaillé dans le retail pendant un an et demi, dont un en tant que manager, alors que je n'étais pas vraiment payé pour cette responsabilité. Je bossais 60 heures par semaine et notre filiale faisait de bons chiffres, et pourtant j'ai dû virer deux personnes à un moment donné. C'était très dur. J'ai alors réalisé que je voulais travailler pour vivre et non plus vivre pour travailler. Et c’est comme ça que j'ai décidé de partir en voyage et de me concentrer davantage sur la photographie.

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Boulangerie à Sharqiya Sennahwa

Pourquoi t’es-tu focus sur le village de ton père ?
En fait, je voulais représenter les cultures des jeunes à travers l'Afrique et traverser le continent de l'Afrique du Sud à l'Égypte. J'avais déjà réservé un vol pour l'Afrique du Sud, mais quelques semaines avant mon départ, je me suis cassé l'épaule. Après mon opération, le médecin m'a conseillé de ne pas porter de sac à dos pendant au moins huit semaines. Du coup j'ai changé mes plans. Quelques mois plus tard, j'ai déménagé à Sharqiya Sennahwa, le lieu de naissance de mon père. J'y suis resté trois mois dans le but de compiler un livre pour mon père, avec des portraits de tous les membres de notre famille.

C’était la première que tu te rendais dans ce village ?
J’y étais allé dans mon enfance, mais toujours accompagné de ma famille. Cette fois-ci c’était la première fois que j’y allais seul, et avec mon appareil.

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Minaret d'une mosquée de Sharqiya Sennahwa

C’était comment de photographier ces gens et cet environnement ?
En Égypte, il y a encore un gros tabou autour de la photographie. Les gens ne font pas facilement confiance et veulent savoir exactement à quoi serviront les photos. À un moment, j'ai pris une photo d'un minaret et un homme dans la rue m'a interpellé : « Je ne pense pas que tu devrais prendre des photos de nos femmes ». Je lui ai montré ma photo en lui expliquant qu’il n'y avait pas une seule femme dessus et on a discuté. J'ai apprécié le fait que mes photos enclenchent une conversation.

Le style de photographie en Égypte est également très différent. En Occident les photographes ont tendance à vouloir capturer des images réelles, mais en Égypte, les gens veulent avoir l'air plus cool sur la photo que dans la vraie vie du coup iels posent beaucoup. Les photos égyptiennes sont très kitsch au final. Dès l'instant où je sortais mon appareil photo, les ados voulaient jouer les gros durs. Quand je leur ai montré les photos où ils posaient naturellement, ils ne les aimaient pas.

Qu'espérais-tu découvrir dans ce village ?
L'Égypte a traversé le Printemps arabe, de nombreux·ses artistes égyptien·nes sont parti·es. Avant, la culture du breakdance était très présente et je voulais la capturer, mais ça n'a pas fonctionné. Le hip-hop est souvent une révolte contre le statu quo, et c’est compliqué en Égypte car tout est contrôlé par l'armée. Les cultures des jeunes sont devenues très underground depuis le Printemps arabe. Les gens ont peur.

En arrivant au village, j'ai remarqué que la vie y était simple et que j'en avais besoin. J'ai appris à prendre du temps et à me reposer à nouveau et j'ai trouvé une certaine stabilité que j'avais perdue à force de trop travailler. C’est aussi cette vie simple que je voulais capturer avec mon appareil photo.

Après ce voyage, j'ai pu conserver ce rythme pendant un certain temps, mais maintenant ça commence à devenir plus difficile. En Belgique, il y a plus de stress et les gens sont tendus. J'ai beaucoup d'ami·es qui ont du mal avec leur travail mais qui continuent de le faire par sécurité. J'ai fait le choix d'en sortir et de ne plus travailler à plein temps. J'essaye de consacrer ce temps libre à ce que je trouve important ; la photographie par exemple. Je n'ai plus de revenu stable, mais j'accomplis de plus en plus de choses que je n'aurais jamais cru possibles auparavant.

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Deux cousins éloignés d'Adel

Qui sont les deux garçons sur cette photo ?
Ce sont mes cousins éloignés.

Laquelle est ta préférée ?
Ma photo préférée est la photo des deux garçons que tu viens de mentionner. Elle montre tellement de choses : de la simplicité de leurs vêtements à leurs regards. Et en arrière-plan, tu peux voir le village où mon père a grandi. Je pense que cette photo est la plus forte car leurs visages parlent vraiment.

T’as aussi photographié différents intérieurs, certains beaucoup plus luxueux que les autres. À qui appartiennent ces salons ?
Ce sont les intérieurs des gens du village. En général, les maisons égyptiennes ont deux salons : l'un pour la famille dans leur vie de tous les jours, et l’autre plus luxueux pour les invité·es.

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Deux salons à Sharqiya Sennahwa

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En quoi serais-tu différent si tu avais grandi en Égypte ?
Si j'avais grandi en Égypte, je serais en tout cas beaucoup plus religieux que je ne le suis. Je me considère comme quelqu’un de spirituel, mais je ne sais pas si je crois en une religion. Je trouve les normes et les valeurs de la foi très importantes, mais tu ne peux pas te considérer comme musulman si tu ne suis pas tous les piliers de l'islam. En Égypte, j'aurais probablement vécu une vie toute tracée, et je serais à la recherche d’une mère pour mes enfants. Je n’aurais peut-être même jamais découvert la photographie.

Au fait, que signifie « Nawrt Misr », le titre de ta série ?
C'est une salutation. Littéralement, a signifie « vous ramenez la lumière en Égypte ». Avec mes photos, j'ai pu capturer la lumière en Égypte, et ma propre expérience du pays. Les gens vous saluent en vous disant que vous êtes le soleil ou la lumière qui pénètre. Tu connais une manière plus belle de dire bonjour, toi ?

Découvrez plus de photos d'Adel ci-dessous, sur son site et Instagram .

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Scène de rue à Sharqiya Sennahwa
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Camionette télé à Sharqiya Sennahwa
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Scène de rue à Sharqiya Sennahwa
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Deux salons à Sharqiya Sennahwa
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Conducteur Égyptien
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Scène de rue à Sharqiya Sennahwa

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