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Identité

Pourquoi les mouvements féministes et LGBTQ+ sont indissociables de la lutte contre le racisme

Ces deux combats, dont l’histoire est largement dominée par une perspective blanche, se soulèvent contre le racisme, dans une convergence des luttes essentielle à la déconstruction de la domination.
11 June 2020, 8:42am

Le 4 juin, deux jours après la manifestation commémorant le meurtre de l’afro-américain George Floyd et dénonçant un racisme systémique, l’autrice Virginie Despentes signe une lettre ouverte adressée "à ses amis blancs qui ne voient pas où est le problème." Elle y décrit une conscientisation du privilège que représente sa blancheur: « Je suis blanche. Je sors tous les jours de chez moi sans prendre mes papiers. Une blanche comme moi hors pandémie circule dans cette ville sans même remarquer où sont les policiers (...) Je ne peux pas oublier que je suis une femme. Mais je peux oublier que je suis blanche. Ça, c'est être blanche. Y penser, ou ne pas y penser, selon l'humeur. En France, nous ne sommes pas racistes mais je ne connais pas une seule personne noire ou arabe qui ait ce choix. »

Pour elle, comme pour de nombreux·ses militant·es, la pensée critique autour du sexisme ne peut se faire sans une reconnaissance du racisme : « Le "féminisme" pour moi présuppose de lutter contre le système de domination blanc hétéropatriarcal et capitaliste qui oppresse toutes les personnes minorées et qui se heurtent à des oppressions systémiques. » dit Océan, militant trans et féministe. « Moi et beaucoup d’autres personnes LGBTQ+ blanc·hes avons reconnu les mêmes méthodes d’invisibilisation, de silenciation des femmes voilées que nous avions subies, avec des variantes, pendant le débat sur le PACS. » ajoute-t-il au sujet d’une même structure d’oppression.

Pour Jasmin militant, queer trans et racisé, cette convergence des luttes qui est, ou devrait être le fondement d'une pensée queer et féministe est nécessaire pour combattre et abolir toute forme de discriminations « comme le racisme mais aussi la transphobie, le capitalisme, le sexisme, la lesbophobie. Si on veut faire avancer les choses, gagner le respect et obtenir nos droits, il faut se conscientiser sur nos propres identités ».

À Océan de rappeler que la plupart des mouvements queer ont été lancés par des personnes racisées, elles mêmes sujettes à une multitude de discriminations : le concept même de queer a été inventé par l’auteure chicana Gloria Anzaldua et non Judith Butler, qui se l’est librement réapproprié. « Ce sont les Blanc·hes qui ont produit une scission entre ces luttes, en excluant les personnes racisées de leur luttes, à l’instar des mouvements féministes mainstream. » ajoute-t-il.

Un processus qui n’est pas sans rappeler la féministe afro-américaine bell hooks pour qui les femmes blanches pouvaient à leur tour endosser le rôle du dominant. Ce transfert d’oppression au sein de milieux féministes et LGBTQ+ marque l’histoire de ces luttes, et fait aujourd’hui l’objet d’une dénonciation et d’une déconstruction chez un nombre grandissant de militant·es.

Le féminisme : une histoire racontée par le point de vue des blanches

Dans l’histoire biaisée du féminisme occidental, « Le Deuxième Sexe », que Simone de Beauvoir publie en 1949, est érigé au rang de texte fondateur, la "bible du féminisme" selon The Guardian. L’autrice y aborde une oppression structurelle face à l’homme dominant, mais ce de façon universaliste, suggérant une seule et même aliénation partagée par toutes les femmes. Cette aristocrate, élevée entre Saint-Germain-des-Prés et la propriété cossue familiale en Corrèze occulte toute réalité qui n’est pas la sienne : elle ne prend pas en compte la réalité des femmes racisées, non hétérosexuelles, précaires, qui subissent non pas un mais une imbrication de stigmates.

Ce sont ces mêmes privilèges passés sous le silence qui transparaissent dans « The Feminine Mystique » (1963) de Betty Friedan, également considéré comme un texte pionnier dans l’histoire du féminisme blanc. L’auteure y désigne « un problème qui n’a pas de nom », faisant référence au malaise de la femme bourgeoise confinée dans un rôle de mère au foyer. « On ne peut plus ignorer cette voix à l’intérieur des femmes qui dit : "Je veux plus que mon mari et mes enfants et ma maison" » écrit-elle. Alors qu’elle milite pour travailler, elle oublie que les usines, les champs, les manufactures sont remplies d’ouvrières - en grande partie afro-américaines- depuis le 19ème siècle. Ce foyer et cette vie sans labeur qui est pour elle une prison serait un idéal pour beaucoup - avantage qu’elle n’adresse jamais.

Son texte contribue à lancer le mouvement de « Second Wave Feminism ». Celui-ci sera vastement critiqué pour sa perspective et ses combats ne s’appliquant qu’aux femmes blanches et bourgeoises, et ne prenant jamais en compte le contexte politique hors de son cocon. Alors que ses actrices se battent pour le droit à la contraception, au même moment, les femmes afro-américaines et latino subissent une stérilisation contre leur gré, dans une politique eugéniste alors en vigueur.

« Quel poids ont les vérités, les expériences, les découvertes des femmes blanches auprès des femmes noires ? » s’interroge l’autrice Toni Cade Bambara dans « The Black Woman: An Anthology » (1970). Elle appartient au Black Feminism qui apparait à la même époque, pendant le mouvement des droits civiques demandant l’égalité entre Noir·es et Blanc·hes et l’abolition de la ségrégation raciale. En nait la volonté de se créer un espace autant dans le parti politique masculin du Black Nationalism que dans les mouvements féministes. Bambara, mais aussi Angela Davis dans « Femmes, Classe et Race » ou Mary Ann Weathers dans « An argument for Black women’s liberation as a revolutionnary force », laissent entendre une réalité sujette à des oppressions démultipliées, sexistes mais aussi racistes et classistes.

Ce combat pose les bases de ce que la penseuse féministe Kimberlé Crenshaw nomme en 1989 l’intersectionalité, en réponse à la domination blanche et bourgeoise des Second Wave Feminists, et dénonce une marginalisation plurielle dont souffrent les minorités racisées. Aujourd’hui, c’est dans sa descendance que s’inscrit le féminisme antiraciste.

L’histoire LGBTQ+ : une longue histoire de pinkwashing et d’objectification

À la même époque, les émeutes pour les droits LGBTQ+ éclatent. Le métissage important de cette lutte est souvent gommé des récits dominants : Alors que la première pierre est jetée par l’activiste trans et travailleuse du sexe afro-américaine Marsha P. Johnson, le film « Stonewall » de Roland Emmerlich en 2015 la remplace par un homme blanc, vers une narration plus normative.

« On a vu à la suite de "Stonewall" une récupération de ce symbole par l’homme gay blanc hétéronormé » dit Patrick Thevenin, journaliste spécialisé dans les problématiques LGBTQ+, « le sexe fort a dominé la parole et réécrit l’histoire à sa façon, mettant de côté les minorités, ou les exotifiant. »

Effectivement, dans les années 1980, les gays racisé·es sont absent·es des représentations médiatiques, de la presse dédiée, mais apparaissent fétichisé·es dans des contextes pornographiques. Par exemple, Citébeur met en scène des figures de "cailleras" maghrébines hyper viriles objectifiés, permettant au spectateur·ices de réaffirmer sa domination quasi-coloniale.

Le compte Instagram Personnes racisées Vs Grindr répertorie les messages essentialisants et xénophobes reçus sur l’appli de rencontres gay Grindr par des minorités de la part personnes blanches. Certaines disent rechercher un "beau black bien monté", d’autres précisent sur leur profil "no asiat, no black".

« Dans les milieux gay masculins, dont les milieux associatifs, on trouve une attitude paternaliste de "white savior”, de touche pas à mes potes racisé·es avec lesquel·les je peux m’encanailler pour choquer les bourgeois·es » remarque Anthony Vincent, journaliste spécialisé dans les questions intersectionnelles.

Une lutte intersectionnelle et décoloniale

Océan évoque le blanchissement si radical des luttes que celles-ci sont déconnectées de toute perspective raciale et coloniale, alors que « les personnes racisées sont les premières concernées. » Au point de ne pas reconnaitre la normativité occidentalo-centrée de la culture LGBTQ+. C’est ce que déplore Sarra Ryma, réalisatrice queer algérienne qui défend une décolonisation de l’imaginaire queer. « On dirait que c'est le monde occidental, civilisé, blanc, citadin et instruit qui a inventé ce mouvement. Qu’il avait évolué pour en arriver là. Et que pour en faire partie, il fallait, que les autres empruntent ses mêmes codes et s’adaptent en singeant son modèle (...) Les blanc·hes nous donnent l’impression qu’iels nous ont sauvé·es de notre propre communauté en nous acceptant dans la leur. » dit-elle, et ajoute « Nous autres racisé·es, on a compris qu’on n’avait pas été emmené·es dans un univers magique, humaniste et civilisé… mais qu’on devait participer à la construction de ce monde. Que notre rage, notre colère, nos cris, nos youyou, nos poings levés et genoux à terre pouvaient être une arme puissante pour déconstruire la “white patriarchy”. »

Pour elle, cette déconstruction passe aussi par une solidarité et un regard transversal porté sur les injustices : cette année, elle assiste à 10 marches, la GayPride, Hirak (marche algérienne contre le gouvernement en place), Give a Fuck (marche pour le climat), Gilet Jaune (inégalités socio-économiques), Nous toutes (Manif feministe en novembre), La marche en non-mixité (post Cesars), 8 Mars (marche féministe), La vérité pour Adama (BLM) - pour « que mon identité devienne aussi multiple que ne le sont mes combats sans que l’un cannibalise l’autre » dit-elle.

Son cas n’est pas isolé. Comme le souligne Anthony Vincent, de nouvelles convergences apparaissent à l’avant scène médiatique : « des auteurs gays comme Edouard Louis ou Geoffroy de la Gagnerie sont derrière Assa Traoré et milite pour la cause "Justice pour Adama" ; les manifestations en tous genres voient apparaître des "pink blocks", ou groupes gay, et Le CLAQ (Comité de Libération et d'Autonomie Queer) milite pour les droits des migrant·es. »

Audrey W. émet néanmoins quelques réserves : « et après avoir écrit une lettre, on fait quoi ? Comment faire pour accéder aux mêmes droits ? Qu’est ce qu’on fait socialement pour réduire les inégalités ? ». Cette prise de conscience pourrait-elle enclencher un désapprentissage de sa propre oppression ?

« Peut-être parce comme le disait la poétesse et activiste noire américaine, Maya Angelou, nous avons bien plus de choses en commun que de choses qui nous séparent. La porosité des engagements révèle que nous sommes plus nombreux·ses à nous rendre compte qu’il faut arrêter de se mettre dans des cases. À ne plus vouloir d’une société qui veut nous faire rentrer dans un moule. Et que ce rapprochement est somme toute inéluctable car nous luttons au final pour la même chose, le droit à la singularité. À l’acceptation. À la considération. Que l’on soit une personne noire, une féministe ou une personne trans, nous aspirons tou·tes à la même chose : le droit de mener notre vie selon nos propres termes et le respect de notre intégrité physique, sexuelle, émotionnelle. Nous sommes interconnecté·es les un·es aux autres, et ensemble nous sommes plus fort·es pour faire valoir ce droit à la singularité de nos existences et de notre personne. » conclut l’auteure féministe Axelle Jah Njiké.

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Cet article a été publié sur VICE FR.