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Pourquoi il est impossible d’aller au bar quand on est hooligan

Pendant 10 ans, Nick Hay a mené une vie de casual et de hooligan, traversant les Pays-Bas pour soutenir son équipe et se battre. Il raconte ses souvenirs à VICE.

par Nick Hay*
06 July 2018, 2:58pm

Un dimanche matin, tandis que les gens normaux sont attablés face à leur petit-déjeuner tout frais, deux groupes de jeunes gens se rencontrent dans une gare, leur ceinture en cuir à la main. Je me prends un coup de parapluie et je sens couler sur mon visage un mélange de bière et de sang. Deux adolescents en baggy nous regardent de loin, terrifiés, une saucisse à la main. C’est vrai que c’est dimanche, me dis-je.

Les jours de match, à quelques exceptions près, les choses se passaient relativement bien entre les groupes rivaux. Mais s’il n’y avait pas match ce jour-là, c’était complètement différent. Les règles, si on pouvait encore parler de règles, étaient alors très librement interprétées. En dix ans, j’ai vu beaucoup de bandes prendre très cher dans des clubs ou des bars. On ne savait jamais qui pouvait se cacher derrière un groupe de jeunes hommes apparemment normaux. Pour les autres, nous avions seulement l’air d’un troupeau de consommateurs inoffensifs, avec nos casquettes à carreaux et nos polos boutonnés jusqu’en haut. Mais ils ne savaient rien de notre passion des jours de match. Pendant les matches, nous étions respectueux, nous nous en tenions au règles, même si nous consommions beaucoup d’alcool et de drogues. Mais après, il n’y avait plus de limites. Il n’était plus question de respect de l’adversaire.

S’il y a une chose que je regrette, ce sont toutes ces bagarres atroces et vides de sens sur le chemin du retour. Quand on est un hooligan, on en a fait quelques-unes. On commence à trouver normales des choses qui ne le sont objectivement pas. Comme on vit dans un monde où la violence est complètement normale, et comme intérieurement on compte toujours sur la prochaine baston, on se trouve en permanence en mode veille. C’est l’assurance qu’on pourra chaque fois appuyer sur un bouton et devenir quelqu’un que la plupart des gens ne trouvent pas normal. Je n’ai jamais réussi à me débarrasser de ce mode, et ça n’a pas fait mon bonheur.

Aujourd’hui encore, je hais les boîtes et les bars. La musique assourdissante, les lumières éblouissantes, et un pot-pourri de déodorant, d’ados en sueur et de bière pas chère. Et pourtant, on sortait tous les week-ends. Au début il y a toujours quelqu’un qui se fait pousser et quelqu’un qui crie. Après ça va vite. Je me souviens encore d’une baston où, dès le début, il était clair qu’aucune des deux bandes n’auraient de merci. Ces bastons sont un peu comme des vagues qui s’écrasent contre une digue. Elles continuent jusqu’à ce que la digue cède – généralement le nez de l’un ou l’autre.

On appelle ça du mikado mobilier Photo: Imago

Ce soir-là, la vague était huit types de 25 ans en polos de luxe et baskets blanches. Et la digue était composée de types gonflés aux stéroïdes dans des t-shirts beaucoup trop serrés. Ils labouraient le dancefloor, tatouages tribaux sur les bras. Il a suffi de quelques secondes à tous les participants pour comprendre ce qui allait se passer. Les derniers au courant furent les personnes au milieu qui se sont retrouvées lentement encerclées. Ceux qui ne voulaient pas s’en prendre une ont dégagé vite fait. Et les vagues ont commencé à frapper la digue. Ce qui était encore généralement contrôlé les jours de match devenait la nuit une violence sans limites. Des deux côtés, on voulait vraiment faire du mal. L’alcool et les drogues consommés étaient venus à bout des dernières réticences. Il n’y avait vraiment rien de beau à voir.

Ma double vie de hooligan m’a pris une part d’innocence. Petit à petit, le seuil de violence est devenu si bas qu’une agression est pratiquement devenue quelque chose de normal. Je pense plus souvent que je ne le voudrais : il l’aura bien cherché.

Malheureusement.

Evidemment, ça a été mon propre choix. Je ne suis pas là pour me plaindre. Mais je vois que je me retrouve vite dans des situations dangereuses. Ça m’a rendu plus fort et plus dur, surtout vis-à-vis des gens que je ne respecte pas. Et malheureusement, je ne me déferai jamais de cette agressivité.

Nick Hay est un pseudonyme. La rédaction connaît son vrai nom.

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