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Avec un dealer dans le pays le plus répressif au monde

Des milliers de Philippins ont été tués dans la guerre contre la drogue du président Duterte. Nous avons rencontré un dealer local afin de comprendre ce qui le pousse à risquer sa vie.

par Shirin Bhandari; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
11 July 2019, 8:25am

illustration dealer drogue

Datu Puti*, 44 ans, est originaire de Manilles, aux Philippines. Il vend des produits au cannabis (haschisch, herbe, CBD, produits comestibles, produits médicaux, liquides pour e-cigarette, etc.) depuis seize ans. Les Philippines appliquent certaines des peines les plus sévères au monde pour la consommation, la possession et le trafic de drogues. Entre juillet 2016 et novembre 2018, le président Duterte a mené une guerre contre la drogue qui, selon les rapports officiels, a mené à la mort de plus de 5 000 citoyens. Les groupes de défense des droits de l'homme estiment toutefois que le bilan s’élève à 12 000.

VICE : Hey, t’es dispo ?
Puti : Opo, Kapatid (oui, ma sœur). Qu’est-ce qu’il te faut ?

Que vends-tu et où ça ?
Je vends du cannabis sous toutes ses formes, dans ma ville et à travers le pays. Nous importons, nous fabriquons, nous cultivons et nous nous approvisionnons localement.

Depuis quand vends-tu de la drogue et comment as-tu commencé ?
Depuis une vingtaine d’années. Mes ventes ont toujours reflété ma consommation personnelle (ecstasy, kétamine, cocaïne, calmants, hallucinogènes). Mais aujourd'hui, je ne vends que du cannabis, ce qui me tient déjà assez occupé.

Comment les gens te contactent-ils ?
La plupart des gens qui me contactent sont des clients de longue date. Ils doivent se porter garants pour les nouveaux clients potentiels. Ils doivent d'abord me demander l’autorisation de donner mon numéro. Ils sont, dans une certaine mesure, responsables du comportement de la personne qu'ils recommandent.

Utilises-tu les réseaux sociaux ?
Je ne me risquerai pas, pour l'instant, à des ventes à l'aveugle sur Instagram ou quoi que ce soit d'autre. Je vois parfois des comptes Facebook avec des photos de weed, et à chaque fois je me dis que cela ne peut pas durer très longtemps et c’est souvent le cas. J'utilise certains réseaux sociaux, en particulier pour mon cannabis médical, mais une fois que les gens nous contactent, nous avons un processus de filtrage. Je suis sûr que je les utiliserai plus à l'avenir. Mais je n'aime pas le rapport risques/avantages. Les Philippines sont toujours, avec le Qatar, le pays qui inflige les peines les plus sévères au monde pour le cannabis, alors je préfère être prudent.

En quoi l’administration actuelle a-t-elle affecté ton commerce ?
La cible de l'administration était le shabu (la méthamphétamine), et les efforts qu'elle a déployés en direction de ce produit n'ont eu aucune incidence sur son coût ou sa disponibilité, en dépit des rapports indiquant le contraire. Néanmoins, cela a eu des répercussions importantes sur le cannabis, la production locale ayant peut-être été réduite de 90 pour cent. L’administration a réussi à faire camper de nouvelles recrues de l’Académie de police dans les plantations. Cette pénurie d'options locales a poussé les gens de l'industrie à se tourner vers des produits de substitution importés, notamment des herbes californiennes nouvellement légales dans le pays.

« La fille qui m'a piégé s'est fait buter six mois plus tard. Je suppose qu'elle avait mis quelqu'un d'autre en colère. »

La guerre contre la drogue de Duterte a fait tant de morts à travers le pays. Comment fais-tu pour ne pas te faire prendre ?
Je me suis déjà fait prendre, en réalité. C'était chiant, mais ça aurait pu arriver à n'importe quel moment et ça ne reflétait pas vraiment l'époque de Duterte. Compte tenu de mon activité et du nombre d’années que j’y ai consacré, se faire attraper une fois, ce n’est pas si mal. Je suis un citoyen responsable pour la plupart. J'évite les problèmes en ayant l'air d'un mec normal qui fait des choses normales.

Je ne connais personne dans le milieu du cannabis qui utilise des protections [armes à feu]. Un camion plein d'herbe peut aller des champs aux poumons sans armement d'aucune sorte. Pendant ce temps, un trafiquant de méthamphétamine est armé lorsqu'il sort pour faire une vente à 500 pesos (18,68 euros). C’est une mentalité différente.

Quelle est ta relation avec les flics ?
Il y a quelques années, je me suis fait piéger par une droguée que je ne connaissais pas très bien. J'ai même dit à ma femme que la rencontre était bizarre. J'aurais dû suivre mon instinct parce que, vingt minutes plus tard, six mecs débarquaient de l'obscurité et m'emmenaient au poste de police, non pas pour m'accuser de crimes, mais pour me faire payer 200 000 pesos (3 470 euros). Un des flics était sous méthamphétamine et regardait du porno (!) pendant l’interrogatoire. Il ponctuait ses menaces – du genre « trouve l'argent ou tu feras la une des journaux » – de questions sur les bites des Noirs et le nombre de femmes avec qui j'ai eu des rapports sexuels. C'était très gênant. La fille qui m'a piégé s'est fait buter six mois plus tard. Je suppose qu'elle avait mis quelqu'un d'autre en colère.

Compte tenu de toute cette violence, qu’est-ce qui te plaît dans ton travail ?
J’aime donner de l'amour aux gens, les rendre heureux. C'est facile et bon marché, et j'aime partager. Le cannabis est un domaine assez dynamique et créatif, mais son statut criminel exige que quiconque s'y adonne soit un peu hors-la-loi. J'ai toujours eu des problèmes d'autorité, donc ça me convient bien.

Qu’en pensent tes proches ?
La plupart d'entre eux aiment tester les nouveaux produits que nous créons. J'aime prendre soin de mes proches avec notre ligne de cannabis médical. D’ailleurs, je ne parle à mes parents que de cette partie-là. Ma femme, en revanche, sait absolument tout et m'épaule beaucoup. Mon enfant de sept ans est déjà allé dans une plantation de marijuana et connaît la différence entre le CBD et le THC. Je fais de mon mieux pour lui enseigner la différence entre illégal et immoral. J’ai un peu l’impression d’être un trafiquant de rhum dans la prohibition des années 1920. Un jour, on me donnera raison.

As-tu un autre boulot ? Est-ce que la drogue paie les factures ?
Je travaille dans un centre d'appels près de chez moi, mais ça n’occupe qu'environ un tiers de ma semaine. Le reste du temps, je gère mon « autre affaire ». Je dois gagner à peu près trois fois mon salaire grâce à la drogue, mais je travaille très dur, sept jours par semaine, nuit et jour.

La drogue fera-t-elle toujours partie de ta vie ? As-tu un plan de secours ?
Je pense que oui. J'ai d'autres compétences sur lesquelles je peux compter, mais mon projet, pour l’instant, est de surfer sur cette vague intéressante.

D'autres anecdotes intéressantes ?
Il y a quelques mois, mon prêtre a béni notre weed : il a littéralement mis le bourgeon sur l'autel de la chapelle et l'a béni. Il sait que notre mission est d'aider les gens, de gagner de l'argent et d'être en sécurité. Nous sommes en mission de Dieu de toute façon. En plus, il a gardé l'herbe après l'avoir bénie.

Merci pour ton temps, Datu Puti.
Merci à toi.

*L’interview a été réalisée par messages cryptés et le nom a été changé.

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Cet article a été publié sur VICE AU.