sexe

Pourquoi fait-on encore l’amour ?

Réveillez-vous les gens, on est en 2017.

par So Sad Today
24 May 2018, 2:29pm

Illustrations de Joel Benjamin

Souvenez-vous de votre premier orgasme masturbatoire. Le temps d'un instant, vous explorez vos parties intimes, et l'instant suivant, tout un monde de sensations nouvelles éclipse votre perception et libère un plaisir jusque-là inconnu – un paradigme magique, une dimension dont vous n'aviez même pas idée. On dit qu'un miracle est un changement de la perception. Le premier orgasme masturbatoire est un miracle. Les suivants sont la résurrection.

Pour moi, la masturbation est une façon de dire : « Dieu est en toi. Le mystère est en toi. Tu as la capacité de créer quelque chose de beau à partir de rien. » Très souvent, après une expérience sexuelle médiocre avec un partenaire, il m'est arrivé de penser, Pourquoi ne suis-je pas restée chez moi à me masturber et manger des gâteaux ? Même quand je couche avec quelqu'un, j'ai besoin de me masturber pour atteindre l'orgasme. Il arrive que l'autre personne se sente un peu exclue. Un mec m'a un jour demandé si je préférais qu'il quitte la pièce. Un autre m'a dit que je ressemblais à Houdini essayant de s'évader d'un coffre rempli d'eau. Un autre a eu l'impression que mon vagin tentait d'expulser son pénis alors qu'il essayait de me baiser pendant que je me masturbais.

Je sais que tout le monde n'est pas aussi introverti et déconnecté que moi. Mais la question demeure : pourquoi, avec l'abondance de porno, l'avènement des robots sexuels, l'invention de sex-toys capables de simuler le cunnilingus et une bonne vieille paire de mains, nous embêtons-nous encore à chercher d'autres organes sexuels que le nôtre ? J'ai décidé de poser la question à quelques humains créatifs de ma connaissance.

« Je pense qu'il y a encore des tas de raisons : un besoin biologique millénaire ; la peur de la solitude ; le (bon) sexe est toujours mieux qu'une branlette ; les câlins ; la peur de l'intelligence artificielle ; les robots sexuels sont probablement ennuyeux et sans originalité ; ils doivent être incapables de parler crûment ; les gens détestent les autres autant qu'ils les aiment et ne peuvent pas vivre sans eux », résume le musicien, écrivain, artiste et contributeur de VICE Kool A.D.

« Le sexe est une force à la fois stabilisante et déstabilisante », me précise l'humoriste Jaboukie Young-White. « Pornhub ne m'a jamais fait ressentir le besoin de nettoyer ma chambre en profondeur 20 minutes avant de regarder une vidéo. Jusqu'à ce que l'intelligence artificielle, la réalité virtuelle, ou quoi que ce soit d'autre puisse reproduire ces nuances en dehors de l'expérience physique des rapports sexuels, la baise est bien partie pour exister encore un moment. »

Je comprends. Aucun homme n'est une île, même s'il aimerait en être une.

« Une analogie pourrait être faite avec la musique », déclare Christopher Zeischegg, auteur et ancien acteur porno connu sous le pseudo de Danny Wylde. « Le fait de voir mon groupe préféré jouer ma chanson préférée dans un petit club est incroyable. Surtout quand j'avais 15 ans… Mais là tout de suite, j'ai la chanson en tête, et je ne dispose que de mon iPhone et de YouTube pour l'écouter. J'éprouve tout de même un peu de plaisir à l'écouter dans sa version numérique en streaming – c'est comme se masturber pendant deux minutes devant une vidéo Pornhub, pas vrai ? »

La honte associée à la masturbation ne semble plus être la même qu'à l'époque de ma première fois, il y a de cela bien longtemps, mais je me souviens encore de la confusion adolescente entourant le sujet. À 13 ans, j'ai perdu ma meilleure amie après que celle-ci a soudainement décidé que la masturbation était dégoûtante et qu'elle n'allait plus le faire (nous avions toutes les deux précédemment admis nous être masturbées devant les numéros Playboy de son père). Quelques années plus tard, j'ai rencontré une fille qui était cool, sexy, et qui montait à cheval. Elle était très ouverte sur le fait qu'elle se masturbait, et quand elle l'a avoué, personne ne l'a embêtée. Elle m'a encouragée à entamer l'année scolaire avec une attitude nouvelle.

« Je pense que l'absence de jugement est le grand avantage du porno », déclare Alissa Nutting, auteure du brillant Made for Love, dans lequel le personnage principal fuit son mari, un magnat de la technologie (qui utilise une machine à orgasme et veut se faire poser une puce dans le cerveau), pour s'installer avec son père (qui entretient une relation intime avec une poupée sexuelle). « Il est parfois difficile de fournir une explication à un partenaire – du genre : "En temps normal je ne ferais jamais ça, mais là ça m'excite." Ça peut être bien d'avoir ses trucs solos bizarres. Et peut-être qu'il y a un chevauchement entre vos trucs solos bizarres et vos trucs bizarres à deux, mais je ne pense pas que ce soit toujours le cas. Ce qui vous excite quand vous êtes seul peut être vraiment différent. »

L'écrivaine, artiste et conceptrice de jeux Porpentine Charity Heartscape m'envoie quelque chose de l'ordre d'un koan numéroté en réponse à ma requête.

« 1) Quelqu'un a-t-il déjà eu des relations sexuelles avec un autre humain ?

2) Les gens recherchent quelque chose en dehors de leur propre compréhension. Pour ne pas savoir ce qui arrive ensuite.

3) Le sexe semble faire partie d'une éternelle convalescence galactique. J'aime avoir des relations sexuelles avec moi-même avec les autres. Se tenir la main pour ne pas être aspiré dans le trou noir.

4) Tout comme l'état actuel des robots sexuels, je suis HS et me baiser serait un crime contre nature. »

Pour moi aussi, avoir des relations sexuelles avec un partenaire revient à entretenir des relations sexuelles avec moi-même, mais avec de la compagnie. À l'inverse, la masturbation m'a parfois semblé plus intime et affectueuse que des rapports en couple. En regardant en arrière, je me souviens des sacrifices que j'ai dû faire pour ma bien-aimée masturbation. Au camp de vacances, je feignais la maladie afin d'être envoyée à l'infirmerie pour la nuit : juste histoire d'avoir un endroit privé où me masturber. Mais si la masturbation requiert des efforts, les relations peuvent être encore plus difficiles.

« En tant que femme cis, j'ai eu tellement de mauvais coups que la masturbation est non seulement plus sûre émotionnellement et physiquement, mais elle est aussi nettement plus rapide et affiche un taux de satisfaction beaucoup plus élevé », explique l'artiste Addie Wagenknecht. « Le sexe a toujours été centré sur les hommes. Une fois qu'il éjacule, c'est fini, et pour les femmes cis, il n'est question que des besoins de l'homme. Les femmes cis sont si nombreuses à avoir de mauvaises expériences sexuelles que les robots pourraient bien éliminer les hommes de l'équation. Avec les robots, au moins, nous obtenons ce que nous voulons quand nous le voulons, sans avoir à penser aux MST ou se demander s'il a une mentalité de stalker. Pourquoi je couche avec des hommes ? Là où va mon vagin, mon cœur suit. Je n'ai pas de relations adultères à cause de cela, car le sexe est pour moi étroitement lié à l'intimité émotionnelle. Je peux difficilement les séparer. »

Je me demande si c'est mon cœur qui me pousse toujours à avoir des relations sexuelles avec d'autres personnes ? Il est vrai que la masturbation peut être parfois triste et solitaire. De temps en temps, je regarde un porno avec deux belles personnes et j'oublie que c'est du porno, puis je m'en souviens et je me sens triste. Il m'arrive également d'éprouver de la solitude après un orgasme en solo – je me sens existentiellement isolée. C'est surtout quand je me concentre sur un fantasme en particulier et que j'aimerais que l'objet de mes rêves soit là après que j'ai joui.

Là encore, ces sentiments de tristesse et d'isolement ne sont en aucun cas liés à la masturbation. Il m'arrive de ressentir une certaine déconnexion après une partie de jambes en l'air merdique avec une autre personne.

« Je pense vraiment que notre conscience est vouée à nous faire croire que le sexe est amusant ou spécial seulement lorsqu'il se pratique à deux, alors qu'honnêtement, la plupart du temps, ça craint vraiment de baiser avec quelqu'un d'autre, car la plupart des gens ne savent ni communiquer sur le sujet, ni se donner du plaisir (surtout quand il s'agit d'un nouveau partenaire), m'a avoué Molly Soda. Cela dit, je pense que le sexe à deux est surtout question d'avoir quelqu'un à ses côtés. Sur le plan culturel, nous cherchons une sorte de validation – vous savez, on entend souvent des gens se plaindre qu'ils n'ont pas « baisé » depuis longtemps, des trucs comme ça. Je pense que de manière générale, nous ressentons une pression qui nous oblige à être plus actifs sexuellement que nous le voudrions. »

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Cet article a été publié sur VICE FR.