Des membres armés du mouvement révolutionnaire des FARC en Colombie.
Photos : Mads Nissen
Drogue

Portrait photo de la production de cocaïne et de cannabis en Colombie

Au cœur de la jungle, le photographe Mads Nissen a documenté le quotidien des personnes impliquées dans la production et le commerce de cocaïne et de cannabis.
23 June 2020, 2:08pm

Le photojournaliste Mads Nissen a couvert des conflits dans le monde entier, notamment les guerres récentes en Libye et en Afghanistan. En 2015, ce danois de 38 ans a remporté le World Press Photo of the Year pour sa série capturant la vie d'un couple gay en Russie.

Un an plus tard, le Centre Nobel de la paix, à Oslo, a engagé Mads pour travailler sur une série de photos du président colombien de l'époque, Juan Manuel Santos, alors que son gouvernement négociait un accord de paix mettant fin au conflit de 50 ans avec les FARC – la guérilla qui a financé une grande partie de son opération d'insurrection par le trafic de drogue.

Peu de temps après son arrivée en Colombie, Mads s'est rendu compte que s'il voulait dresser un tableau complet de la question, il avait besoin de voir les deux côtés. Il a commencé à prendre des photos au fin fond de la jungle colombienne sous un auvent improvisé, observant les agriculteur·ices produisant de la cocaïne dans des nuages de vapeurs toxiques.

Ces photos ont donné lieu à livre, We are Indestructible. J'ai rencontré Mads pour parler du projet, des moyens de gagner la confiance d'une guérilla et de l'avenir du paysage de la drogue en Colombie.

Un soldat garde le premier avant-poste contrôlé par le gouvernement après avoir quitté une région contrôlée par les FARC.

VICE : Bonjour, Mads. Pourquoi ne vous êtes-vous pas contenté de photographier le président comme c’était prévu ?
Mads : Je voulais voir les deux côtés de l'histoire, afin de mieux comprendre le pays, de mieux comprendre qui sont les FARC, et de voir la pauvreté et les inégalités dans la société colombienne.

« Les jeunes que j'ai rencontré·es gagnent deux fois plus avec la cueillette de feuilles de coca que la cueillette de grains de café. »

Comment avez-vous navigué dans ce milieu ?
Grâce à mon travail à l’international, j'ai un réseau de contacts assez étendu. J'ai rencontré des jeunes qui cueillent les feuilles de coca pour gagner leur vie. Iels m'ont laissé les suivre avec mon appareil photo. Iels transportaient ensuite les feuilles dans un laboratoire situé dans la jungle.

J’ai eu le droit de les prendre en photo à condition que je ne montre pas leur visage. Mais après quelques heures, ils ont commencé à s’ouvrir et à me laisser les photographier de face. Une fois que vous avez réussi à entrer dans un laboratoire, les autres sont plus faciles d'accès.

André travaille dans son laboratoire de cocaïne avec sa famille.

Qu'avez-vous appris sur le processus de production ?
Les jeunes que j'ai rencontré·es gagnent deux fois plus avec la cueillette de feuilles de coca que la cueillette de grains de café. Mais iels ne prennent pas de drogue, iels préfèrent l'alcool. Les garçons livrent les feuilles à un homme nommé André, qui dirige un laboratoire dans la jungle, caché sous un auvent improvisé afin d’être indétectable du ciel. Il écrase les feuilles avec un outil de jardinage et les trempe dans des produits chimiques. Puis il les fait mariner un moment dans du gazole, de la soude caustique et du ciment pour concentrer les ingrédients actifs. L'ensemble du processus prend une journée. Ça sent mauvais, vous êtes presque défoncé rien qu’en inhalant les vapeurs.

Combien de personnes sont impliquées dans le processus de production ?
Il y a plus de cocaïne fabriquée en Colombie que jamais auparavant. Vous voyez des champs répartis sporadiquement à travers la campagne, mais une fois que vous vous aventurez plus à l'intérieur des terres, ils sont partout. Une fois, j'ai visité une région proche de la ville de Cali avec des champs de marijuana et de coca à perte de vue. Tous les membres de la communauté locale semblaient être impliqués dans la production ou la vente de cannabis et de cocaïne. Mais aucun ne consomme les produits, pas même André. Son rêve est de devenir pilote, il économise donc pour son diplôme.

Était-ce difficile de gagner leur confiance ?
Oui, bien sûr. Les gens là-bas se méfient des médias et c’est tout à fait normal. Les médias les présentent souvent comme des terroristes et, de toute évidence, ce n'est pas ainsi qu'iels se voient. Iels ont besoin d'une raison vraiment convaincante pour vous laisser entrer. La plupart du temps, quand iels le font, c'est parce qu'iels veulent que le monde voit les choses de leur point de vue.

De nombreux soldat·es des FARC sont impliqué·es dans l'organisation depuis leur adolescence et n’ont pas l’habitude de parler aux gens qui ne sont pas chez elleux. Iels interagissent le plus souvent avec une arme à feu dans leurs mains, ce qui change évidemment la relation.

Les plantes de cannabis bénéficient d'un éclairage artificiel dans les premiers mois pour accélérer leur croissance. Toutes les lumières que l’on voit dans les montagnes lointaines proviennent d'autres exploitations de weed.

Avez-vous déjà craint pour votre vie ?
En Colombie, certaines régions sont sous le contrôle du gouvernement et d'autres sous le contrôle des FARC. Mais il existe aussi des régions qui ne sont soumises à aucun contrôle et il peut être dangereux de s'y déplacer. Il y avait des endroits où j'avais déjà travaillé et où je voulais retourner, mais on m'a dit que c'était impossible, car on ne pouvait plus garantir ma sécurité là-bas. Des policiers avaient récemment été tués.

J'ai pris des photos du président colombien et du dirigeant des FARC. Ce dernier est l’un des terroristes les plus recherchés au monde et a vécu toute sa vie dans la jungle. Tous ses prédécesseurs ont été tués, il est donc naturellement un peu nerveux. C'est un homme petit et gros, et je l'ai photographié avec son chien, Winny, en train de fumer une cigarette. Après l'accord de paix, les FARC sont devenues un parti politique légitime, mais apprennent toujours à gérer la transition entre guérilla et mouvement politique. Lorsque j'ai terminé la séance photo avec le dirigeant des FARC, un responsable des relations publiques m'a approché et m'a dit : « Ne le prenez pas en photo avec une cigarette, c'est mauvais pour son image. » Je n’ai pas pu m'empêcher de rire. Compte tenu de tout ce que les FARC ont fait, fumer est probablement le cadet de leurs soucis.

Quelle a été votre impression générale sur les FARC ?
Iels ressentent un fort sentiment d'unité. Iels mènent une vie simple dans la jungle, où iels croient se battre pour une cause et faire une différence dans le monde. Je ne partage pas leurs convictions et je leur en ai parlé ouvertement, mais je ne les considère pas non plus comme des terroristes. Il n'est pas utile de condamner des personnes lorsque vous essayez de les couvrir en tant que photographe. Même si je devais documenter la vie des combattants de l'État islamique, j’examinerais les nuances de leur vie au lieu de simplement les dépeindre comme des terroristes.

Est-ce que quelque chose vous a surpris pendant votre voyage ?
J'ai été surpris d'apprendre qu’iels ont autant de choses en commun avec nous. Les gens sont motivés et animés par les mêmes choses. Dans un monde aussi fou que le nôtre, la vie consiste à affirmer que l'on peut communiquer avec n'importe qui aussi longtemps que l'on est disposé à l'écouter. Cela me donne peut-être l'air d'un hippie, mais ce n'est pas vraiment ça : je n'aime pas juger les gens. André a produit des tonnes de cocaïne, mais qui est responsable ? La personne qui la fabrique ou la personne qui la consomme ? Je suis curieux, mais je ne porte de jugement.

« André a produit des tonnes de cocaïne, mais qui est responsable ? La personne qui la fabrique ou la personne qui la consomme ? Je suis curieux, mais je ne porte de jugement. »

Que pensez-vous que l'avenir réserve à la Colombie ?
C'est un pays merveilleux et impressionnant. J'ai photographié un père avec ses deux filles près d'un champ de marijuana. Le père m'a dit : « La drogue est source de violence, de dépendance, de chaos, de conflits et de guérillas armées dans notre pays. Mais sans la drogue, je ne pourrais même pas acheter d’uniformes scolaires pour mes filles. »

Il a essayé de cultiver d’autres types de plantes, mais aucune ne rapporte de profit. Les infrastructures dans les montagnes s'effondrent et il est plus facile de transporter un demi kilo de cocaïne le long de la colline qu'un camion de tomates. Lorsque les gens vivent dans une pauvreté extrême, ils sont amenés à faire certaines choses en désespoir de cause. Si vous souhaitez lutter contre cela, vous devez d'abord traiter le problème de la pauvreté.

Plus de photos ci-dessous.

Un garçon de neuf ans joue sur un terrain de basket.

Astri, 7 ans, et Feryi, 9 ans, posent dans l'exploitation de cannabis de leur parents. La drogue a servi à payer leurs uniformes scolaires.

De l'essence est versé sur les feuilles de coca.

Les rues désertes de Soacha, au sud de la capitale, Bogotá.

Du ciment est versé sur les feuilles de coca séchées.

Un kilo de pâte de cocaïne, qui sera ensuite broyé en poudre.

Tous les cueilleurs de feuilles de coca présents sur la photo ont entre 15 et 21 ans.

Du cannabis séché.

Soacha, Colombie.

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