Photographie

À Liverpool, Tom Wood a photographié l'héroïsme des femmes des années 1980

Des clichés rassemblés dans un magnifique livre photo intitulé « Mères, Sœurs, Filles » et publié aux éditions Textuel.

par Micha Barban Dangerfield
30 August 2019, 10:11am

Great Homer Street Market, Liverpool, 1991 © Tom Wood. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sit Down. 

Depuis près de cinquante ans, Tom Wood – photographe secrètement légendaire du nord de l’Angleterre – chemine son odyssée populaire. Dans les rues de Liverpool, dans ses bus, ses marchés, ses stades ou son embarcadère, ce photographe originaire d’Irlande traine son objectif et pose un regard bienveillant sur sa terre d'adoption. Attentif à ceux qui l’entourent, celui que les gamins du coin ont fini par surnommer « Photieman » n’a jamais cédé à une tradition photographique conquérante, portée par bon nombre de ses confrères. Wood ne s’est jamais laissé envahir par l’urgence de capturer une image lointaine et sensationnelle, saisie dans des territoires inconnus. Son humilité l’a toujours silencieusement exhorté à rester, pour photographier Liverpool.

Décennie 1980. Tom Wood, en Sisyphe heureux et modeste suit chaque semaine le même itinéraire : de sa maison, il s’en va tous les samedis rejoindre le marché de Great Homer Street, en périphérie de Liverpool, pour photographier des sœurs, des filles, des mères, des cousines et des frangines de cœur, sans relâche. De ces multiples allers-retours sont nées plusieurs séries photographiques (Bus Odyssey, The Pier Head, Women's Market, etc) ainsi que l'expo « Mères, Sœurs, Filles », présentée jusqu’au 22 septembre aux Rencontres Photographiques d’Arles et qui rejoindra les murs de la galerie Sit Down à Paris cet automne. Sur les clichés qui la composent, des visages féminins s’enchaînent et se confondent pour poser les contours d’une femme typique de Liverpool : une grande gueule héroïque et généreuse, du cran plein le cœur.

Les sourires, les looks pastel et la puissance gracieuse qui se dégagent de ces femmes ne laissent rien présager du contexte politique de l’époque. Tandis que les boulots disparaissent sous le poids austère du thatchérisme, ce sont elles qui tiennent les murs d’une ville en crise, dans un devoir quasi matriarcal. Même si Tom Wood ne revendique aucune démarche autre que celle de capturer la poésie des choses et des gens qui l'entourent, « Mères, Sœurs, Filles » rend hommage à une culture travailliste dont la mémoire a longtemps occulté les femmes. Vice l'a rencontré pour parler de filiation, de la confiance que les gens lui ont toujours accordée et de la carrière qu'il n'a jamais voulu poursuivre.

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Walking Through Shoes,1991 © Tom Wood. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sit Down.

Te souviens-tu de la première photo que tu as prise, celle qui t'a fait comprendre que tu voulais consacrer ta vie à la photographie ?
Je ne me souviens pas de la première image, mais plutôt de la première pellicule. La première fois que je suis sorti pour prendre des photos, j’ai trouvé l’exercice facile. C’est pour ça que je me suis lancé. À la base, après avoir étudié les Beaux-Arts, j’aimais surtout peindre et faire des petits films. Mais ça coûtait cher, il n’y avait pas encore d’outils numériques. La photo a été un recours. J’ai compris plus tard que faire une photo, une vraie bonne photo je veux dire, est un truc bien plus compliqué qu’il n’y paraît.

Ta série « Mères, sœurs, filles » exposée à Arles se concentre sur les relations filiales qui unissent les femmes entre elles. D’une certaine façon, ce projet semble avoir démarré bien avant ta pratique de la photo. Peux-tu nous parler de ses prémisses ?
Je viens d'une famille ouvrière irlandaise. Plus jeune, je ne connaissais pas grand-chose à l’art ou à l’histoire de la photo. Il n’y avait pas de bouquin à la maison. Et pourtant, tous les murs de ma chambre d'ados étaient couverts d'images, donc en quelque sorte, la photo a toujours fait partie de ma vie. À la sortie de l’école, je passais beaucoup de temps dans des boutiques solidaires pour chiner de vieilles images. Je collectionnais les magazines comme LIFE, Vogue et des cartes postales du début du XIXème que je découpais pour monter mes propres collages.

C’est lorsque Marianne Théry des éditions Textuel m’a contacté, il y a quelques mois, que j’ai pris conscience du fil rouge qui existe entre ces collections d’images et celles que je produis en tant que photographe. Cette maison d’édition est dirigée par des femmes et je ne sais pas comment m’est venue l’idée de sélectionner les photos de femmes que j’ai faites durant ma carrière, et je lui ai proposé. Dans cette sélection, j’ai intégré des images que j’ai chinées dans le passé comme pour tenter de remonter une filiation éternelle. Dans la vie comme dans ma pratique de la photo.

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Image ancienne issue de la collection personnelle de Tom Wood.

Tu as photographié des femmes, des années durant, dans un marché de la périphérie de Liverpool. Quelle était ta quête là-bas ? Qu’as-tu cherché à capturer ?
À cette époque, je faisais surtout des portraits. J’étais timide. Dans les rues et au marché, il y avait principalement des femmes, et c’est tout simplement comme ça que j’ai commencé à les prendre en photo. Elles se rendaient au marché avec leurs mères, leurs filles, leurs sœurs ou cousines. C’est pour cette raison que les femmes ont rapidement peuplé mes photos. Un peu plus tôt, je m’étais concentré sur des passants avec leurs chiens. En fait, en collectionnant des photos, j’ai appris à les ranger par catégorie. Je pense que ce travail de classification a guidé ma pratique de la photo. L'après-midi, je me rendais au stade de foot pour photographier des hommes. Je documentais également mes trajets sur le ferry ou dans le bus. Et le soir, je documentais la vie des pubs et des clubs du coin. Je rentrais me coucher et je recommençais la semaine d’après.

Tous les samedis, tu effectuais les mêmes trajets pour te rendre aux mêmes endroits, en documentant ce rituel, sans relâche. Était-ce pour toi une forme de routine méthodologique ?
Je me souviens m’être un jour rendu à une course de chevaux à l’hippodrome de Liverpool avec un photojournaliste signé chez Magnum et à qui un magazine avait confié la mission de documenter la course. Il a pris une seule photo. C’était sûrement la bonne. Moi, j’ai toujours eu besoin de retourner au même endroit, des dizaines de fois. Je cherche quelque chose d'indéfinissable. J'aime laisser émerger les schémas et les motifs. Et puis je suis plus à l’aise lorsque les gens me connaissent. Au fil des années, je suis devenu moi-même un personnage du marché que j’ai photographié. J’étais là, tous les samedis, je faisais partie du décor et les gens ne me craignaient pas pour la plupart. Ils étaient tous très gentils avec moi. Ça m’a aidé. Tu sais, un jour, Martin Parr, qui est mon ami, m’a dit que j’étais trop gentil pour être photographe. Peut être. En tout cas aujourd'hui, il est beaucoup plus riche que moi !

Tu as pris des centaines de photos. Sélectionner des images, c'est un exercice douloureux pour toi ?
Je ne vois pas ça comme un deuil, je ne rejette aucune des photos. Lorsque je ne les sélectionne pas, je les range dans des boites sur lesquelles il est inscrit « non nécessaires ». J'en ai des tas ! Elles ne meurent pas dans ces boites. Beaucoup d'entre elles refont surface lorsque je travaille sur l'édition d'un livre par exemple. Elles reprennent vie. Pour moi, on doit pouvoir regarder une photo de multiples fois sans qu'elle ne s'assèche.

Dans cette série, les hommes sont absents du cadre, cantonnés au hors-champ du monde que tu retranscris. Tes photos évoquent un genre d'ordre matriarcal, comme si Liverpool était une ville dirigée par les femmes.
Pour le journal des Rencontres d’Arles dans lequel chaque participant était invité à partager un texte sur son travail, j’ai demandé à une collègue de ma femme, une sage-femme à la retraite, de me parler de sa vision de Liverpool, où elle vit toujours. Nous avons discuté de matriarcat, de l’histoire du Port de Liverpool, de la précarité de la ville, etc. Elle m’a parlé de son expérience des années 1980 quand les taux de chômage atteignaient des records sous Thatcher. Les femmes ont toujours tenu la ville et les familles qui la composent dans ces moments. Elles se sont toujours montrées très fortes et ont toujours beaucoup travaillé. Elles partagent une puissance et une résilience qui font d’elles des femmes à part. Elles sont très différentes des femmes du sud de l’Angleterre par exemple. Les femmes de Liverpool ont beaucoup d’humour et disent ce qu’elles pensent haut et fort. Elles ont du pouvoir.

Au fil du temps, tu as constitué une immense source d’archives populaires. Était-ce une sorte de mission pour toi ?
Non pas du tout. J’ai simplement eu la chance de vivre au bon endroit. Liverpool a une énergie très forte, les gens ont beaucoup de caractère. Ils s’assoient devant chez eux et alpaguent tous ceux qui croisent leur chemin. Ils sont curieux, plein d’humour et adorent être pris en photo. Je n’ai jamais fait ce travail pour une raison particulière en fait. Surtout pas pour réussir ou je ne sais quoi. C'est fou parce que pendant toutes ces années je n'ai jamais gagné d'argent, et c'est seulement maintenant, après 50 ans, que j'ai un peu de reconnaissance. C'est très agréable de savoir que les gens admirent mon travail.

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New Brighton, 1983 (Old Time Parting) © Tom Wood. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sit Down.

La photo de rue présente souvent des regards méfiants, il s’en dégage parfois une forme d’abus, comme si l’instant capturé était le résultat d’un vol. Sur tes photos, les gens semblent te faire confiance. Ils te connaissent ou ont déjà entendu parler de toi. Comment es-tu parvenu à instaurer ce lien ?
Tout le monde se connaît plus ou moins à Liverpool. Au départ, tout le monde m'appelait David, parce que David Bailey était le seul photographe que les gens connaissaient. Parfois, quand je photographiais quelqu’un, j’entendais un gars dire au loin, « sois naturel, bordel » parce que tout le monde savait que c’était ce que je cherchais. Puis je suis devenu « Photieman » – à prononcer avec un accent. Les gens me reconnaissaient et moi aussi, je me souvenais d’eux.

J'ai lu que tu n'étais pas un grand voyageur. Contrairement à des photographes qui ont parcouru le monde dans l’espoir de capturer une image spectaculaire, l’exotisme photographique n’a jamais été ton truc. Pourquoi as-tu souhaité documenter ce qui t’est familier ?
Bon, tout d’abord, je ne sais pas conduire donc je reste proche de là où je vis – ce sont des territoires dotés d'une beauté différente mais je crois qu'on se doit de s'en occuper aussi. Quand on ne conduit pas on parle forcément beaucoup plus souvent aux inconnus, dans le bus ou le train, en demandant son chemin, etc. J’ai toujours ressenti le besoin d’établir un lien fort avec les espaces que je photographie et les gens qui les occupent. Et puis, je n’ai eu besoin d’aller nulle part ailleurs, j’ai toujours été inspiré à Liverpool. Là-bas, tout le monde me tolère. Moi, ma présence, mon objectif et mes photos. Que ce soit ma famille (même si certains de ses membres me disent d’aller « me faire foutre » lorsque je pointe mon appareil vers eux) ou les habitants de la ville.

Il t’est arrivé de faire des commandes ? Comment ça s’est passé ?
Oui, je l'ai fait parce que j'avais vraiment besoin d'argent. C’était facile mais pas très excitant. Mais une fois, je suis allé photographier un enfant surdoué et sa famille pour un magazine, ils étaient tous très habillés. La mère avait une maladie pas encore diagnostiquée à l'époque, une partie de son corps était en train de dépérir. Le père était stressé. À un moment, toute la famille est descendue et nous sommes restés en haut avec cette femme. Sur le mur derrière nous, il y avait une image de l'univers. Je lui ai demandé si elle voulait bien que je prenne une photo d'elle. Ce n'était pas pour le magazine, c'était pour moi. C'est comme si elle m’avait fait un cadeau, un don. Je ne sais même pas ce qui lui est arrivé… Cette photo apparaît dans un de mes livres.

Quel conseil donnerais-tu à un jeune photographe qui souhaite suivre le même chemin que toi ?
Le conseil que je donne très souvent (et que peu d'étudiants en photographie suivent vraiment), c’est de bien comprendre que la photographie est quelque chose de très pratique : les idées se développent avec le procédé, il faut prendre beaucoup d’images pour progresser. Il faut aussi comprendre que les images n’ont rien à prouver de nous, ce sont elles qui nous montrent des choses. La photographie est une affaire d’humilité et de générosité. Voilà. À force de prendre des photos, sans but précis, on finit par s’oublier soi-même, on sort de soi. Et c'est là que la magie opère. C’est seulement comme ça que je parviens à regarder ce qui m’entoure. À regarder vraiment.

Où en es-tu aujourd’hui ?
J’ai moins de temps pour prendre des photos, je suis très occupé par mes livres. J’habite aujourd'hui dans une zone plus rurale, c'est un peu banal mais très joli, la lumière n'est pas particulièrement bonne cela dit... En revanche, je vais souvent me promener avec mon chien, donc c'est lui que je prends en photo. Il fera peut-être l’objet d’un livre, qui sait.

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New Brighton, Putting Green, 1984 (Don’t Mind My Dignity Jan) © Tom Wood. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sit Down.
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Carte postale ancienne issue de la collection du photographe.
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Burroughs GardensGirls, 1986 © Tom Wood. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sit Down.
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Great Homer Street Market, Liverpool, 1991 © Tom Wood. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sit Down.

L'exposition « Mères, Sœurs, Filles » est à découvrir à Arles dans le cadre des Rencontres Photographiques.

Une édition réduite sera ensuite présentée à la galerie Sit Down à Paris en novembre.

Découvrez également le livre photo « Mères, Sœurs, Filles » publié aux Éditions Textuel ici.

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Cet article a été publié sur VICE FR.