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Comment Janice Cayman a goûté au Rêve Américain grâce au football

« Les gens commencent à se rendre compte que nous sacrifions encore plus que les footballeurs masculins. Je ne pense pas que Kevin De Bruyne ait jamais travaillé au Carrefour. »

par Xavier Vuylsteke de Laps
16 January 2019, 9:03am

Proshots

Dans la rubrique Athlètes, VICE met à l’honneur des sportifs qui brillent aussi bien sur le terrain qu’à côté.

Ce mercredi soir, le Soulier d'Or féminin sera remis pour la troisième fois. Il a été remporté l’année dernière par Janice Cayman (30 ans), mais cette victoire est le résultat d’un chemin semé d’embûches. Lorsqu’elle était encore étudiante, Janice a quitté Brasschaatse [commune flamande proche d’Anvers, ndlr] pour les États-Unis, où bien sûr le football féminin est une discipline beaucoup plus populaire et professionnelle que chez nous. De retour en Europe, elle a vendu des téléphones portables dans un supermarché pour joindre les deux bouts. Aujourd'hui, cette attaquante du club français de Montpellier est l’un des milieux de terrain des Belgian Red Flames est en course pour succéder à son propre titre de meilleure footballeuse belge. Voici son histoire.


« L’idée de pouvoir faire du football ma profession n’a commencé à germer dans mon esprit qu’aux alentours de mes vingt ans. J'ai gagné plusieurs prix avec Tirlemont, mais je me rendais bien compte que je devais viser plus haut. Juste à cette époque, j’ai reçu un coup de fil d’Amérique où l’on m'a proposé de jouer et d'étudier à la Florida State University. Là-bas, j’ai vu à quel point le football pouvait être professionnel et j'ai tout de suite su que c'était ce que je recherchais. Les Américains sont des gagnants, c'est dans leur ADN. Et beaucoup de femmes jouent au football, c'est presque devenu la norme. Une fille qui joue au football aux USA, c'est quelque chose de commun. »

« Grâce à ma bourse, j'ai mené un vie de luxe en Floride pendant deux ans et demi. Mais ici, la dure réalité de notre sport, c'est qu'on ne peut pas en vivre. »

« La Florida State University a beaucoup d'argent à dépenser dans le sport, notamment grâce à son équipe de football américain. Pour le premier match de leur saison, il y avait quatre-vingt mille personnes dans le stade. L’hymne national résonnait encore que trois avions à réaction nous survolaient, dessinant les couleurs américaines dans le ciel. J'ai échangé un regard avec une coéquipière française, sans bien comprendre ce qu’il venait de se passer. Nous n'avons jamais manqué de rien. Le matin, on assistait aux cours, l'après-midi on s’entraînait au soleil, toujours avec une équipe médicale présente. Il y avait même des étudiants en kinésithérapie à côté du terrain lors des entrainements avec la seule tâche de nous distribuer des bouteilles d'eau. Ici, c’est inimaginable. »

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Avec les Red Flames contre le Danemark. © Proshots

« Le campus semblait sortir tout droit d'un film. Il y avait des fraternités étudiantes tout autour, des gens jouaient au beer-pong et vous pouviez voir des lettres grecques accrochées un peu partout. La fille avec qui je partageais ma chambre dans notre résidence était une joueuse de volley-ball qui allait souvent faire ses courses à trois heures du mat, car tout était ouvert 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Lors de mon premier mois en Floride, il y a eu une fête pour Halloween. Je venais d'avoir 21 ans et j’étais donc plus âgée que la plupart des autres étudiants. À un moment, on a entendu crier à la porte. Boom, boom, boom. Police. Avant même que la porte ne s'ouvre, quasiment tout le monde était sorti de la maison. Beaucoup de membres de l'équipe étaient légalement trop jeunes pour boire. On a fini à quatre ou cinq. J’ai pensé : ah, alors c'est ça, l'Amérique. »

« Pendant deux ans et demi, j'ai mené un vie de luxe. Grâce à ma bourse, je pouvais payer mon loyer et ma nourriture. Ça a changé quand j’ai quitté l’université et que je suis rentrée en France pour aller jouer avec Juvisy. Pour la première fois, j'étais semi-professionnelle, ce qui m'a confirmé qu'il s'agissait vraiment d'une carrière. Mais en même temps, la dure réalité c’était que je ne pouvais pas vivre uniquement du football. J'ai d'abord suivi mes derniers cours à Louvain, puis j’ai commencé à travailler chez Carrefour après mes études. En tant que vendeuse, dans le département multimédia. C'était un peu dur à avaler, mais c'est comme ça que ça se passe dans notre sport. »

« En Amérique, le fait que les grandes athlètes soient ouvertement lesbiennes, ce n’est pas un problème. Ça leur apporte même plus de fans. »

« Je ne pense pas que le football féminin soit sous-estimé en Europe, mais peut-être que le football masculin est surestimé. Heureusement, les gens commencent à se rendre compte que nous sacrifions autant, voire plus, que les footballeurs masculins. Je ne pense pas que Kevin De Bruyne ait jamais dû travailler au Carrefour, haha. Le fait que les gens se rendent compte de ça, c’est gratifiant, car on ne réalise pas toujours que nous sommes souvent très loin de notre famille, alors que les hommes peuvent emmener leur famille avec eux. J'ai effectué des stages dans les meilleures écoles de sport avec Dries Mertens et Steven Defour, mais c'est comme ça que les choses se passent. »

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Lors de ses études à la Florida State University

« J’ai joué à Juvisy pendant quatre ans, mais j’ai senti qu’il était temps d’essayer autre chose. Mon ancien manager de Pali Blues, l’équipe américaine de Los Angeles avec laquelle j’avais participé à un tournoi d’été, travaillait pour le New York Flash et il avait entendu dire que je pouvais avoir envie de bouger. Même si c'était seulement pour la deuxième moitié de la saison, environ quatre à cinq mois, j'y suis allée. Je voulais vraiment essayer la compétition professionnelle américaine et faire l'expérience de la dureté du sport là-bas. Et je vous le dis, jouer pour les fans américains, c’était quelque chose de merveilleux. Notre stade pouvait accueillir 13 000 personnes et ça a créé une atmosphère incroyable. »

« En Amérique, on accorde plus d’importance au football féminin qu’au football masculin. Ça fait partie de leur culture. Tout le monde connaît les grandes stars du sport, même les plus anciennes. Et la performance engendre la popularité, en particulier aux États-Unis. Les femmes jouent, alors elles sont célèbres. Et le fait que ces grandes stars soient ouvertement lesbiennes, ce n’est pas un problème non plus. Prenez Abby Wambach. Les gens la considèrent comme une personne qui a choisi d’être ce qu’elle voulait être et ça n’a fait que lui rapporter encore plus de fans. »

« Il y avait même des étudiants en kinésithérapie à côté du terrain lors des entrainements avec la seule tâche de nous distribuer des bouteilles d'eau. Ici, c’est inimaginable. »

« Nous avons commencé la saison comme outsider, mais nous avons remporté le titre à la fin. Les autres équipes possédaient certes des grands noms, mais nous avions des talents prometteurs et un très bon entraîneur. La finale a été inoubliable. On a battu Washington après les tirs au but. L’émotion ressentie juste après, c’était vraiment indescriptible. J’étais moi-même sur le banc pendant le match, et après le dernier coup de sifflet, sur un coup d'adrénaline pure, j'ai pris une joueuse blessée sur mon dos et je suis entrée sur le terrain pour faire la fête. C’était un moment très spécial, l'un des plus beaux de ma carrière. J'avais une option pour un an à New York après la saison et j'aurais aimé rester aux USA, mais pour préparer au mieux le Championnat d'Europe avec les Belgian Red Flames, je devais revenir. À Montpellier, j’avais aussi les qualifications pour la Coupe du Monde à jouer . »

Janice Cayman Western New York Flash
Janice qui joue la championne aux USA avec les Western New York Flash

« En fin de compte, nous n’avons pas réussi à nous qualifier pour la Coupe du monde, c'était vraiment dommage. Ce sentiment après le match décisif contre la Suisse, c’était quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant : merde, si proche, mais quand même manqué. Un sentiment vraiment très amer. Cependant, je ne regrette pas ma décision d’être revenue. Pendant mes absences, j'ai manqué beaucoup de choses qui se sont passées à la maison, mais ça fait partie du truc. J'espère qu'après ma carrière, je pourrai profiter de ces moments familiaux. Mais quand je vois comment j'ai évolué en tant que personne et en tant que joueuse de football, je ne regrette absolument pas la façon dont je l'ai abordé. Je suis maintenant une professionnelle et je fais partie du troisième plus grand club en France. Si je pouvais recommencer, je ferais tout pareil. »

« Et l'année dernière, se voir récompensée du second Soulier d'Or pour femme a vraiment été quelque chose de spécial pour moi. Je me suis senti honorée, je n’avais jamais pensé pouvoir remporter ce trophée un jour. Le football féminin possède cette récompense depuis quelques années et il est important que nous l'ayons. Maintenant, les petites filles peuvent aussi se dire : "Roh, un jour, je veux gagner le soulier d'or."

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