vie adulte

Soyons sincères : il n’y a plus d’arguments pour sauver les colocataires

Égoïstes, sales et nihilistes, ce sont tous des sagouins pervers et repoussants.

par James Nolan; illustrations Will Laren
08 February 2019, 11:55am

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Un appartement est un refuge. C’est un endroit où l’on est supposé trouver un bref moment de répit avant de se lancer à nouveau dans le monde extérieur, lieu sans foi ni loi où conversations fastidieuses, boss désagréables et musiciens ambulants règnent sans partage. En aucun cas, nous ne souhaiterions que notre foyer rende nos vies encore plus atroces.

Et pourtant, pour ceux qui n’ont pas les moyens de vivre seul, cela arrive très souvent. Nous vivons avec des colocataires qui compliquent nos vies, avec leur arrogance, leur capacité à voler votre pain complet, et qui insistent pour laisser tous les radiateurs allumés en laissant les fenêtres ouvertes, jetant littéralement énormément d’argent par ces mêmes fenêtres.

Si vous voulez des preuves, et voir de bien pires atrocités, allez sur ihatemyroommate.net. Sur ce site, des contributeurs anonymes s’épanchent régulièrement sur les injustices qu’ils vivent chez eux, d’une manière souvent si désespérée qu’ils en oublient toutes les règles de grammaire. Par exemple : « Elle ramène à l’appart des mecs moches et HURLE lorsqu’elle couche avec eux – elle a aussi volé les piles de ma manette Xbox pour son godemiché, et Dieu sait que je ne toucherai pas cette chose immonde pour les récupérer !!! !! »

C’est un site divertissant soit, mais aussi parfaitement déprimant ; l’abondance des publications semble trahir l’existence d’une humanité profondément égoïste. Les colocataires s’avèrent tous être de véritables connards. De fait, pourquoi continuons-nous à vivre avec eux ?

Pire, interagir avec cette chienlit de l’humanité devient de plus en plus obligatoire. En 2012, une étude a révélé que le nombre de trentenaires à la recherche d’une colocation avait augmenté de 600% en seulement six mois. Le mois dernier, une autre a mis l’accent sur le fait que la quantité de jeunes adultes vivant avec leurs parents avait cru de 25% depuis 1996. Plus que jamais, et ce à cause d’une crise économique sans précédent, des gens sont obligés de partager leur appartement avec des étrangers impolis et irritants.

Qu’est-ce qui peut transformer une colocation en enfer ? Ici sont listées quelques idées capitales, issues de ihatemyroommate.net, d’études psychologiques, ainsi que de mes terribles expériences.

L’ÉGOÏSME

L’égoïsme est le symptôme le plus évident d’une personnalité narcissique, qui se détecte chez 30% des gens issus de la génération Y. Pour je ne sais quelle raison ce pourcentage a doublé ces 30 dernières années, alors que, parallèlement, la propension à l’empathie a diminué de 40%, durant la même période. Les conséquences d’un tel bouleversement sont clairement catastrophiques pour la société et, comme tout ce qui ne fonctionne pas aujourd’hui, on en fait porter la responsabilité à nos parents. L’égoïsme apparaît durant l’enfance, âge au cours duquel l’individu observe comment un adulte égoïste parvient à ses fins et apprend à le copier. L’égoïsme peut naître également d’un traumatisme qui renferme totalement l’individu et le coupe du monde extérieur. Étonnamment, lorsqu’elle est examinée par un psychologue, une personne égoïste sera décrite comme ayant une maturité égale à celle qu’elle avait lorsque son traumatisme a eu lieu, peu importe son âge réel.

Lorsqu’un égoïste ne parvient pas à ses fins, il se protège des sentiments de détresse en rationalisant sa position et en cultivant pour son opposant une rancœur tenace. De la même manière l’égoïste, lorsqu’il est critiqué, réagit de deux manières : soit il attaque la personne qui le critique, soit il se mue dans le silence, afin d’éviter d’être saisi par la honte mais également dans le but de ne pas se sentir responsable – ce qui veut dire qu’il n’affronte pas ses erreurs, et qu’il n’apprend jamais de ces dernières. À cause de toutes ces raisons, vivre avec un connard d’égoïste peut s’avérer être un supplice de tous les instants.

Vers mes 20 ans, j’ai vécu avec un jeune trentenaire qui présentait plusieurs signes traditionnels d’égoïsme. Il se fichait tellement de me faire perdre mon temps qu’avoir une conversation avec lui relevait de l’impossible. Il pouvait changer de sujet au beau milieu d’une phrase, ou encore s’arrêter un long moment afin de réfléchir à autre chose – chose qui, j’imagine, était bien plus importante que notre conversation.

Au début ça me rendait furieux, mais, petit à petit, ma haine s’est focalisée sur un autre élément : sa propension à faire du bruit. Tous les matins ça commençait avec un claquage de porte infernal, suivi de lourds bruits de pas dans l’escalier. La nuit il s’installait dans le salon, télé éteinte, la musique de son laptop à fond, tout en Skypant des gens tout autour du monde, leur demandant « QUELLE HEURE IL EST CHEZ TOI ? ICI, IL EST BIENTÔT MINUIT ! »

Ce qui me rendait le plus triste, c’était mon absence de réaction. L’égoïsme est un trait de caractère tellement ancré qu’il ne peut être « guéri ». Au lieu de lui répéter sans cesse de baisser le son, j’aurais dû déménager. Mon objectif était toujours le même – vivre quelque part et être heureux – et il était plus simple d’encaisser que de changer quoi que ce soit. Sur ihatemyroommate.net, j’ai lu des témoignages à propos de colocs toxicos, ivrognes, voleurs ou d’autres qui faisaient venir des prostituées. Même si je me suis senti mieux pendant un temps, relativiser s’est avéré au-delà de mes capacités. Ses bruits et sa saleté revenaient à chaque fois me hanter.


LA SALETÉ

Sur ihatemyroommate.net, une New-yorkaise écrit : « Une hipster obèse a tapissé nos toilettes de sang menstruel. Elle a laissé de la merde sur la cuvette. Ma vie devient ridicule. » Un habitant de l’Indiana raconte de son côté : « Il laisse des poils pubiens partout dans la salle de bain – et les nettoie tous les trois mois. Je dois enfiler des tongs à chaque fois que je vais prendre ma douche, et j’arrive quand même à ramener des poils dans ma chambre, voire jusque dans mon lit. »

Pourquoi les gens sont-ils sales ? Eh bien, pour deux raisons : d’abord à cause de leur égoïsme, développé durant l’enfance (âge où les parents n’exigent pas que leurs enfants nettoient derrière eux). C’est également un symptôme d’anxiété, voire de dépression. Les gens sales savent qu’ils doivent nettoyer, mais manquent cruellement de volonté pour le faire. Même s’il est tentant de traiter ces personnes d’enfoirés caractériels, il faut savoir que – tout autant que le suicide – laisser des vêtements sales dans la cuisine est parfois le symptôme collatéral d’une maladie mentale dégénérescente.

De plus, si la maison est un refuge, le colocataire démoniaque n’aurait-t-il pas le droit de la remplir de ses détritus ? Il est nécessaire d’observer comment il se comporte au travail. Évidemment, là il ne peut plus esquiver ses responsabilités. Un accord tacite stipule que, malgré les personnalités diverses des individus, certaines tâches doivent être réalisées pour le bien commun. Le problème réside donc dans cette croyance selon laquelle notre vie domestique serait indépendante de notre vie professionnelle – au sein de laquelle les compromis (comme celui de nettoyer) sont obligatoires.

Cela dit, suis-je naïf de penser que, jusqu’à ce que l’on puisse se permettre de vivre seul, nous devrions tous essayer d’être au moins aussi prévenants envers les personnes avec lesquelles nous vivons qu’avec nos collègues ? Le mec avec qui je vivais évitait ses corvées de nettoyage, allant même jusqu’à planifier des voyages quand c’était son tour. Il empilait aussi ses livres et ses verres sur le comptoir de la cuisine, et n’a jamais – JAMAIS ! – descendu la poubelle.

LES ONDES NÉGATIVES

Tout n’allait pourtant pas si mal. Un tube de Bruce Springsteen par une journée ensoleillé, un tube de Bruce Springsteen à propos d’une journée ensoleillée, tout ça me remontait le moral, et je rentrais chez moi de bonne humeur. Puis, en passant la porte d’entrée, je me retrouvais nez à nez avec son visage morose. Son changement d’attitude comparé à nos premières semaines de vie commune était frappant. Du jour au lendemain, il avait l’air plus heureux entouré d’autres personnes que moi, par exemple ses contacts Skype, ses amis, et parfois même les miens. Étais-je la cause de sa détresse soudaine ?

Je compatissais en le voyant déprimé, mais rien de plus. Quand je lui demandais si tout allait bien, il répondait que oui et redevenait silencieux. Je me suis mis à avoir les boules de rentrer chez moi, traînant au bar et attendant qu’il soit rentré du boulot. Être présent lors de son retour du travail s’avérait extrêmement pénible. Son attitude détruisait immédiatement la tranquillité de notre maison.

Peu importe l’ampleur de mes efforts, je ne pouvais m’obliger à être heureux. Contrairement à lui, cet appart faisait partie de moi, comme toutes les autres maisons dans lesquelles j’ai vécu. J’ai fini par déménager, non pas par volonté mais par hasard. Et je vais être honnête : si j’écris cela aujourd’hui après toutes ces années, c’est que je suis aujourd’hui confronté à une situation analogue. Hey, quelle surprise, hein ?

Malgré tout, tout ne se termine-t-il pas de la meilleure des manières ? Avoir vécu ces situations pourries constitue la base de cette article, et, en le vendant, je vais peut-être pouvoir vivre enfin seul. Je me demande également si je suis en réalité capable de vivre quelque part sans me plaindre. Mon colocataire avait-il raison de penser que j’étais nazi ? Ma haine envers lui a-t-elle dépassé le tolérable ? Mes colocataires – que j’ai tous critiqués – n’avaient-ils pas raison de penser que c’était moi le connard ?

Pour être franc, je ne sais pas. Aujourd’hui, je peux dire une chose avec certitude. Si mon colocataire avait écrit cet article, il aurait précisé CONTRÔLE OBSESSIONNEL parmi mes plus grands péchés.

La détresse est-elle une composante inéluctable du fait de partager un foyer avec une autre personne ? Je ne vois qu’une ou deux exceptions à cette règle de vie fondamentale.

VIVRE EN COLOCATION PEUT ÊTRE OK – LORSQU’ON VIT EN COUPLE

Dans n’importe quelle histoire amoureuse, l’idée est d’avancer à deux. Grâce à cette volonté, des compromis peuvent être trouvés vite sans que quiconque n’en éprouve de l’amertume. Et, même si l’on est égoïste, nous avons un intérêt bien supérieur à nous investir dans ce type de relation, vu que les bénéfices sont plus importants, surtout en comparaison avec une colocation avec un connard.

VIVRE EN COLOCATION PEUT ÊTRE OK – LORSQU’ON FIXE DES RÈGLES

Des compromis peuvent être établis lorsque l’on pose de manière claire des principes inaliénables. La Commune de Paris et les kibboutz en avaient, et il semblait plutôt heureux de vivre ensemble. L’autorité est essentielle, car si personne ne s’assure du respect de ces règles, qui peut être certain qu’elles ne seront pas violées ?

À part ça, je ne vois pas d’autres cas. Peut être que la chance peut intervenir à un moment et nous faire trouver le colocataire parfait. Je suis sûr qu’il existe. Mais regardez autour de vous. Regardez les gens à l’arrêt de bus, regardez vos collègues de travail, regardez les gens dans les bars. Ils passent leur temps sur Facebook, jouent à Angry Bird sur leur téléphone. Ils regardent Hanouna « pour rire ».

Ou à la limite, regardez-vous dans le miroir. Nous sommes maudits, voués à être malheureux, comme nous sommes voués à avoir la gueule de bois un lendemain de soirée, voués à faire des régimes inutiles, voués à vivre des vies pas satisfaisantes, voués à pleurer nos morts.

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