Culture

Qui était Alfred David, l’homme-pingouin des banquises belges ?

« J’ai beaucoup été dans des journaux flamands. Les Flamandes sont plus chaudes que les Francophones. » : hommage à l'ultime passionné des pingouins.
15 June 2020, 8:11pm
Alfred David, l'homme pingouin belge
Toutes les images sont de l'auteur.

Quel que soit votre âge, il y a sans doute en vous une passion secrète que vous vous tuez à garder confidentielle : une timide collection dans le tiroir de votre bureau, un fichier mystère placé dans un dossier caché de votre disque dur externe ou des fantasmes lubriques dans six onglets de votre fenêtre de navigation privée. Ces trucs, vous les savez délicats et jamais vous n’allez vous risquer à les dévoiler. De toute façon, il est fort probable que personne ne s’y intéresse sauf votre pote bizarre qui n’a pas d’autre pote que vous. En soi, si vous n'avez personne avec qui partager votre passion, c'est peut-être aussi parce qu'elle craint.

Personne n’avait rien demandé à Alfred David qui, comme vous, avait un jardin intime. Sauf que lui n’a pas pu garder sa passion secrète très longtemps et on a donc fini par le voir partout. D'ailleurs, c’était pas un jardin mais plutôt une étendue infinie qui se déroulait sans limites autour de son obsession des pingouins. S’il ne régnait qu'en solitaire sur sa banquise artificielle, il y a quand même invité la terre entière durant plusieurs décennies, des superstars de la télé comme l’anglais Jeremy Clarkson à l'être tout à fait banal que je suis.

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Pour Alfred, tout a commencé sur sa Vespa ; ou plutôt quand il en est tombé suite à une collision. L’accident le plonge dans quatre longues années d’hospitalisation et de rééducation. Il en sort avec une hanche plus petite que l’autre. Réformé de l’armée, il devient taximan et, un jour de mai 1968, à Verviers, un client lui balance : « Viens Pingouin ! », à cause de sa démarche.

Je lui ai dit :”Lolo, mon petit coeur, c’est plus des seins que tu as là, c’est des montgolfières ! Antoine de Caunes riait.

Il commence ensuite à collectionner toutes sortes d’objets liés aux pingouins, ouvre un musée du pingouin dans sa maison à Geer, pas loin de Liège, et finit par ne plus faire qu’un avec son nouvel animal-totem. Vêtu de son costume de pingouin, il devient l’homme-pingouin et cultive sa réincarnation à la télé où il va braire et s’enfiler des sardines crues sous le regard amusé — et moqueur — de ces présentateur·ices qu’on a trop vu. Il a notamment travaillé à plusieurs reprises avec Antoine De Caunes pour l’émission Eurotrash.

En ayant écumé pas mal de plateaux télés entre les années 1980 et 2000, invité à divers galas aux côtés de stars de la chanson ou du cinéma et en recevant la visite d’un tas de gens dans son musée, Pingouin a pu accumuler un nombre conséquent d’archives et de souvenirs.

C’est d’ailleurs quasi tout ce qui lui restait quand je l’ai rencontré en juin 2013 ; deux classeurs chargés d’archives et des anecdotes du style : « Quand j’ai rencontré Lolo Ferrari, qu’est ce que j’ai rigolé. Je lui ai dit :”Lolo, mon petit coeur, c’est plus des seins que tu as là, c’est des montgolfières ! Antoine de Caunes riait. On parlait de tout avec Lolo. Je la connaissais avant que son mec ne la tue. À mon avis, c’est par jalousie qu’il l’a étouffée (Eric Vigne a effectivement été suspecté, mais il a obtenu un non-lieu en 2007, NDLR). »

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« Avec ça, tu n’as pas besoin d’oreillers. Tu peux me faire confiance. Au fond d’elle, elle souffrait énormément... »

Divorcé (de sa vraie femme), Alfred s’était installé à Schaerbeek vers la fin des années 1990, pas loin du Cinquantenaire : « Ma femme m’a foutu dehors parce qu’elle en avait marre de prendre la poussière. Je préfère rester seul maintenant. Je préfère les femmes des copains. » Ses 3 500 figurines, posters, jouets, sapes, timbres et babioles en tous genres exposés à Geer, il en avait fait don pour la tombola d’une équipe de foot locale. Il lui restait quand même quelques objets rescapés, dont son costume de pingouin : « J’ai 80 berges… ça fait presque 30 ans que j’ai ce costume. Il est déjà vieux mon costume. Mais il est sacré pour moi. »

Posté sur son canapé, Alfred passait le temps en regardant la télé, principalement. Le jour où je l’ai rencontré, il regardait l’un de ces navets français dont même un après-midi d’ennui profond ne peut que difficilement justifier le visionnage. Ces films étaient parfois ponctués par la visite des aides à domicile venaient s’occuper de lui ; ses "femmes".

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« J’ai beaucoup été dans des journaux flamands. Les Flamandes sont plus chaudes que les Francophones. »

Avoir une passion hors du commun peut faire de vous un·e imbécile risible. Pingouin n’en avait que faire ; il revendiquait cette identité. Certes, à son époque il n’y avait pas les réseaux sociaux pour faire de lui un mème, mais il y avait quand même la télé, ce qui a suffi à faire de lui un guignol pour public décérébré. Mais peu importe ce qu’il était à travers les yeux des autres, il s’était donné pour mission de choper ce qu’il y avait à prendre. Parfois figurant, comme avec De Caunes, il a finalement réussi à se faire un nom à travers les reportages à son sujet, comme passionné de pingouins comme incarnation humaine de pingouin ; sans oublier ses rôles de figurant dans quelques fictions, en tant que Pingouin.

Peu importe ce qu’il était à travers les yeux des autres, Pingouin s’était donné pour mission de choper ce qu’il y avait à prendre.

Pingouin a fait plus de 200 télés, toujours gratuitement : « Je ne me suis jamais fait payer. Je ne pouvais pas parce que je touchais ma pension. Alors j’avais des problèmes avec les contributions. Je faisais ça bénévolement. Disons que j’étais payé en-dessous de la table : hôtel, nourriture, et tout ce qui s’en suit. Il y en a un aux contributions qui m’a dit : ”Vous êtes quand même payé en nature”. Je lui ai répondu : “J’ai jamais dormi avec ta femme !”. »

On s’est revus un autre jour, pour que je lui montre la vidéo que j’avais faite de lui. Puis il m’a proposé d’aller manger un truc. On a mis une demi-heure à descendre de son appart’ et traverser la rue avant de s'asseoir au Wappers, la taverne du coin. Il m’a payé des spaghettis et s’est pris une lasagne après avoir hésité avec des pâtes au chicon gratin.

« Que je trouve un appartement au rez-de-chaussée ? Pourquoi faire ? J’ai 80 berges. Ça sert plus à rien. »

Plus ça allait, plus il ne répétait qu’une seule chose : son désir d’être enterré auprès de ses semblables en Antarctique, discours qu’il répétait inlassablement à tous les médias. Pingouin avait ce dernier rêve tandis qu’Alfred n’en avait plus grand chose à foutre : « Que je trouve un appartement au rez-de-chaussée ? Pourquoi faire ? J’ai 80 berges. Ça sert plus à rien. »

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Alfred a mis pas mal de temps à enfiler son costume. Idem pour l’enlever. Pingouin, c’était surtout dans la tête.

Alfred était vraiment touchant, mais peut-être que tous les vieux tremblottants le sont, j’en sais rien. Il avait le charme et l’audace de la vanne imprévisible pour chaque situation, souvent grivoise et déplacée.

Il avait aussi sa prière, toujours la même : « Sous le poids de la douleur, dans l'angoisse qui brise mon âme, je viens à vous, Ô Sainte-Rita, qui est appelée la Sainte des choses impossibles, insolites et inédites. Délivrez-moi des peines qui m'accablent et rendez-moi la santé et la paix. Sainte-Rita, priez pour nous. Amen. »

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Santé Pingouin !

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Un trophée sur la cheminée, quelques figurines, quelques photos et un brassard d’Ancien combattant.

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Bon voyage Pingouin.

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