santé mentale

« Notre consommation de drogue est rythmée par le capitalisme »

Ecstasy, yoga ou passion amoureuse ? Selon le chercheur Patrick Pharo, échapper à la dépendance n'a sans doute jamais été aussi difficile que depuis l'arrivée du capitalisme.

par Marion Raynaud Lacroix
15 June 2018, 1:31pm

Capture d'écran du film Trainspotting, Danny Boyle, 1996 

« Choose life. Choose a job. Choose a career. Choose a family. Choose a fucking big television, Choose washing machines, cars, compact disc players, and electrical tin openers. » On se souvient de l’entêtante litanie qui ouvrait le film Trainspotting, et pointait, objet après objet, les dérives d’un capitalisme poussant à accumuler un maximum de biens pour conjurer sa peur du vide. Consommer pour enrayer l’absurdité de l’existence – un non-sens dont les personnages de Danny Boyle tentaient désespérément de s’extraire à travers des expériences hallucinogènes en tous genres. 20 ans après, T2 Trainspotting réunissait la même bande de potes, dans un tout autre décor. Là encore, un monologue annonçait vite la couleur, relayant un discours tout aussi laconique mais plus en phase avec les paradoxes de notre temps : celui des fils d’actualité infinis, du coworking et du burnout, de contradictions délirantes parmi lesquelles la coke et la méditation n’ont semble-t-il jamais fait aussi bon ménage. Un nouveau mantra venait clore la réflexion : « Take a deep breath. You’re an addict, so be addicted, just be addicted to something else. » L’idée ? Sans doute celle qu’il vaut mieux être obsédé par le yoga que par les mitsubishi, et que le sans gluten vaut mieux que le GHB. Logique mais radical, le glissement de Mark, Spud et Sickboy en disait long sur notre société mais sans doute encore plus sur nous-mêmes. Car pour survivre, ne sommes-nous pas condamnés à être accros à quelque chose ?

Les liens entre dépendance et capitalisme sont l’un des aspects du travail de Patrick Pharo, chercheur en sociologie morale et auteur de l’ouvrage Le capitalisme addictifrécemment paru aux Presses Universitaires de France. Pour i-D, il est revenu sur la complexité de l’addiction et sur l’idée – plus rassurante – qu’il existait aussi des dépendances heureuses.

VICE : Qu’est ce qui différencie la dépendance de l’addiction ?
Patrick Pharo: Être dépendant ne signifie pas être addict. L’addiction, c’est le fait d’aller chercher de façon régulière, obstinée une récompense qui va finalement nous faire plus de mal que de bien. Mais avant d’en arriver là, il existe toutes sortes de dépendances qui peuvent être des dépendances heureuses.

En quoi la passion amoureuse se rapproche-t-elle de l’emprise de la drogue ?
Grâce à des études cliniques, on sait que les drogues et les intensités amoureuses agissent sur le même circuit de la récompense. Il y a sans doute encore plus de liens entre la dépendance amoureuse et la dépendance au jeu – qu’on appelle le « gambling ». En psychiatrie, les classifications officielles reconnaissent le gambling comme une addiction, alors qu’elles n’incluent pas les addictions aux jeux vidéo. Être addict au jeu, c’est savoir qu’on va perdre, perdre et recommencer avec l’espoir de ne pas perdre. C’est un mécanisme qui se rapproche de celui de la passion : savoir d’avance que ça peut mal finir mais y retourner quand même.

Pourquoi ressentons-nous le besoin de nous droguer ?
À 16 ou 17 ans, je doute qu’on sache comment avoir envie de mener sa vie. Il est normal d’avoir envie de faire la fête, de vivre des expériences limites : cela fait partie de notre constitution naturelle. Tous les humains qui arrivent à l’âge adulte ont développé un certain goût pour le sexe et pour l’attachement parental : si vous n’êtes pas pris en charge par un parent au début de votre vie, vous ne pourrez pas survivre. Ce sont sans doute les toutes premières formes de dépendances liées à l’existence humaine. Mais ils ont aussi le goût, dans certaines circonstances, du risque et de l’aventure. Dans la vie, il y a des moments dans lesquels ne pas prendre de risques, c’est mourir. Le goût du risque, de l’expérience extrême est quelque chose de constitutif chez l’être humain. Les adolescents le ressentent particulièrement : ils sortent d’une éducation qui les a encadrés et ont donc envie de faire les choses par eux-mêmes. La recherche du plaisir existe et c’est pour cette raison qu’elle a besoin d’être éduquée, d’être réfléchie. C’est ce que font les jeunes en grandissant : le rapport au plaisir extrême et à la fête évolue – on est forcément moins bien armé à 17 ans qu’on peut l’être à 25, à 35 ou plus tard encore.

Finalement, dans l’addiction, l’envie de vivre n’est-elle pas toujours plus forte que celle de se détruire ?
L’envie de se détruire peut intervenir dans le parcours de n’importe qui, pas seulement celui d’un drogué. Les gens qui commencent à prendre de la drogue n’ont jamais l’intention première de se détruire, ils ont plutôt celle de se faire une fête. Prenons le cas de l’héroïne : c’est une drogue moins toxique que d’autres mais particulièrement addictive, qui peut finir par détruire, mais lorsqu’on en prend, c’est d’abord parce qu’il s’agit d’une drogue extrêmement agréable, qui dépasse l’intensité de l’orgasme sexuel.

La prise d’un produit renseigne-t-elle quelque chose de celui qui la consomme ?
Je crois qu’on prend d’abord les drogues qui sont disponibles. Après guerre, on ne prenait pas d’héroïne dans les banlieues. À partir des années 80/90, des sociologues se sont rendu compte qu’elle était arrivée. Aujourd’hui, même si la cocaïne est associée au milieu artistique, beaucoup de dealers « ordinaires » en proposent aussi et elle s’est diffusée. Aux États-Unis, la méta-amphétamine est très répandue au sud-ouest mais très peu présente à New York, à cause des circuits de transport. Donc finalement, pendant longtemps, vous aviez peu de chances d’être accro à la méta-amphétamine à New York, parce qu’elle n’arrivait tout simplement pas. Je pense donc que l’élément premier, c’est ce qui arrive, et qu’ensuite, il y a son prix. Certaines personnes font des choix, se mettent une limite qu’elles décident de ne pas franchir – il s’agit souvent de l’héroïne. Il y a des particularités individuelles par rapport aux drogues mais je ne dirais pas « dis-moi quelle drogue tu prends je te dirai qui tu es ».

Comment interprétez-vous le retour d’un produit comme le GHB ?
Les cas de comas et les accidents semblent effectivement plus nombreux qu’avant. Mais on parlait déjà du retour du GHB il y a une dizaine d’années. Nous sommes face à un problème sanitaire : le GHB est interdit et le GBL – un solvant qui se transforme en GHB quand il est absorbé par le corps humain – ne l’est pas. Son usage s’est beaucoup répandu, bien au-delà des milieux gays auxquels il se limitait d’abord. Cela fait des années qu’on le sait : de nouvelles drogues de synthèse apparaissent tous les mois sur internet, et on peut se les procurer très facilement – c’est notamment le cas du GBL. Quand les autorités publiques font face à un problème comme le GHB, elles l’interdisent. L’ennui, c’est qu’il réapparaît sous une nouvelle forme : c’est une course sans fin. On consomme une drogue quand elle est disponible, on ne peut pas la consommer lorsqu’elle ne l’est pas : l’interdiction semble être la solution immédiate alors qu’elle ne fonctionne pas.

L’usage du GHB induit un dosage minutieux, une absence d’alcool durant un temps déterminé… N’y perd-on pas toute l’idée de lâcher prise si chère à la fête ?
Le fait de savoir qu’il ne faut pas surdoser, qu’il ne faut pas prendre d’alcool avec est une chose dont je me réjouis. Si cette connaissance se développe, il y aura moins de comas, il ne faut pas s’en plaindre ! Si l’on se fixe des limites, c’est qu’on ne veut pas mourir. Le laisser-aller, il est peut-être à l’intérieur même des limites qu’on se fixe.

La drogue a-t-elle toujours fait partie de l’existence humaine ?
Nous sommes toujours dépendants de quelque chose. Il y a des dépendances ordinaires : le travail quotidien, les relations, le sport, le petit verre en rentrant le soir… C’est tout à fait constitutif. Sommes-nous drogués pour autant ? Dans un sens large, on peut dire que oui. Il n’y a pas de sociétés sans drogues. Les feuilles de coca, le khat (consommé dans la corne de l’Afrique), l’alcool… ces produits font partie de la culture. Le développement du capitalisme a changé beaucoup de choses : il a permis une ouverture des frontières extraordinaire – tous les produits qui étaient disponibles à un endroit ont pu être rendus accessibles ailleurs. L’invention pharmacologique a connu un boom sans précédent, plus de produits ont été créés en un siècle que dans toute l’histoire de l’humanité !

Le capitalisme influe donc sur notre rapport à la drogue ?
La consommation de drogue est rythmée par le capitalisme. Depuis une cinquantaine d’années, tout s’accélère: les entreprises augmentent leurs profits et les consommateurs n’ont jamais été autant incités à consommer. Notre vie repose sur une stimulation du désir qu’on tente de rationaliser par la publicité, le marketing et l’offre permanente… C’est le moyen de continuer à développer la logique de l’entreprise capitaliste. Le problème, c’est qu’en face, la puissance publique se retire dans de nombreux de domaines. C’est un contexte qu’il ne faut pas perdre de vue quand on évoque les pratiques festives. Aller vers les drogues quand on est poussé à être dans la joie permanente et totale, c’est dans l’ordre des choses.

Certaines drogues restent associées à des mouvements de révolte et d’utopie collective. Pourtant, aujourd’hui, cet aspect se fait beaucoup plus rare. A-t-on perdu la dimension émancipatrice des drogues ?
La dimension de libération a toujours existé dans l’usage des drogues. Au XIXème siècle, quand un poète prenait du laudanum (de l’opium en bouteille), il libérait son imagination et ses idées poétiques. Aux États-Unis, la drogue – le cannabis et le LSD en particulier – a occupé une place importante pendant le mouvement hippie. Il y avait de l’héroïne mais elle n’était pas au cœur du mouvement, c’était une sorte de piège dans lequel il fallait éviter de tomber. Le but du jeu n’était pas d’être biaisé, mais au contraire d’avoir l’esprit plus ouvert, de pouvoir s’extasier – ce que l’héroïne ne permettait pas, elle se contente de meubler un quotidien. On retrouve peut-être cette dimension émancipatrice dans le cannabis, qui est sans doute l’une des drogues les moins tueuses. Ou même dans le chemsex : tout repose sur l’idée d’aller à l’extrême du plaisir. Faire la fête et explorer le plaisir est une chose extraordinaire, le tout c’est d’essayer de ne pas se détruire.

Alors que nous ne nous sommes jamais autant drogués, notre société nous enjoint de plus à plus à la « détox » – qu’il s’agisse de jeûnes alimentaires, de yoga, ou de cures sans écran. Que vous inspire ce phénomène ?
C’est la particularité du capitalisme : c’est un processus dont on profite et qu’on subit dans le même temps. On veut échapper à tous les processus addictifs par lesquels nous sommes pris de notre plein gré. Le problème est celui des limites : quel est l’endroit où l’on va pouvoir se retrouver soi-même ? On est toujours à la merci d’une forme d’intoxication. L’idéologie de 68 prônait cette envie de se retrouver soi-même, d’affirmer son propre moi. Il y avait le désir de sortir des carcans conventionnels et en même temps, cette idée a constamment été reprise par la gestion managériale, la publicité… On peut aussi s’intoxiquer avec des pratiques de désintoxication.

Une vie sans dépendance n’est-elle pas d’une tristesse infinie ?
Sans doute. Une vie sans récompense, c’est une vie sans désir. Il existe des dépendances heureuses : ce ne sont pas des addictions, parce qu’elles font plus de bien que de mal. Il faut résister à ce qui ne nous rend pas plus heureux.

Cet article a été initialement publié sur i-D

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