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De l'art de faire un « fist-fucking à Dame Nature »

J'ai participé au rituel de la « tucandeira » des Sateré-Mawé, indigènes du Brésil chez qui, pour devenir un homme, il faut plonger les mains dans un gant rempli de fourmis venimeuses.

par Gyula Noesis
06 June 2019, 8:48am

Photos: Élisabeth de Bézenac  

Au Brésil, le peuple indigène des Sateré-Mawé vit dans l'enclave d'Iámani, logée à près de douze heures de barque de Pirim, ville de l’état d’Amazonas, dont Manaus est la capitale. Iámani se trouve engoncée dans l’intimité de la forêt primaire, au fin fond de l'ample intestin grêle aquatique qu'est l'Amazonie.

Guidé par des bruissements, je gravis tant bien que mal un talus et arrive enfin à bon port, prêt à assister o ritual da tucandeira. Pour résumer, cette cérémonie est en quelque sorte un rituel initiatique pour devenir un homme, incontournable chez les Sateré-Mawé. Le rituel de la tucandeira tel que je le vois se perpétuer sous mes yeux consiste à plonger séparément les mains dans un gant de feuilles entrelacées, dont l’intérieur est hérissé des dards courroucés de dizaines de fourmis géantes – dénommées bullet ants par les gringos, hormigas veinticuatro par les hispanophones locaux et Paraponera clavata par les scientifiques de tous bords. Et puis elles étaient les guest stars du film Ant-Man des studios Marvel.

D’après le mythe, cette moufle représente les ailes d’un faucon, enfilées par ses fratricides frères – deux tortues – qui ont ensuite été assassinés par le fils de ce faucon, lui-même faucon de plein droit bien que sa mère soit une tortue – j’espère que c’est clair. Pour ma part, le geste-clef du rituel de la tucandeira me fait irrésistiblement penser à un respectueux fist fucking à Dame Nature, notamment à cause de cette particularité du doublement du gant qui à mon sens se réfère aux grandes lèvres enveloppant les petites.

C’est que le spectacle métaphysique qu’est la tucandeira est éminemment envoûtant. On s’y rend en famille, les mamans viennent y allaiter leurs poupons en dévisageant stoïquement leurs fils pendant leur supplice. Les seules femmes auxquelles il est permis d’intégrer la transe sont les adolescentes venues se choisir un époux parmi ces garçons au seuil de l’âge adulte en fonction de leur aptitude à parcourir pareil chemin de croix la tête haute (« haute », peut-être pas ; modérément basse suffira), et autres facteurs d’appétence. Leurs mères et tous ceux qui ne participent pas au rituel s’attardent accoudés à l’enceinte de la vénérable arène comme au zinc d’un bar.

C’est avec une indéniable angoisse, que le lendemain matin je me mets à la recherche d’Erpidio, cantor assermenté de la communauté de Iámani, pour le prier de bien vouloir m’initier à ce rite du passage douloureux vers l’âge adulte.

Erpidio a finalement rendu son verdict : c’est sans appel, pas question que je pollue le rituel davantage qu’en simple spectateur. Je me suis donc résigné à assister strictement passivement au déroulement du bastringue. Appelés tour à tour par le cantor, les apprentis se succèdent à la barre pour y faire encapuchonner leurs mains. Après que le dernier d’entre eux ait reçu sa ration d’affliction, un Sateré trapu me dit « Vas-y ! ». Evidemment incrédule, je m’avance jusqu’à Erpidio et lui présente ma main droite. Verticale, comme il se doit, mon coude assis sur la barre. L’étui est étroit, ses parois rêches. J’y introduis ma main profondément, non sans mal. Le cantor doit d’ailleurs s’y prendre à plusieurs reprises pour enfiler le gant. Et finalement, les dards de Paraponera clavata s’attaquent à moi, me gratifiant d’innombrables décharges de poison.

« Certains se tortillent au sol en faisant bien gaffe à ne pas se compresser les mains en leur roulant dessus, d’autres rôdent les bras en avant à la manière de zombies éplorés »

Le venin qui agit en moi est composé d’acide formique, et de ponératoxine, un peptide neurotoxique qui paralyse en entravant les transmissions synaptiques au sein du système nerveux central. Je me suis fait piquer il y a environ une heure et depuis et ma douleur n’a cessé de croître. L’entomologiste Justin Orvel Schmidt l’a décrite ainsi : « pure, intense, brillante. C’est comme marcher sur des braises ardentes avec un clou rouillé de sept centimètres planté dans le talon. »

Quand le dentiste te vrille un nerf cependant qu’à son insu, l’anesthésiant injecté dans tes gencives est devenu inopérant, tu ressens en vérité une douleur plus intense que cela. Plus aiguë, mais brève et circonscrite. La douleur éprouvée durant le rituel de la tucandeira est, elle, diffuse, profonde et infinie, structurelle : dotée d’une moindre vivacité, elle touche néanmoins tous les nerfs, toutes les veines, tendons, ligaments que tes mains contiennent, et tous les osselets qui les charpentent semblent avoir été brisés en mille fragments.

Comparable au degré de crispation connu au moment où jouant à maintenir le plus longtemps possible ta main sur une flamme, tu te résous à la retirer ressentant qu’en l’y laissant un seul instant de plus, assurément sa pulpe commencerait à bouillonner. La tucandeira est cette même sensation pressante et ce, pendant des heures.

Je viens de réaliser que les initiales de Sateré-Mawé sont « SM ». Je ne prends nul plaisir à ressentir de la douleur, mais en éprouve à l’idée de me parfaire grâce à elle.

Les apprentis sateré qui m’environnement arborent un look rétro de skateurs des années grunge, couronnés par d’amples bonnets en laine comme ceux où les rastafaris contiennent leur volumineuse chevelure moutonnante. C’est celui qui porte un t-shirt des Red Hot Chili Peppers, qui geint le plus. Depuis le début, il nous bassine avec de pitoyables « Putain, j’ai mal ! » à n’en plus finir. Généralement, quand nous ne sommes pas embrigadés dans l’une des distrayantes gigues menées par le cantor, nous tendons à nous prostrer, léthargiques, hébétés par notre douleur et la pleine conscience de son horrifique durée. Certains se tortillent au sol en faisant bien gaffe à ne pas se compresser les mains en leur roulant dessus, d’autres rôdent, les bras en avant à la manière de zombies éplorés. Hier déjà, ces adolescents ont tant souffert, et pourtant aujourd’hui, ils sont toujours là.

À Iámani, les hommes se donnent tant de mal pour être reconnus comme tels, tandis qu’en aval du rio Tupaná, à Pirim, à l’occasion du carnaval, les hommes reconnus comme tels se sont avec enthousiasme ingéniés à ressembler à des femmes.

Avec une douleur maximale « en plateau » longue d’environ cinq heures, nous sommes là loin des vingt-quatre heures de martyre annoncées par le nom de guerre hispanique de ces hyménoptères. Le lendemain, au lever, à peine une ténue démangeaison. Pas de séquelles, apparemment. Si les Sateré-Mawé de Iámani en venaient à découvrir le potentiel économique de leur manège enchanté, assurément ils troqueraient leurs tee-shirts « Bad Boy » pour des étuis péniens.

Mes mains et avant-bras vont conserver leur noirceur pendant une semaine encore, m’a-t-on prévenu. L’encre qui les a imprégnés déteint peu, mais sûrement : si je ne veux que tout le monde apprenne combien régulièrement je me fourre les doigts dans le nez afin de le débarrasser de ses croûtes perpétuellement renouvelées et d’exubérants bouquets de poils, il me faudra un temps me priver de ce plaisir honteux qui aurait pour effet d’assombrir le pourtour de mes narines.

Les photos ci-dessous :

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Cet article a été publié sur VICE FR.