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Santé

Je me suis nourrie d’œufs et de vin pendant 3 jours pour être belle

Dans les années 1970, « Vogue » a publié un régime tellement dingue qu’il a été transformé en meme.

par Aleksandra Bliszczyk
31 October 2018, 10:04am

Photos : Nick Buckley

En 1977, le magazine Vogue a publié ce régime draconien destiné aux femmes :

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Vin et œufs/3 jours/Perte : 2,5 kg

Déjeuner :
· 1 œuf dur
· 1 verre de vin blanc (sec, du chablis de préférence)
· Café noir

Lunch :
· 2 œufs (durs de préférence, pochés si besoin)
· 2 verres de vin blanc
· Café noir

Souper :
· 1 steak (150 g) grillé avec du poivre noir et du jus de citron
· Le restant du vin blanc (une bouteille autorisée par jour)
· Café noir

Le régime a fait son apparition en 1962, dans le best-seller Sex and the Single Girl : The Unmarried Woman’s Guide to Men, écrit par Helen Gurley Brown (qui deviendra par la suite rédactrice en chef de Cosmopolitan). Ce livre donnait des conseils sur les rendez-vous galants, les « amitiés sexuelles », les liaisons amoureuses, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, les économies, le style, l’alimentation et la boisson. Le régime a ensuite été publié une nouvelle fois en 1977 dans le Vogue Body and Beauty Book, avant de resurgir sur Facebook en tant que meme. C’est là que je suis tombée dessus.

Le régime de Gurley Brown dure deux jours seulement. Elle préconise de le suivre pendant le week-end, car il vous met « dans les vapes. » Point positif : si vous ne consommez rien d'autre que des œufs, du vin, du steak et du café noir, vous perdrez 2,5 kg. J’ai donc décidé de vivre comme une mondaine des années 1970. Pendant trois jours.

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Jour 1, dimanche : 60,9 kg

Je commence la journée en allant acheter trois steaks de 150 grammes chez le boucher. Il doit recouper le filet quatre fois pour que les steaks soient suffisamment petits. Je vais ensuite chez mon caviste pour faire mon stock de Chablis. Là-bas, je découvre que le Chablis le moins cher coûte 68 euros, j'opte donc pour le « Blanc Sec Classique » à 12 euros.

De retour à la maison, mon petit ami Nick, en gueule de bois, m’offre ses pets en guise de nourriture. J'appréhende déjà. « Est-ce qu'on va y arriver », demande-t-il. Je veux mon œuf.

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Nick, ce connard, mange un avocat, du fromage de chèvre et du prosciutto sur du pain au levain. J’avale un œuf coupé en quatre comme une bête de foire. « Ne te presse pas, souviens-toi que c’est tout ce que tu auras », me réconforte mon coloc', Alex.

Le vin ? Je bois de la pisse de chat au goulot, mais au moins, je n’ai plus de gueule de bois. Je suis pompette un dimanche matin. Tout va bien.

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14 heures
Au dîner, je mange des œufs, encore et toujours. C'est bien la dernière chose dont j’avais envie. Le problème, ce n’est pas tant la faim qui me tiraille le ventre, mais le fait que les œufs sont la seule chose à éponger mon suc gastrique. Je poursuis la torture en ingurgitant douloureusement et lentement mes deux verres de vin. Plus aucune excitation, plus aucune énergie. J'embrasse pleinement les effets dépressifs de l’alcool.

19 heures
Qui aurait cru que le steak au citron, c’était si bon ? À ce moment-là, je n’ai pas si faim que ça et j’ai un peu de mal à tout finir. Est-ce que ça veut dire que je suis passée en mode famine ? Après avoir terminé, je me sens super bien. Mon corps se réjouit. Après m’être sentie complètement épuisée tout au long de la journée, j’ai soudainement un regain d’énergie qui se manifeste par des rires éméchés jusqu’à ce que je m’écroule, à 22 heures.

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Jour 2, lundi, télétravail : 60,3 kg

En temps normal, je me lève dès que mon réveil sonne. Mais ce matin-là, je me sens aussi exténuée que la fois où j’ai attrapé la dengue au Vietnam. Même si mon estomac est bien plus plat qu’il ne l’était 24 heures plus tôt.

Ce régime est vendu comme LA solution qui apporte le bonheur et la confiance. « Si vous avez déjà des kilos en trop, vous devez faire quelque chose, sinon quoi vous ne pourrez espérer être une parfaite célibataire », écrit Gurley Brown. Mais en me levant de mon lit, je sens une douleur cuisante dans les reins. Et je suis constipée. J'ai l'air de tout, sauf d'être en parfaite santé.

10 heures
Erin, ma coloc, a fait un gâteau. Cette fois, je coupe les œufs en deux afin de m’en débarrasser le plus vite possible. Mais il s’avère qu’une moitié d’œuf qui se propage dans une bouche est aussi horrible qu’une bouillie. Ce verre de vin au petit-déjeuner se révèle être un vrai booster d’énergie. Curieusement, je n’ai plus faim après ça ! Peut-être que c’est comme ça que marche le régime – en supprimant l’appétit, tout simplement. Mais vingt minutes plus tard, je meurs à nouveau de faim. Les bruits que fait mon estomac oscillent entre des gargouillis sourds et des cris de baleine plus aigus.

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Plus tard dans la journée, je trouve sur Internet les archives des magazines Vogue US de 1977, l’année où ils ont publié leur version du régime. Alors que la plupart des titres cette année-là mentionnent le maquillage, le sous-titre du numéro de juillet est le suivant : « Comment être belle et se sentir vivante ! » Je suis à peu près convaincue que ce régime ne me rendra ni belle, ni vivante, et pourtant, les mannequins de Vogue me sourient en ayant l’air sexy sans fournir le moindre effort. « Comment faire pour ressembler à ça ? » C’est la question que toutes les Américaines se sont posée en 1977.

14 heures
Couper les œufs en quatre, c’était finalement le meilleur choix. Les œufs nature, sans rien pour les accompagner, c’est un peu dégueulasse, donc je me bouche le nez et je mâche mes quartiers. Une amie biochimiste m’explique qu’un régime à base d’eau serait probablement meilleur pour ma santé. « Le vin et les œufs, ça n’a aucun sens », affirme-t-elle.

Le midi, mes verres de vin ne me donnent pas le même regain d’énergie que ceux du matin. Je tombe vite dans une spirale infernale après manger.

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16 h 30
Je ne peux plus travailler. Je suis clouée au lit avec un mal de tête lancinant. Mais « être au lit seule, c’est sexy », écrit Gurley Brown. Vraiment ?

19 heures
« Ne me regarde pas avec ces yeux de chien battu », me dit Nick en tapant dans le paquet de chips au cheddar. Après le dîner, je suis pompette et ça n'a rien d'amusant. Je me sens complètement abasourdie et déconnectée, comme si on m'avait refilé un corps d’occasion avec des problèmes de foie. Mon ventre gargouille et je rote beaucoup. Mes paupières sont lourdes. Je me couche à 21 heures.

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Jour 3, mardi, au bureau : 59,7 kg

Je me réveille toute tremblotante et fatiguée. Je me sens faible physiquement et à bout de souffle. Mes douleurs à l’estomac ont passées la vitesse supérieure et atteint tous les autres organes. J’ai l’air toute mince et grisâtre. Mais toute mince.

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9 h 10
Certains collègues de travail sont au fait de mon expérience, mais je n'ai pas prévenu mes supérieurs pour ne pas avoir à expliquer le fait que je bois au boulot. J'avale donc mon verre de Chablis dans un thermos, devant mon ordinateur.

À mesure que je bois, je commence à avoir faim. J’essaie de me concentrer, les lettres de mon clavier virevoltent comme si j'étais sous champignons. « T'es bourrée », me demande un collègue. Je suis tellement fatiguée que je ne sais même plus. Je ne sais pas si je suis bourrée ou juste dans le flou. Le bon Riesling que j'ai réservé pour mon dernier jour a le goût de vinaigre. Mes papilles relèvent uniquement les saveurs acides, comme pour me prévenir d’arrêter.

12 heures
J’ai beaucoup de mal à respirer normalement. J’ai mal à l’estomac, aux boyaux, aux reins, à la tête, aux dents, et à la mâchoire. Je marche en tremblant. La voix de Gurley Brown résonne dans ma tête : « S’asseoir de manière immobile, c’est sexy. »

Ce régime est à l’origine conseillé pour le week-end. Mais je ne suis pas à la maison en train de fumer des clopes et de lire Vogue, j’essaie de travailler.

« Une bonne santé, c’est sexy. Les filles fatiguées sont fatigantes, écrit Gurley Brown. Je connais un homme qui s’est marié avec sa femme parce qu’elle rayonnait de vitalité. »

MAIS QU’EST-CE QUE TU ATTENDS DE MOI, HELEN ? ! QU’EST-CE QUE LES HOMMES ATTENDENT DE MOI ? !

13 h 30
Chaque gorgée de vin crispe mon estomac. Je pète les plombs. Je file aux toilettes pour me faire vomir, mais rien ne sort si ce n’est un filet de bave. Se forcer à vomir au boulot, c'est sexy, Helen ?

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J’appelle Nick en larmes pour lui raconter ce qui s’est passé et il me conseille de manger l’avocat qui se trouve sur mon bureau. J'obtempère. Je décide de rompre le régime avant la fin parce que 1) oui, j’en ai complètement ressenti les effets, et 2) je ne veux plus m’infliger cette douleur.

« Tu as déjà meilleure mine », me dit une collègue après deux bouchées d’avocat. Je suis submergée de soulagement.

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Qu’ai-je donc appris de tout ça ?

J’ai arrêté le régime huit heures trop tôt, mais je n’ai perdu que 500 grammes – bien loin des 2,5 kg qu’on m’avait promis. Émotionnellement, le régime m’est tombé dessus comme une avalanche de 9 000 tonnes.

C’est incroyable qu’on ait pu conseiller aux femmes de suivre ce régime pendant plus d’une décennie. Voilà comment donner l’illusion d’être sexy alors qu’on se sent comme de la merde.

Dans le chapitre « Comment être sexy », Gurley Brown écrit qu’« être sexy signifie que vous admettez que toutes les parties de votre corps sont dignes d’estime et d'amour. » Mais être noyée sous la pression et endurer une telle douleur n’équivaut pas à être sexy.

Au lieu de ça, je me suis résolue à pleinement « admettre que toutes les parties de [mon] corps sont dignes d’estime et d'amour. » Donc j’emmerde le patriarcat, j’emmerde les canons de beauté, et j’emmerde le vin blanc dégueulasse.

Cet article a été initialement publié sur VICE Australie.

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