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Identité

J’ai demandé à des femmes de me décrire leur safe space personnel

« C’est l’endroit où je me sens vide sans me sentir vraiment vide. »

par Mélodie Nelson
14 January 2020, 2:19pm

Un safe place est un endroit où personne ne subit d'oppression ou n'est exposé·e à une quelconque discrimination ou au harcèlement. Qu'il soit en ligne ou physique, le safe space permet de se sentir en sécurité et soutenu·e par une communauté.

L'autre fois, alors qu'il pleuvait depuis des heures, ma cousine et moi avons parlé d'un souvenir que nous avions en commun. À treize ans, on marchait dans la rue, en petite robe d'été, et un orage s'est déclaré. En trente secondes on était trempées. Elle ne se souvient pas d'avoir eu froid. Je suis certaine qu'on a pas eu froid. On riait, et on regardait, épouvantées, l'eau sur la route, l'eau en mouvement, et les éclairs. On est allées nous réfugier dans un café. J'ai pris un milk-shake aux fraises. Je n'ai jamais goûté un milk-shake aussi bon depuis. Et aucun orage n'a été aussi réconfortant que celui-là.

Quand je repense à ce moment, je perçois ce café comme mon safe space. Sinon, je ne sais pas quand je me sens vraiment en confiance, sans craindre quoi que ce soit. Peut-être dans un parc, si je suis seule et que je me balance en regardant le ciel. Le ciel est aussi mon safe space, que je l'observe d'une balançoire ou qu'il fasse tomber sur moi des trombes d'eau.

Pourquoi les femmes ont-elles besoin de safe space?

Pour les femmes, le safe space est parfois une des seules possibilités de ne pas se sentir à risque d'être incomprises, menacées, ridiculisées. J'ai demandé à des amies quel était leur safe space et pourquoi elles sentaient le besoin de se trouver de tels espaces.

Lyudmila*

« Malheureusement, je ne pense pas qu'il existe d'espace où il n'y a aucune possibilité de discrimination du moment où on est entouré·e d'êtres humains. Pour cette raison, j'aime beaucoup la compagnie des animaux. Ils me font toujours sentir bien et en sécurité. Les animaux ne jugent pas et ne discriminent pas sur la base de l'appartenance à un groupe social ou à un autre.

Alors je dirais que mon safe space ultime, c'est quand je suis dans mes couvertures avec ma chatte Marquise. J'en ai besoin parce que ça me calme et parce que ça me donne la force de retourner dealer avec notre monde rempli d'injustices, d'avoir cette petite bulle d'amour simple et relax pour me ressourcer. »

Julie*

« Je me sens souvent jugée. Pour le domaine d'études que j'ai choisi. Le livre que je lis dans le métro. Tout devient très lourd, les jugements des autres, mais aussi de ne pas savoir si le gars que je croise dans la rue et qui me dit que je suis belle va me demander mon numéro de téléphone ou m'insulter. Mon safe space est dans la piscine de mon immeuble. J'y suis souvent seule. C'est l'endroit où je me sens vide sans me sentir vraiment vide. Ou je n'ai pas de pression. Je peux enfin juste être là. »

Claude*

« Je me suis fait agresser sexuellement quand j'avais douze ans, par mon cousin. Tout ce qui me rappelle mon cousin me fait paniquer. La musique qu'il écoutait à l'époque. Je me souviens des posters dans sa chambre. Il sentait la moutarde. Je suis stressée d'aller dans des barbecues. Je ne mange pas de moutarde. L'odeur me donne mal au cœur. Les hommes aussi. Être obligée d'expliquer pourquoi je ne veux pas être seule avec des hommes me demande beaucoup d'énergie. Mon safe space c'est quand je suis avec ma meilleure amie, chez moi et qu'on se maquille et regarde des émissions de télé ensemble. Je peux discuter de tout avec elle. »

Âdalchelvi*

« Chez moi avec mes chats ou en studio de répétition. »

Christine*

« J'ai des conversations privées de trois à six personnes. Même quand on dit des énormités, il y a moyen de juste le dire, puis de se faire valider sans jugement. Je peux y exprimer ma colère, ma peine ou mes joies.

C'est aussi le cas pour certain·es ami·es strictement virtuels sur Twitter, même si c'est publiquement, aux yeux de tou·tes, que j'y ai des échanges. Il s'est créé une sorte de petite communauté d'entraide et ça aussi ça fait du bien. C'est étrange puisque c'est pourtant un lieu à haut risque d'intrusions, mais comme il n'y a ni hashtag ni discussion sur des enjeux autres que personnels, il est extrêmement rare qu'une personne qui n'est pas la bienvenue vienne s'y immiscer. Pour moi, c'est d'autant plus un safe space quand Facebook devient synonyme de trop de toxicité et que je dois m'en distancier pour mon propre bien.

Je fais aussi partie d'un groupe caché sur Facebook. C'est un petit groupe, dans lequel une sorte d'entente tacite de respect, jumelée à une communauté de pensée similaire, s'est installée. »

Magalie*

« J'aime me retrouver dans une sorte de communauté imaginaire, entre le safe space et le selfcare, quand j'écoute mes podcasts préférés ou quand je m'immerge dans un jeu vidéo, dans un roman ou dans une série. Quoique les trois derniers sont plus proches du selfcare, les podcasts ont cette particularité qu'on a vraiment l'impression d'être dans une ambiance de partage, peut-être à cause de l'aspect "discussion" qui s'installe à partir du moment où le podcast a plus qu'un·e animateur·ice. »

Laura* :

« Pour moi ça a commencé dans un club de lectures. J'avais besoin de sentir que j'appartenais à quelque chose. J'y ai rencontré des ami·es, que je vois quand j'en ressens le besoin. D'autres personnes se sont ajoutées à notre regroupement. Nous sommes une dizaine. Quand on se rencontre ou qu'on parle ensemble sur Facebook, c'est clair qu'il y a des règles sur ce qui est acceptable ou inacceptable. On peut exprimer librement ce que nous ressentons, sans rabaisser qui que ce soit ni faire des commentaires violents qui pourraient provoquer un sentiment d'insécurité chez une autre personne. Ça arrive parfois. On est alors averti·es ou rejeté·es du groupe. »

Les safe spaces sont parfois contrôlés et réglementés. Un code de conduite peut être instauré réellement ou simplement tacitement. Ce ne sont pas nécessairement ces règles qui assurent néanmoins la cohésion d'une communauté ou la confiance des participant·es. Rien n'est tout à fait sans risque, mais les safe spaces aident à croire qu'il est possible d'être bien et d'être soi, et de se sentir écouté, par un chat ou des amis, lorsque le monde extérieur ne semble qu'être un déclencheur à trigger warnings.


* Les noms ont été changés pour protéger l'anonymat des personnes citées.

Cet article a été publié sur VICE FRCA.

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