En Inde, des activistes tentent de maintenir les « sorcières » en vie

Chasser les chasseurs de sorcières peut être une affaire mortelle.

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11 décembre 2018, 10:08am

Gopen Basumatary (à gauche) et Raju Narzary

Lors d’une nuit pluvieuse en 2003, dans un village du district de Kokrajhar, dans la région de l’Assam, en Inde, l’activiste social Raju Narzary a eu le choc de sa vie en voyant une vingtaine de jeunes garçons sur le pas de sa porte. « Ils m'ont dit qu’ils avaient l’intention de tuer un vieil homme qu’ils soupçonnaient de pratiquer la sorcellerie, mais ils voulaient avoir ma permission avant de commettre le meurtre », déclare Narzary.

« Ils avaient espionné la fille du vieil homme qui priait toute nue chez elle, raconte-t-il. Ils l’ont confrontée et elle leur a avoué que c'était une pénitence pour son père, qui, selon elle, pratiquait la magie noire. » Au risque d’être lui aussi tué par le groupe, Narzary leur a refusé la « permission » de commettre le meurtre. « Pour leur montrer que j’étais de leur côté, je leur ai dit d'attendre jusqu'au matin, en gardant le bhoot en captivité. Je leur ai promis que si les accusations étaient prouvées, je tuerai l'accusé de mes propres mains. » Le lendemain matin, son organisation a informé la police, qui a sauvé l'homme. Sa fille était atteinte d'une maladie mentale.

Dans une grande partie de l’Assam, il n’est pas facile de soutenir un homme ou une femme accusé de sorcellerie. Cette superstition répandue a coûté la vie à au moins 193 personnes entre 2001 et 2017, presque toujours à l'instigation des guérisseurs et des charlatans, appelés ojha, bez ou deodhani. Les activistes comme Narzary marchent sur la corde raide. Ils doivent coopérer avec les villageois pour ne pas devenir des ennemis à leurs yeux, tout en essayant de comprendre les raisons complexes de cette chasse aux sorcières et en s'efforçant de les abolir.

Selon Narzary, le problème ne peut être résolu du jour au lendemain, car la plupart des villageois ont été socialement conditionnés à croire en ces coutumes. Il pense toutefois que cette chasse aux sorcières est motivée par des intérêts économiques. « Je n’ai jamais vu quelqu’un de riche être accusé de sorcellerie. Ce sont toujours les personnes les plus marginalisées qui deviennent des cibles faciles : les hommes âgés, les femmes dépendantes, les mères célibataires et les veuves ».

Dans la majorité des cas, les victimes de la chasse aux sorcières sont des femmes. Chitralekha Baruah, chercheuse, écrivaine et consultante indépendante sur les droits des femmes dans l’Assam, affirme que les femmes du nord-est de l’Inde n’ont pas plus d’autonomie que celles du reste du pays. « Elles peuvent assister aux réunions de village aux côtés des hommes, mais toutes les décisions sont prises par des hommes, dit-elle. En général, elles sont mal vues si elles prennent la parole lors de réunions publiques. »

Selon elle, ce sont surtout des femmes indépendantes et économiquement autonomes qui sont qualifiées de sorcières. Les femmes qui possèdent des biens constituent une cible majeure. « Une fois, une femme a hérité des biens de ses parents, au lieu du plus proche héritier, son cousin. Lors d'une réunion de village, elle a été qualifiée de sorcière et ses terres ont été saisies par la communauté », explique Baruah.

D’après Narzary, ce sont surtout les communautés villageoises qui décident de marquer un homme ou une femme au fer rouge. « Ils sont devenus très malins avec le temps, dit-il. De nos jours, ils ne les traitent pas directement de dainee (le terme assamais pour sorcière), mais vont s’appuyer sur des incidents inexpliqués comme la destruction d'une récolte ou la mort d'une vache ». Les activistes qui luttent contre la chasse aux sorcières prennent le risque de voir les villageois se retourner contre eux. « Quand ils vont parler aux villageois pour sauver une présumée sorcière, ils disent souvent à leurs chauffeurs de garer le véhicule dans un endroit proche pour qu'ils puissent facilement s'enfuir si le besoin s'en fait sentir », ajoute Baruah.

Selon le docteur Natyabir Das, médecin et militant anti-chasse aux sorcières de la ville de Rangjuli, ce sont souvent des membres de la famille qui qualifient une personne de sorcière pour régler des différends, un conflit amoureux, ou tout simplement par jalousie. « Souvent, les sorcières sont considérées comme telles dans le cadre d'un complot planifié, dit-il. D'après mon expérience, il faut entre trois et quatre ans de propagande acharnée pour prouver que quelqu’un est une sorcière. » Das est membre de Mission Birubala, une organisation dirigée par Birubala Rabha, une militante des droits de l’homme de renommée internationale qui a apporté son soutien et sa protection à des centaines de « sorcières » dans l’Assam.

Les choses prennent une tournure plus grave lorsque les ojhas ou bez (les guérisseurs) sont impliqués. Les charlatans travaillent souvent pour les riches et puissants et ont la capacité de mobiliser une communauté entière contre une seule personne en quelques heures. « Ces ojhas, qui sont très respectés dans les sociétés tribales, ne donnent jamais directement le nom de quelqu'un, mais font des allusions afin d'éviter la persécution. » Das, qui essaie d’éduquer les gens sur les problèmes de santé, pense que c’est justement le manque de structures de santé qui maintiennent la pratique en vie. « Il n'y a pas d'hôpitaux ou de cliniques médicales dans ces villages. Où iraient les gens sans les charlatans et les guérisseurs ? »

Pour sensibiliser les gens aux infrastructures de santé et combattre les rumeurs de chasse aux sorcières, Das continue de recruter des activistes parmi les villageois. Gopen Basumatary est l'un de ces activistes. Dans une communauté très unie du village de Nabagram à Goalpara, il gère et dirige un petit jardin de thé. Avec d'autres habitants « rationnels », il aide les villageois à se faire soigner pour des maladies et des accidents, tout en organisant des manifestations religieuses et des activités de bien-être social. Si la plupart des villageois font preuve beaucoup de bonne volonté, d’autres se moquent de lui.

« Beaucoup pensent que c’est à cause des gens comme nous que les sorciers qui leur apportent des maladies prospèrent, déclare Basumatary. Les gens disent souvent que l'éducation a corrompu notre esprit. Ils estiment que les étrangers ne peuvent pas comprendre leurs traditions religieuses et que les sorciers sont des criminels qui devraient être tués. Ici, la loi et l'ordre sont principalement gérés selon les vieilles traditions et les superstitions. »

Pour sauver l'accusé, il faut faire preuve de tact. « Soit on retarde leurs projets, soit on demande aux gens d'attendre que les dieux les punissent. Si une foule est sur le point d’attaquer une sorcière, nous allons souvent chez l’ojha qui l’a désignée et nous le menaçons d’une peine de prison s’il ne retire pas son accusation. »


Pour mettre fin à la pratique de la chasse aux sorcières, Basumatary suggère d'appliquer de manière stricte la nouvelle loi contre la chasse aux sorcières qui a été approuvée en juillet plus tôt cette année. « Si les accusés sont punis, les gens auront peur avant de prendre des mesures extrêmes. La plupart des agresseurs sont libérés de leurs obligations en raison de leur influence. » Il suggère également de sensibiliser et d'éduquer les enseignants à la lutte contre la superstition, tout en inculquant des notions scientifiques aux écoliers. « Il est essentiel de combattre la culture de la violence qui s'est infiltrée dans le nord-est de l'Inde pendant les périodes d'insurrection. Ce n'est que depuis 20-25 ans que des soi-disant sorciers sont assassinés. Avant ça, la peine maximale était le boycott social. »

Selon Baruah, il faut également sensibiliser les agents de police dans les zones rurales. « La nouvelle loi qui a été adoptée est vraiment progressive, mais sa mise en œuvre ne sera pas facile. Souvent, les policiers ne veulent pas s’immiscer dans ce que d’autres considèrent comme des coutumes. Mais ils doivent être tenus pour responsables si quelqu’un est tué pour sorcellerie sous leur surveillance. »

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Cet article a été publié sur VICE IN.

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