Sexe

Covid et pénurie de capotes : les galères des travailleuses du sexe belges

« Malgré le confinement, certaines femmes continuent le travail. Elles n'ont pas d’autres revenus et sont donc prêtes à mettre leur vie en danger pour 100 ou 150 euros. »
12 May 2020, 11:31am
Prostituée rue marnix seraing belgique
Photo de droite : Google Street View.

Dans la série « Sur le terrain », on suit les personnes qui, pour des raisons diverses, sont durement touchées par les conséquences du confinement.

Il y a encore un peu plus de deux mois, Nathalie recevait ses clients derrière une vitrine éclairée par des néons. Sans travail depuis le début du confinement, la quinquagénaire liégeoise partage avec nous bien plus que son quotidien, à peu près aussi excitant que le vôtre. Elle pense surtout à ses collègues nettement moins bien loties, réfléchit aux nombreuses - et inévitables - questions sur le travail du sexe en pleine pandémie et à la poursuite de son activité une fois le déconfinement amorcé.

Fermeture des vitrines

« Le bourgmestre de Seraing a pris la décision de fermer les carrées de la rue Marnix le dimanche 15 mars à minuit. Les travailleuses du sexe avaient été informées quelques jours avant par les propriétaires et Dominique Silvestre, intervenante sociale chez Icar Wallonie, une association qui soutient et accompagne les personnes qui exercent une activité prostitutionnelle. Quand on a appris que le secteur horeca serait fermé le vendredi 13 mars, on savait qu'on allait nous aussi y passer. J’ai donc repris mes affaires le samedi à 14 heures.

Je payais la location de mon espace de travail aux alentours de 250 euros par semaine. Et attention ! C'était un petit loyer. Pour certaines de mes collègues, c'était 400 euros avec des conditions sanitaires pas top. Depuis le début du confinement je ne paie plus, mais c'est au bon vouloir des propriétaires. Iels ne peuvent pas réclamer d’argent puisque c’est le bourgmestre qui a décrété la fermeture. Certaines filles ont subi du chantage et craignaient de perdre leur place à la fin du confinement. Elles en ont parlé avec l’intervenante sociale d’Icar Wallonie. Résultat : si certain·es propriétaires continuent à demander de l’argent, la police des mœurs sera contactée.

Professions indépendantes non-reconnues

Depuis le 1er janvier de cette année, toutes les travailleuses du sexe de cette rue doivent être inscrites auprès de la BCE (Banque-Carrefour des Entreprises), avoir le statut d'indépendante, payer des cotisations sociales et la TVA. Pour une profession qui n'a pas de statut, c’est aberrant. Mais on a été obligées, sinon on se faisait ramasser. Et des contrôles, il y en a eu. La TVA, c’est 21% qu'on ne pouvait pas répercuter auprès des clients, bien entendu.

« Ma priorité, c'est de manger. Pour le reste, je verrai… »

Les paiements de mes cotisations sociales et de mes impôts sont reportés. Mon comptable s'est très rapidement occupé d’introduire une demande de droit passerelle pour moi et Dominique a géré les demandes des femmes qui ne savaient pas le faire elles-mêmes. Les premiers paiements sont arrivés. Mon droit passerelle s'élève à un peu plus de 1200 € par mois (ndlr : 1.291,69 euros par mois sans charge de famille et 1614,10 euros par mois avec charge de famille). Ce n'est pas suffisant pour vivre. J’irai voir l'état de mon compte bancaire un peu plus tard. J’ai mes ami·es et la famille, donc ça va. Mais celle qui n'a personne dans son entourage…

L’assurance voiture et l’assurance incendie me sont tombé dessus. J'ai donc demandé des facilités de paiements à mes fournisseurs - électricité, téléphone, internet, etc. - qui ont été conciliants. Quand je téléphone à des organismes, je dois dire que les gens sont assez sympas pour le moment. Le télétravail convient bien à certaines personnes ! On me répond dans les deux minutes et on m'octroie plein de facilités que je devrai rembourser, c’est sûr. Ma priorité, c'est de manger. Pour le reste, je verrai… Le propriétaire de mon logement privé a trouvé, avec tou·tes les locataires de son immeuble, un accord valable tant qu'il y a confinement. Je devrai rattraper un retard de plusieurs mois, bosser deux fois ou trois fois plus, je ne sais pas… C'est quand même violent.

Illustration Nele Wouters prostitution

ILLUSTRATION : NELE WOUTERS

Webcams et rencontres clandestines

L’une de mes connaissances, travailleuse du sexe occasionnelle, a fait quelques shows par webcam, récemment, pour passer le temps. Elle attend de voir si elle va être payée. Je ne sais pas combien elle peut gagner et je ne sais pas comment fonctionnent ces shows, en fait. Le travail du sexe en ligne, c'est pas mon truc.

J’avais une clientèle d'habitués. Aujourd’hui, ils prennent tous de mes nouvelles très gentiment et me disent “vivement qu'on se revoie à la fin du confinement”. J'ai la chance d'avoir des clients équilibrés, aucun d’entre eux ne me propose de rendez-vous pendant le confinement. Ceux qui veulent du sexe maintenant ont un problème. Si tu es sain de corps et d'esprit, tu n'as pas envie de te mettre en danger.

« Malgré le confinement, certaines femmes continuent le travail. Elles n'ont pas d’autres revenus et sont donc prêtes à mettre leur vie en danger pour 100 ou 150 euros. »

Un client que je voyais habituellement une fois par semaine a contracté ce coronavirus. Il ne m’a pas contaminée, s’en est sorti et m'a dit que c'était l'horreur : il dormait quinze heures par jour, avait des maux de tête extrêmement violents, était incapable de tenir une conversation. Il n'a pas encore retrouvé le goût (ndlr : la perte d’odorat et/ou de goût, consécutives à l’infection par le SARS-CoV-2, sont un marqueur important du Covid-19, selon une étude conduite par Jérôme Lechien de l’hôpital Foch à Suresnes, France, et Sven Saussez de l’université de Mons, Belgique). Quand ce client m'a annoncé qu'il avait été malade, là je n'ai pas rigolé…

Malgré le confinement, certaines femmes continuent le travail. Elles n'ont pas d’autres revenus et sont donc prêtes à mettre leur vie en danger pour 100 ou 150 euros. La prostitution de rue est encore présente et on trouve toujours, sur internet, des annonces de travailleuses du sexe. Elles vont tomber sur des connards qui n'en n'ont rien à foutre. Sur ces sites, les clients veulent tous du sexe comme avec une petite amie : se faire sucer sans préservatif et embrasser. Ça ne changera pas avec le coronavirus et ces clients ne paieront pas le même prix pour un service moindre. C’est impossible. En plus, la plupart des hôtels sont fermés maintenant. Les rencontres se font donc à domicile, en studio ou appartement. Beaucoup de femmes sont issues du Brésil ou des pays de l'Est, prennent deux chambres pour trois ou quatre femmes, reçoivent pendant quinze jours dans une ville et quinze jours plus tard dans une autre.

« S’il n'y a plus de préservatif quand on pourra recommencer le travail dans deux ou trois mois, on va être mal. »

Les médias ont parlé d’une future pénurie de préservatifs (ndlr : Goh Miah Kiat, directeur exécutif du géant malaisien Karex Berhad qui fabrique un préservatif sur cinq dans le monde, a prévenu que le monde allait sans aucun doute faire face à une pénurie de préservatifs. Karex Berhad est confronté, comme d’autres fabricants en Inde et en Thaïlande, à des difficultés de fabrication et de livraison). Dominique va contacter notre fournisseur. S’il n'y a plus de préservatifs quand on pourra recommencer le travail dans quelques mois, on va être mal. Il ne manquerait plus que ça !

En fait, c'est l'après-confinement qui me tracasse le plus. Comment on va le gérer ? Les travailleuses du sexe seront certainement les dernières à reprendre leurs activités. En juin, j'imagine. Je ne crois pas qu'un vaccin sera trouvé rapidement. Le virus sera donc toujours là. Plein de porteur·ses sont asymptomatiques. Même en prenant toutes les précautions possibles et imaginables, le risque sera présent. Si la vie reprend son cours normal, on sera bien obligées de travailler sinon on n'aura plus aucun revenu. Comment faire même si on lave les clients, si on ne les embrasse pas, si on désinfecte les draps à chaque fois, etc. ? Je ne sais pas comment on pourra se protéger un maximum sans risquer sa vie. Et puis je suis dans une tranche d'âge qui est visiblement plus touchée par le coronavirus. Je m'en fous de gagner de l'argent pour payer des factures et finir à l'hôpital. »

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