Arnoldas Kubilius photos de nudité homme (h)ombres
Culture

La nudité masculine mise en scène par le photographe Arnoldas Kubilius

« Le corps masculin me fascine, m'obsède. Peut-être que je devrais faire une centaine de séances avec un thérapeute pour comprendre pourquoi ? »
03 August 2020, 9:09am

Originaire de Lituanie, travaillant et résidant au Luxembourg depuis maintenant douze ans, Arnoldas Kubilius (38 ans) ne cesse d’explorer les possibles représentations des corps masculins à travers la photographie. Si certaines de ses images laissent entrevoir des formes abstraites qui invitent le regard à s’arrêter devant une possible composition corporelle, d’autres présentent des modèles immergés dans un environnement, ou encore des détails de peaux qui se plient et se replient.

Qualifiant lui-même son travail comme une « obsession » générale autour du corps masculin, le photographe a réuni une partie de ses recherches dans son premier livre « H(O)MBRES », réalisé en collaboration avec le graphiste britannique Jake Noakes. Ce livre, dont le titre allie le mot espagnol « hombres » (hommes) et le mot français « ombres », offre une lecture rythmée d’un ensemble photographique. Doté de résonances multiples entre formes, ombres, eau et autres éléments, cet ouvrage témoigne de la recherche constante du photographe sur la manière de donner à voir la nudité.

À l’heure où les images défilent à toute vitesse sur les écrans de nos téléphones et où la culture du scroll réduit le temps d’observation à quelques secondes, « H(O)MBRES » se pose comme un livre-objet qui redonne à la photographie un peu de sa matérialité, et invite les spectateur·ices à plonger dans l’image pour y rester un moment.

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VICE : Salut Arno, C’est quand que tu as commencé tes recherches photographiques, et comment ?
Arnoldas : J’ai commencé à expérimenter la photo quand j’avais 16 ans. C’est un moyen assez direct d'interagir avec les autres et de m’exprimer. Je photographiais des ami·es et passais beaucoup de temps dans un laboratoire photo pour essayer toutes sortes de techniques d’impression.

« Mon livre est un objet complexe qu’on peut toucher, entendre et sentir. Il offre une manière cohérente de présenter une sélection de mon travail avec un certain rythme. Il permet une expérience intime et directe qu’on peut continuellement revivre. »

Pourquoi tu as voulu faire ce livre « H(O)MBRES » et comment tu as pensé l’association des images et des différents projets ?
Je ne divise pas vraiment mon travail en projets. Je ne conceptualise pas avant en me disant « OK, ça c’est l’idée, maintenant construisons le travail autour. » C’est très instinctif. Toutes les prises de vue se font à des moments physiques distincts, mais je réédite constamment mon travail comme un tout, au fur et à mesure de mon évolution. Je suis influencé par mes expériences personnelles, l’art, les voyages, les évolutions sociétales, ce qui fait que mon travail et ma perception évoluent constamment. Je peux faire des sélections spécifiques pour une exposition ou un article, mais en soi il n’y a qu’un seul « projet » sur lequel je travaille.

J’ai fait ce livre parce que partager mon travail sur internet ou dans des expositions me semblait trop éphémère. Je trouve que les réseaux sociaux, de plus en plus contrôlés par des algorithmes et opprimés par la censure, offrent une consommation de l’art dispersée et chaotique. Mon livre est un objet complexe qu’on peut toucher, entendre et sentir. Il offre une manière cohérente de présenter une sélection de mon travail avec un certain rythme. Il permet une expérience intime et directe qu’on peut continuellement revivre.

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Pourquoi ce lien entre les hommes et les ombres ?
L’ombre, en plus d’être un élément fondamental de la photographie, reflète quelque chose que la conscience essai de combattre, de cacher, de repousser. Visuellement parlant, les ombres dialoguent avec les formes du corps dans le livre. Il y a aussi un aspect conceptuel et personnel qui est de révéler mes préoccupations intimes, de dialoguer avec mes propres ombres, mais pas de manière sombre. Cet aspect est incarné vers le début du livre par la photo d’un miroir dans l’eau. C’est comme une métaphore de moi-même qui regarde vers mon propre intérieur.

« Mon intention c’est d’être honnête avec moi-même, avec les autres, et de surpasser la simple nudité et la simple beauté.  »

Le corps masculin me fascine, m'obsède. J’aurai du mal à choisir des termes spécifiques pour qualifier la nature de cette obsession. Peut-être que je devrais faire une centaine de séances avec un thérapeute pour comprendre pourquoi ? Quand j’en viens à représenter le corps d’une certaine façon, je ne le fais pas de manière consciente. Je place le corps dans un espace et je travaille la lumière et la perspective. Je ne saurais pas expliquer comment ces choses et ces images se produisent. Peut-être que j’essaye simplement de montrer le corps nu, qui est un sujet chargé en sens, et de transcender la nudité sans pour autant l’effacer. Je dirai que mon intention c’est d’être honnête avec moi-même, avec les autres, et de surpasser la simple nudité et la simple beauté.

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Qui sont ces hommes que tu photographies ?
Ce sont des amis, amis d’amis ou des gens que j’ai contacté par le biais des réseaux sociaux pour des collaborations. Ces dernières années, j’ai beaucoup plus travaillé avec le même cercle de personnes car il y a une confiance mutuelle, et je suis capable d’entrer dans un flow avec eux.

« Je ne suis pas sûr de questionner la masculinité, peut-être que j’en montre juste une facette sous-représentée ? »

Comment interroges-tu la masculinité ?
Je ne suis pas sûr de questionner la masculinité, peut-être que j’en montre juste une facette sous-représentée ? En effet, ça questionne une des masculinités qui existent. Mais je ne réfléchis pas à la manière dont je vais défier la masculinité avant les shoots. Je suis mon instinct et les formes qu’il y a devant mon appareil photo.

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Tu as déjà pensé à travailler avec des modèles féminins ?
J’ai déjà travaillé avec des modèles féminins et je travaillerais certainement à nouveau avec elles, mais je suis plus enthousiasmé par le corps masculin. Probablement parce que je le connais mieux et que je veux continuer à le connaître encore plus.

« Je pense qu’une photographie est bien plus impactante si elle fait s'arrêter longtemps les gens qui la regardent, si elle soulève des questionnements, si elle transporte l’oeil et l’esprit et transcende l’évidence. »

Dans tes photos les corps semblent devenir des formes où le sujet s’efface. Comment tu perçois l’abstraction vis-à-vis de ton travail ?
Je pense qu’une photographie est bien plus impactante si elle fait s'arrêter longtemps les gens qui la regardent, si elle soulève des questionnements, si elle transporte l’oeil et l’esprit et transcende l’évidence. Les abstractions offrent plus souvent cet espace où une forme de magie peut se produire.

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Il y a aussi un côté très charnel. Comment est-ce que tu cherches à représenter la peau et comment tu lies ces photographies à celles de corps ?
La chair est captivante. Les poils, les tâches, les nuances, les empreintes, les cicatrices sont des éléments très intrigants. Je ne cherche pas à montrer un aspect « documentaire » de la peau. Plus on se rapproche, plus celle-ci devient abstraite et picturale. Dû à cet aspect visuel, les images close-ups de la peau viennent dialoguer avec les photos de corps en ajoutant un certain rythme au livre, sans en modifier l’harmonie.

« Le fait de rester dans des pays différents et d’avoir un réel accès à des cultures influence les perceptions et les convictions. »

Tu es né en Lituanie et tu as beaucoup voyagé, est-ce que ce mouvement géographique a influencé ton travail ?
Même si des cultures partagent certains modèles et certains symboles, le fait de rester dans des pays différents et d’avoir un réel accès à des cultures influence les perceptions et les convictions. Je pense que, quelles que soient mes expériences, elles influenceront mon art.

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Comment vas-tu continuer cette recherche sur les corps ?
J’aimerai aller plus loin dans ma recherche sous l’eau, explorer le corps en relation avec la surface de l’eau et les réflexions que ça produit. Je ferais probablement un livre là-dessus, mais il est encore trop tôt pour planifier. Pour l’instant j’ai trois expositions prévues cette année. La première, la plus importante, porte le même titre et présentera une partie des photographies du livre.

L’exposition « (H)OMBRES » se tiendra au CAW (Walferdange, Luxembourg) du 19 Septembre au 4 Octobre. Vernissage le 18 Septembre à 19h.

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