Photographie Jacob John Harmer

Ennui et côte anglaise : la beauté existe dans la naïveté

Vous connaissez la sensation d’être « suffisamment mature pour explorer les plaisirs adultes mais trop jeune pour en supporter les conséquences » ? C’est ce que laisse transparaitre Jacob John Harmer à travers ses photos.

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juin 21 2018, 8:53am

Photographie Jacob John Harmer

« Je voulais explorer toute la beauté qui existe dans la naïveté. Cette période de notre vie, où nous sommes pressés de grandir et en même temps totalement paniqués par ce que le futur nous réserve, » explique Jacob John Harmer, le photographe à l’origine de la saisissante série photo Lost Ones. Récemment tombé amoureux de l’argentique, l’artiste basé à Londres se concentrait jusqu’alors sur la vidéo, filmant A$AP Rocky ou Adwoa Aboah pour des marques telles que Nike ou Vivienne Westwood. Il y un an, mû par l’envie d’une connexion plus profonde avec les inconnus qu’il rencontre, Jacob décide de lancer un projet photographique qui le voit revenir dans sa ville natale, Hastings, pour immortaliser la jeunesse locale, celle qui s’éveille au crépuscule. Quand le jour commence à tomber et que le ciel prend des couleurs oranges, Jacob va s’aventurer sur les falaises de sa ville. Résultat : la banalité de l’adolescence illustrée, magnifique, incroyablement détaillée avec pour décor tout ce que la côte du Sussex peut avoir d’épique.

Cet ennui est familier de beaucoup de gens, notamment ceux qui ont grandi loin des grandes villes, dans ces endroits où la vie bouge très, trop lentement et où l’envie de s’échapper n’en est que plus enivrante. Pour Jacob, c’est aussi un sentiment enraciné dans le folklore local qui lui a été transmis enfant, et un souvenir qu’il a longtemps pensé transformer en projet artistique. « Le 1 er décembre 1947, le célèbre occultiste Alistair Crowley a rendu son dernier souffle à Hastings. The Great Beast – c’est ainsi que le surnommait la presse internationale – a beaucoup voyagé avant de s’installer dans une maison victorienne de la ville. De plus en plus amoindri physiquement, il a jeté un dernier sort : les personnes nées dans cette ville ne pourraient jamais s’en échapper. Peu importe où ils voyageraient, ils finiraient toujours par revenir à Hastings, à moins qu’ils trouvent une pierre sur la plage, avec un trou au milieu, et qu’ils la jettent dans la mer, ce qui aurait le pouvoir de les rendre libres. Certains de mes amis d’enfance croient en ce mythe, d’autres pas. Faire ces photos a été une sorte de voyage dans le temps, dans un passé que je chéris, près des expériences familières qui m’ont construit. »

Porté sur un âge particulier, les sujets de Jacob épousent les contours d’une jeunesse « assez mature pour explorer les plaisirs adultes » mais « pas suffisamment expérimentée pour supporter le poids des décisions et les conséquences qui vont avec ». Les visages qui ponctuent cette série oscillent entre optimisme et inquiétude – « la puissante excitation qui vient avant d’embarquer pour un voyage épique vers l’inconnu ».

En revenant sur les traces de sa jeunesse, Jacob est rapidement tombé sur Alfie, un jeune roux qui passe son temps à traîner dans les mêmes spots que ceux qu’arpentait Jacob. « Il était allongé sur la crête d’une falaise avec un ami. On a commencé à discuter et j’ai naturellement commencé à prendre des photos. Son côté naturel et accueillant m’a tellement inspiré qu’il est devenu le point focal de l’histoire, un vrai personnage pivot qui m’a présenté à tous les autres protagonistes de la série. »

« Ce travail a fini par me prendre une année, beaucoup longtemps que prévu. À chaque visite mon amitié avec Alfie se renforçait. J’ai assez vite été capable de capturer des moments vrais, désinhibés, où les jeunes s’éloignaient de leur air de façade, cessaient de vouloir anticiper ce que j’attendais d’eux. Petit à petit, j’ai quitté ma position de voyeur et me suis fondu dans leur groupe. »

« J’ai évité de leur parler du mythe, je ne leur ai même pas demandé s’ils en avaient entendu parler. J’ai simplement choisi de me plonger dans la nostalgie. À chaque visite, j’ai un peu mieux compris que même si les temps changent, certaines choses restent universelles : c’est cette connexion presque fantôme qui me relie à ce monde passé auquel je ne cesse de revenir. »

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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