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Cette Amérique post-Vietnam, hallucinée et hallucinante

À son retour du Vietnam, Roger Steffens a continué à photographier l'Amérique sous acide.

par Emily Manning
14 August 2018, 8:32am

Richie Silverman. Los Angeles, styczeń 1979 roku

On surnomme souvent Roger Steffens « Le Forrest Gump du LSD ». Et ça lui va assez bien. Mais Steffens, lui, est lucide tandis que le vrai Forest Gump à l'esprit assez lent et n'a pas conscience d'assister aux événements les plus marquants du 20ème siècle. En marge de son travail photographique, Steffens est aussi considéré comme l'un des plus grands experts de Bob Marley & the Wailers. Il a siégé au Grammy Reggae Commity pendant la majorité de ses 30 ans d'histoire et a animé des émissions pendant une décennie sur KCRW - l'incroyablement influente branche de NPR à Santa Monica. Il a interviewé Keith Richards, Nina Simone, Little Richard, Sinnead O'Connor et Ray Charles. Mais je pense qu'il est nul à la course à pied.

Dad's yellow Cadillac, near Yosemite, CA. October 1988

Le CV de Steffens ne cesse, ligne après ligne, d'impressionner par la versatilité du bonhomme, d'un gars qui a vécu à fond et sans frein : curateur, animateur, éditeur, encyclopédiste, musicologue, biographe, écrivain (il a notamment griffé sa plume au dos de cartes Bob Marley à collectionner). Et puis, bien sûr, photographe amateur. L'hyperactif de 74 ans célèbre le lancement de sa première exposition en galerie, The Family Acid, à la Galerie Benrubi de New York.

Très tôt, Steffens gardait un appareil photo Kodak sur lui (à l'époque où il se se représentait seul en tournée dans un spectacle de poésie). Mais ce n'est qu'à partir de 1968 qu'il a sérieusement commencé à prendre des photos - moment où il est appelé par l'unité des opérations psychologiques de l'armée pour la Guerre du Vietnam. Il a 25 ans. Après avoir organisé une campagne pour les réfugiés, bénéficiant aux familles qu'il a vu vivre dans les égouts de Saigon, son colonel lui donne la direction d'une division sur mesure - celle des projets de l'action civique. La seule condition : il doit photographier tout ce qu'il voit et tout ce qu'il fait.

Sunbathing with poet Mark McCloskey, Berkeley, CA. August 1972

La Jolla, CA. December 1980

« Pendant deux ans, les pellicules et le développement des photos étaient gratuits, et puis je pouvais garder les photos, » m'explique Steffens au téléphone, dans sa maison de Los Angeles - six chambres qui accueillent sa collection sans pareille de disques et de souvenirs liés au reggae. Une façon de n'extraire que le positif de ses 26 mois de service. « J'ai toujours eu un bon œil, parce que je passais beaucoup de temps dans les musées de New York quand j'étais petit. Ma mère adorait l'art. Mais je n'ai eu aucune formation et j'ai pas la patience pour bosser dans les chambres noires. Tout était très instinctif. »

De la guerre, il ressortira 20 000 images : les rues animées de Saigon, l'entrainement des jeunes moines taoïstes, ses compagnons d'arme… « J'étais en plein centre de la capitale, et il se passait constamment quelque chose, jour et nuit. Un régal pour les yeux - un environnement totalement trippant qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu dans ma vie, » raconte Steffens. « Les odeurs, les sons, la chaleur assommante ; ça m'ouvrait les sens. Mon œil a été attiré par un tas de choses fascinantes, et c'est le Vietnam qui a tout amorcé. »

My dad lived in Morocco in the early Seventies. This was taken at a campground in Marrakech, 1971

Tet Offensive, Saigon. Overhead a helicopter gunship fires 5,000 bullets a minute. Every fifth bullet is a red tracer that helps direct fire to its target. Vietnam, February 1968

Quand il revient de son service, Steffens continue de photographier son quotidien, avec cette même ardeur compulsive. Mais, après avoir documenté le Vietnam dans ses périodes les plus turbulentes, il photographie alors l'Amérique qui se métamorphose : celle des contre-cultures. « La plupart de mes amis étaient artistes ; poètes, acteurs, écrivains, peintres, photographes - des bohémiens de toutes sortes. Quand je me suis retrouvé avec mon émission sur KCRW en 1979, j'ouvrais les ondes à n'importe qui susceptible d'être un invité intéressant. » Il a photographié des foires hippies à Mendocino (où il rencontra sa femme en 1975, alors que les deux sont en montée d'acide), les pancartes du Sunset Strip, l'infini ciel bleu de Big Sur. Après s'être malencontreusement muni d'un rouleau de pellicule déjà utilisé par son ami et activiste anti-guerre Ron Kovic, Steffens se met à la double exposition dans le but de projeter son expérience du monde sous psychédéliques. « J'essayais de représenter la triple vision que tu as sous acide, quand tu vois ce qui cache derrière chaque chose. C'est ce que faisait l'acide ; ça te permettait de lever le voile et de contempler la structure profonde des choses - de contempler jusqu'à l'air que tu respirais. »

Malgré cette multitude de voyages, son groupe d'amis et de collaborateurs fascinants et son œil unique, les clichés de Steffens restent avant tout un projet très personnel - un album de famille un peu barré. Au milieu des années 1990, sa fille Kate commence à cataloguer les diapos Kodachrome de son père. En 2012, Steffens emploie son fils Devon pour en scanner la totalité - les 40 000. Quand Kate créé un compte Instagram pour les partager, elle choisit un nom qui deviendra le surnom de l'œuvre collective de Steffens : The Family Acid. Une fois la barre des 35 000 followeurs passée, l'idée est venue de faire un livre de ces photos. Photos qui sont pour certaines présentées à l'expo de la galerie Benrubi.

On a profité de l'ouverture de l'exposition pour demander à Steffens de nous en dire plus sur sa vie - ce long voyage, unique, bizarre et intense.

Philip Michael Kolman. Big Sur, CA. June 1978

Northern California, March 1974

Qu'est-ce qui avait changé, et comment les choses avaient-elles évoluées lors de votre retour aux États-Unis ?
Je suis revenu quelques mois avant l'invasion du Cambodge et les massacre des universités d'Etat de Kent et Jackson. Le mouvement de protestation a perdu de son élan cette année-là, quand ils ont commencé à tuer des étudiants. Un peu avant, au début de l'année 1970, on m'avait sollicité pour lire des textes et des poèmes sur le Vietnam dans les universités. Arrivé au début du mois de mai, je n'étais plus là pour faire des lectures mais pour gérer des grèves. Toutes les écoles étaient en grève ! Mes lectures sur le Vietnam étaient assez différentes, parce que j'étais un conservateur quand je suis arrivé au Vietnam ! Du coup il y avait beaucoup de personnes qui n'avaient jamais écouté de propos anti-guerre, qui venaient m'écouter parce qu'il me connaissait comme le jeune conservateur. Ils apprenaient ce que j'avais vécu là-bas. Tout ce que j'ai fait c'est raconter mon expérience personnelle et tenter d'expliquer comment elle m'a radicalement changé.

Cynthia Copple at Stonehenge, October 1971

Comment vous décririez les sons et les styles qui se sont formés au sein des contre-cultures ? Que portaient les gens, qu'écoutaient-ils - comment s'exprimaient-ils ?
Le début des années 1970 a juste amené de la couleur à tout ! De la flamboyance. Les vêtements étaient très voyants, les cheveux étaient très longs ; même les présentateurs télé avaient des favoris longs et fournis qui leur tombaient sur les joues. On portait tous des écharpes, des colliers, des foulards. C'était le cirque, mais dans le bon sens du terme. Et les gens adoraient la musique. Avant Altamont, les festivals de rocks étaient des rassemblements joyeux. On a vraiment cru - particulièrement pendant l'été de 1966 - que le millénaire était là, à nous. Que le monde allait changer pour toujours, qu'il allait à jamais être empli d'amour, de partage, de créativité… Mais vraiment, hein. On y a honnêtement cru.

Il y a beaucoup de choses que j'adore dans vos photos. Notamment l'humour. Vous voyez des thèmes récurrents dans vos images ?
Si je devais choisir un mot pour décrire mes images, ce serait la joie. Quand je me replonge dans les grands livres de photos des années 1970, je les trouve tous très sombres - des gens qui se shootent dans les ruelles d'Harlem, les pauvres dans le Sud du pays qui vivaient sans toits, les combats dans le ghetto… toutes ces choses très dures qui sont en effet arrivées. Et en même temps, il y avait plein de moment de joie collective. Les gens regardent souvent mes photos en se disant « Tout le monde sourit », comme si ce n'était pas normal.

@thefamilyacid

Dad double exposed by Mom. Palo Colorado Canyon, Big Sur, CA. August 1978

Big Sur Sunset, August 1978

Winters, CA. March 1981

Cet article a été initialement publié sur VICE US.