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La fascinante histoire de la mescaline, le plus ancien des psychédéliques

Mike Jay retrace les origines de cette drogue, depuis les caves préhistoriques aux Aztèques, en passant par les Mormons et les poètes de la Beat Generation.

par Max Daly; traduit par Marina Mestchersky
24 June 2019, 9:26am

Image : Sandema/Alamy Stock Photo

La mescaline est un hallucinogène naturel présent dans les cactus. C'est aussi l’une des droguespsychédéliques les plus anciennes au monde. Il y a 6 000 ans déjà, des psychonautes préhistoriques tripaient dans des grottes situées près du Rio Grande, au Texas.

Depuis, tout le monde a pu apprécier ses puissants effets : les Mayas, les indiens d’Amérique, les Mormons, le poète irlandais W.B. Yeats, l'écrivain Aldous Huxley, ainsi qu'un député britannique qui en a consommé en live pour un épisode de Panorama, sur la BBC, en 1955.

J’ai récemment discuté avec l'historien Mike Jay, qui vient tout juste de boucler la chronologie complète de l'hallucinogène dans Mescaline: A Global History of the First Psychedelic. L’ouvrage parle notamment de la fascination des humains pour cette drogue kaléidoscopique.

VICE: Depuis combien de temps les hommes consomment-ils de la mescaline ?
Mike Jay : La preuve tangible la plus ancienne de son usage, ce sont les effigies à l’image de cactus de peyotl séchés trouvés dans les caves de Shumla, près du Rio Grande, au Texas, qui datent d’il y a 4 000 ans avant notre ère. Il y a aussi des preuves datant de cette époque de l’utilisation d’autres plantes psychoactives : le tabac et la feuille de coca dans les Andes, des plantes contenant de la DMT en Amazonie, l’opium et le cannabis en Europe et en Asie, et la bière brassée au Moyen-Orient.

Au Pérou, il y a une magnifique sculpture en bois dans un temple très ancien, qui date d’il y a 4 000 ans avant notre ère et qui représente un chaman aux dents longues et aux longues griffes. Celui-ci tient un cactus de San Pedro empli de mescaline. Cela donne l’impression que ce temple était un lieu de pèlerinage où des cérémonies avaient lieu, et celles-ci se passaient dans des passages sous-terrain, comprenaient des processions, et probablement la consommation de DMT et autres plantes psychoactives, comme le cactus de San Pedro. Le terme de « psychédélique » est tiré d’un échange entre Aldous Huxley et le psychiatre Humphry Osmond, après le premier trip à la mescaline d’Huxley, en 1953.

« Les cérémonies amérindiennes ont attiré l'attention de la science occidentale sur le peyotl et, en 1897, son composé actif a été isolé et baptisé "mescaline" »

Qu’est-ce que la mescaline, précisément, et en quoi est-elle différente des autres psychédéliques ?
La mescaline est un alcaloïde naturel qui provient de cactus différents : le San Pedro des Andes et le peyotl du Mexique, et un peu de l’espèce qui se trouve au Texas. C’est de la phényléthylamine, biosynthétisée par les cactus à partir de la phénylalanine, un acide aminé, qui est également présent dans des aliments comme les œufs, le lait, le soja, le lait maternel, et en petite quantité dans le cerveau humain.

Cela la différencie des autres psychédéliques comme le LSD, la psilocybine et la DMT, qui sont des tryptamines, c'est-à-dire des dérivés d’un autre acide aminé, le tryptophane. L'amphétamine et la MDMA sont d'autres phénéthylamines psychotropes. La mescaline présente certains effets similaires à ceux-là, même si elle est beaucoup plus visuelle et tripante. Comparé à d’autres drogues, ses effets sont plus physiques, avec une sensation que l’on peut décrire comme étant de l'euphorie, de la nausée, ou les deux à la fois. Elle est plus lente à faire le chemin entre le sang et le cerveau, alors le temps de réaction est plus long – jusqu’à deux heures – mais dure aussi le plus longtemps, environ douze heures.

Quel a été le rôle de cette drogue, au sein de la culture mexicaine antique ?
Quand les Espagnols sont arrivés au Mexique, ils ont découvert que le peyotl était échangé et utilisé comme sacrement. Ils ont remarqué que les gens qui s’en servaient avaient des hallucinations, que leurs prêtres pensaient être l’œuvre du Démon. Mais ils ont aussi écouté des prières et des chants de Nahua [Aztèques] qui en parlaient comme d'une plante divine qui transporte les gens dans la Maison du Soleil, un monde de lumière et de beauté.

Les écrits espagnols parlent de deux formes différentes de rituels à base de peyotl. Il y a la cérémonie de la guérison, durant laquelle un curandero – un médecin – s’en sert pour comprendre la cause d’une maladie ou d’une malédiction, ou même pour voir l'avenir. Et au sein des tribus du nord du Mexique, comme les Huichol, où pousse le peyotl, ils ont assisté à des cérémonies où les villageois mangeaient et buvaient du peyotl et dansaient toute la nuit autour d’un feu, dans une hallucination ou une transe collective.

J’ai été surpris d’apprendre que les Amérindiens en prenaient aussi. Pouvez-vous m’en dire plus ?
Les cérémonies amérindiennes qui impliquaient du peyotl ont été développées quand les tribus ont été parquées de force dans des réserves. Avant, la plante n’était connue que de ceux qui visitaient les régions du Mexique et du sud du Texas, là où elle poussait – principalement des groupes d’Apaches comme les Lipan et les Mescalero. Mais après l’ouverture des chemins de fer reliant le Texas et le Mexique en 1881, le peyotl du Texas a atteint les Comanches, les Kiowa et les réserves Apaches de l’Oklahoma.

Après la Danse des Esprits de 1890, dont le mouvement religieux a été réprimé après le massacre de Wounded Knee, les chants et les danses collectives ont été interdits dans les réserves. Les cérémonies du peyotl se passaient dans les tipis, loin des regards curieux des agents du gouvernement. Les participants mangeaient des boutons de peyotl séchés et restaient assis toute la nuit autour d’un feu central, purifié par les prières, le tabac et l’encens.

Pour des hommes qui avaient été éduqués pour devenir des guerriers, la cérémonie du peyotl est devenue une sorte de microcosme de leur monde disparu. Les rituels du peyotl aidaient à préserver leur culture, leur identité, leurs valeurs de respect mutuel et surtout leur abstinence de consommation d’alcool.

Comment la mescaline est-elle devenue populaire dans l'Église amérindienne et chez les Mormons ?
Les cérémonies amérindiennes ont attiré l'attention de la science occidentale sur le peyotl et, en 1897, son composé actif a été isolé et baptisé « mescaline ». Mais il attirait aussi ceux qui cherchaient une expérience spirituelle. Aleister Crowley s’en est beaucoup servi lors de ses rituels magiques et, grâce aux pharmaciens Parke-Devis de Détroit, il a obtenu un échantillon spécial et ultrapuissant de peyotl. Frederick Smith, président de l’Église mormone, a participé à des cérémonies indiennes de peyotl, dans l’Oklahoma, et trouvait que « l’état étrange et euphorique qu’elle produisait avait des effets merveilleux et bénéfiques ». Il a même envisagé de l'introduire au culte mormon pour générer une expérience religieuse extatique.

Dans les réserves indiennes, le peyotl était souvent interdit et ses utilisateurs harcelés et emprisonnés. En 1918, le gouvernement fédéral a tenté de bannir son usage en tant que stupéfiant. Pour se protéger, les consommateurs de peyotl de l’Oklahoma ont intégré l'Église amérindienne pour donner à leur sacrement un statut légal en vertu de la liberté de culte du premier amendement. De toutes les tentatives de construire une pratique religieuse autour du peyotl, c'est celle qui a survécu. Un siècle plus tard, elle est toujours en plein essor.

« D’autres, cependant, prenaient de la mescaline non pas pour atteindre l’élévation spirituelle, mais dans le cadre d’expériences artistiques et philosophiques »

Qu'en ont pensé les scientifiques occidentaux ?
Les scientifiques des États-Unis et d'Europe ont été fascinés par le peyotl, et en particulier par la mescaline une fois qu'elle a été synthétisée en laboratoire en 1919. La mescaline n’avait pas le même comportement que les autres drogues : certains utilisateurs vivaient des moments euphoriques, d’autres cauchemardesques. Ça a été le tout premier exemple de ce que l’on appelle maintenant une drogue psychédélique, et les chercheurs se sont concentrés sur les hallucinations visuelles qu’elle produisait. Des dizaines de sujets expérimentaux ont décrit et enregistré leurs hallucinations.

Les psychiatres ont noté que ses effets étaient semblables à ceux de la psychose : hallucinations, illusions, paranoïa, perte de l’identité. Ils ont émis l’hypothèse que les troubles comme la schizophrénie pouvaient être causés par une substance chimique toxique semblable à la mescaline et présente dans le cerveau. Dans les années 1950, la mescaline a beaucoup été utilisée dans les recherches cliniques. Vers les années 1960, cependant, cette théorie « psychotomimétique » a été abandonnée et la mescaline a été remplacée par le LSD, qui produisait les mêmes effets mais à une moindre dose.

De nombreuses personnalités importantes du XXème siècle consommaient de la mescaline. Pourquoi ?
Pendant la première moitié du XXe siècle, la mescaline a été le seul psychédélique et les gens l'ont expérimenté sous de nombreux angles différents : scientifique, artistique, philosophique, spirituel. La tradition spirituelle qui a commencé avec des personnages comme Aleister Crowley et Frederick Smith s'est répandue dans les années 1950 avec le livre d'Aldous Huxley sur sa première expérience mescaline, Les Portes de la perception, dans lequel il écrit qu'elle révèle : « Le miracle, moment par moment, de l’existence nue. » Dans les années 1970, l’écrivain Carlos Castaneda a popularisé le peyotl en affirmant que Don Juan, son mystérieux professeur, l’avait guidé à travers une série de trips jusqu’au monde caché du nagual, ou chaman.

D’autres, cependant, prenaient de la mescaline non pas pour atteindre l’élévation spirituelle, mais dans le cadre d’expériences artistiques et philosophiques. Dans les années 1890, des esthètes et des poètes comme Havelock Ellis et WB Yeats l'ont expérimenté en regardant des objets d'art et en écoutant de la musique sous trip. Dans les années 1930, des avant-gardistes ont peint sous mescaline et des psychiatres en ont donné à des intellectuels comme Walter Benjamin et Jean-Paul Sartre. Sartre a d'ailleurs fait un bad trip, après quoi il croyait être suivi par des crabes que personne d'autre ne pouvait voir.

« Il est difficile de décrire les effets de la mescaline, car il y a beaucoup de sensations contradictoires : d’un côté, c’est très euphorisant, visuellement riche et enchanteur, de l’autre, c’est assez gênant physiquement, et très fatigant »

Les écrivains de la Beat Generation, comme Allen Ginsberg et William Burroughs, sont très tôt devenus des adeptes du peyotl. Ginsberg a décrit ses effets comme étant semblables à de « la télépathie, comme de l’électricité », et Burroughs s’imaginait qu’après en avoir mangé, il devenait une plante : « On devient tout vert, et les habitudes chlorophylles ont la vie dure. » Le plus long trip de ce genre, c’est celui de Hunter S. Thompson dans Las Vegas Parano. Dans le livre, les effets de ses escapades angoissantes sont démultipliés par « la terrifiante intensité qui survient au climax d’une hallucination sous mescaline. »

Quels a été l'impact des Portes de la perception sur notre vision des psychédéliques ?
Avant le livre, la plupart des gens – y compris Aldous Huxley – considéraient la drogue comme n’ayant d’intérêt que pour les psychiatres, les bohèmes et les criminels. Huxley a présenté la mescaline sous un angle différent, lié à la fois aux anciennes croyances et à la science révolutionnaire. Le terme « psychédélique » l’a libérée de ses associations avec la psychiatrie et les troubles mentaux, et en a fait une partie intégrante de la quête d’une nouvelle génération vers l’évolution personnelle et l’illumination spirituelle.

Vous avez découvert que la mescaline est de plus en plus utilisée pour les cérémonies. Pourquoi ?
L'Église amérindienne d'Amérique a connu une grande expansion ces dernières années. Aujourd’hui, on estime le nombre de ses membres à 250 000 membres aux États-Unis et au Canada. Elle se propage rapidement à travers les tribus où elle était autrefois peu commune, comme les Navajos, où de nouveaux mouvements religieux tels que le christianisme évangélique et pentecôtiste sont également en plein essor.

L'Église amérindienne d'Amérique propose une forme de culte qui préserve l’identité culturelle des Amérindiens au sein du monde moderne. Ses membres sont souvent très actifs dans leur communauté à travers des initiatives comme les programmes de lutte contre l’alcoolisme. Chez les Navajos, la cérémonie de la mescaline a généré un moyen de guérison puissant, et est souvent considérée comme étant plus efficace que la psychologie occidentale pour régler les problèmes liés aux traumatismes et à la dislocation sociale.

Dans le livre, vous décrivez les effets que vous avez connus en consommant cette drogue dans un cadre incroyable. Pouvez-vous expliquer ce que vous avez ressenti à ce moment-là ?
Avant d’écrire le livre, la plupart de mes contacts avec la mescaline avaient été sous la forme du cactus de San Pedro, qui est plus facile d'accès et beaucoup plus durable écologiquement que le peyotl. J'écris un peu sur un voyage au Pérou effectué il y a quelques années. Il est difficile de décrire les effets de la mescaline, car il y a beaucoup de sensations contradictoires : d’un côté, c’est très euphorisant, visuellement riche et enchanteur, de l’autre, c’est assez gênant physiquement, et très fatigant. Les gens peuvent donc vivre des expériences très différentes.

Malgré les différences pharmaceutiques entre le cactus de San Pedro, le peyotl et la mescaline pure, j’ai trouvé qu’il y avait bien des effets assez similaires. L’étrangeté physique n’est pas uniquement due au cactus, car les alcaloïdes purs provoquent cela aussi. La grande différence, c’est le contexte. Quand j’en ai pris seul, ou lors d’une séance expérimentale, je me suis retrouvé absorbé dans les sensations et les visions. Quand j’en ai pris lors d’une cérémonie dans l’Oklahoma, c’était carrément un trip collectif.

Quel a été l'impact de la mescaline sur le monde de la drogue et la culture de la drogue ?
Au moment de l’envol de la consommation de psychédéliques en 1960, la mescaline avait été presque entièrement remplacée par le LSD, qui était bien plus puissant. Un gramme de mescaline équivaut à trois doses, un gramme d’acide à dix milles.

Mais la mescaline a eu un impact massif, bien qu'indirect, sur la culture moderne de la drogue. Après son premier trip sous mescaline en 1960, le chimiste Alexander Shulgin a décidé de découvrir d'autres phénéthylamines qui pourraient avoir des effets similaires. Ses recherches l'ont amené à synthétiser la MDMA qui, dans les années 1970, est passée de la psychothérapie aux clubs du Texas, de Chicago et de New York. Shulgin a synthétisé des dizaines de variantes, comme le DOM, le 2C-B et le 2C-T-7, dont beaucoup partagent les propriétés psychédéliques de la mescaline. D’une certaine manière, on peut considérer que toutes ces nouvelles drogues sont de la mescaline « apprivoisée » pour la génération chimique : moins tripante, mais aussi plus gérable physiquement, et d'une durée de trois heures au lieu des douze heures exténuantes.

De nos jours, la mescaline pure a pratiquement disparu de partout, sauf des sombres recoins du dark web. Les cactus contenant de la mescaline, en revanche, sont plus utilisés que jamais auparavant. Le peyotl est de plus en plus populaire au Mexique, surtout pour les cérémonies et les remèdes de guérison. Au point que l’écologie même du cactus est menacée. Le cactus de San Pedro, en revanche, pousse abondamment au Pérou, en Équateur et en Bolivie.

Merci, Mike.

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Cet article a été initialement publié sur VICE UK.