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Avec #freebritney, les fans sont allés trop loin

Depuis qu’elle s’est faite interner en hôpital psychiatrique, les spéculations des fans – et les théories du complot – vont bon train quant au réel état de santé de la star.

par Alim Kheraj
06 May 2019, 8:22am

Une du National Enquirer UK 

Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous complices de ce qui est arrivé à Britney Spears en 2007. Il faut dire que cette période charnière de sa vie s’est trouvée à la confluence de plusieurs phénomènes médiatiques et sociologiques : l’avènement des blogs de gossips sur les stars, la mise en place de lois permissives accordées aux paparazzis, l'apparition avec les réseaux sociaux d'un besoin inextinguible de célébrité, et une incapacité (de plus en plus répandue) à se soucier de l’être humain au milieu de tout ça.

Nous sommes passés à un cheveu de la catastrophe, et au cours de la dernière décennie, Britney n’a pas seulement tenu son rang de popstar, elle est aussi parvenue à s’élever grâce à Piece of Me, sa résidence à Las Vegas. Bien entendu, les choses ne sont jamais vraiment redevenues ce qu’elles étaient – la danse est plus raide et le play-back plus présent que jamais – mais il suffisait de la voir sur scène l’été dernier, à l’occasion de sa brève tournée mondiale, pour constater que Britney prenait du plaisir à faire son métier. Tout semblait indiquer que ces quatre années à Vegas lui avaient réussi, et l'annonce de Dominion, sa nouvelle résidence pour 2019, venait confirmer cette hypothèse.

Jusqu’au 4 janvier 2019, quand tout a commencé à déraper. Dans un post Instagram, Britney et son équipe ont dévoilé que son père, Jamie, était gravement malade et qu’il venait de frôler la mort. Pour cette raison, la chanteuse a annoncé qu’elle faisait une « pause à durée indéterminée » et souhaitais se concentrer sur sa famille. Trois jours plus tard, Britney est apparue dans un fast-food avant de disparaitre.

Contre toute attente, pendant quelques mois, cette disparition n’a pas fait l'objet de millions de commentaires. Même si les fans sur les forums et sur Twitter ont débattu de « la vraie raison » de l’annulation de sa résidence à Vegas (la théorie la plus populaire à l’époque étant que les tickets se seraient mal vendus), il n’y avait aucune raison de supposer quoi que ce soit d’anormal. Mais tout a changé le 3 avril, lorsque TMZ a dévoilé que Britney s’était faite interner à sa propre demande dans un hôpital psychiatrique. Sur sa page Instagram apparaît un mantra lié au yoga – une des passions de la chanteuse – accompagné de la légende suivante : « Nous avons tous besoin de prendre un peu de temps pour nous-mêmes :) ». Là encore, le message paraît innocent. Comparé à la façon dont les médias ont réagi à la crise de la star en 2007, la réponse semble cette fois-ci plus mesurée. Le choix de Britney de prioriser son bien-être a été salué, et ses fans n’ont pas manqué de lui apporter leur indéfectible soutien.

Du moins, cela a été le cas jusqu’au 16 avril, jour où un épisode du podcast Britney’s Gram a relancé les spéculations quant au bien-être de la chanteuse, déclenchant une frénésie tant du côté des fans que de celui des médias. Selon une source anonyme ayant supposément travaillé pour le cabinet chargé des affaires de Britney, la popstar serait retenue dans la clinique psychiatrique contre sa volonté depuis le mois de janvier.

Le nœud du problème résiderait dans sa mise sous tutelle – une mesure décidée par un tribunal qui confie à un tuteur ou protecteur les affaires financières et personnelles d’un individu jugé mentalement ou physiquement inapte à s’en occuper lui-même. Britney a été placée sous tutelle en 2008, date depuis laquelle son père et l’avocat Andrew M. Wallet gèrent son patrimoine et sa personne. La légalité et la nécessité de cette démarche font l’objet de débat dans la presse depuis maintenant des années. Le New York Times s’est récemment penché sur la question en détails.

Selon la source anonyme, Britney aurait eu un désaccord avec son père et Wallet quant au traitement qu’elle suivait, et aurait refusé de prendre un nouveau médicament. Toujours d’après cette source, Britney était obligée de prendre ce médicament, même si elle ne le voulait pas. L’anonyme poursuit en prétendant que son père, Jamie, aurait menacé d’annuler la résidence si elle n’obéissait pas. Quand Britney a campé sur ses positions, Dominion a été annulée, et la maladie de son père a fait office d’excuse. Par ailleurs, la source ajoute que Britney n’a pas désormais le droit de conduire sans qu’on lui en donne la permission. Son apparition au fast-food aurait été la goutte d’eau, et après ça, on l’aurait éloignée.

Même si les animatrices du podcast, les comédiennes Tess Barker et Barbara Gray, affirment qu’elles se sont assurées que leur source avait bien travaillé pour le cabinet gérant la tutelle de Britney, il n’y a aucun moyen de confirmer la véracité de ces propos. Cependant, suite à ces déclarations, il a également été annoncé que Wallet a demandé à être relevé de ses fonctions de co-tuteur, déclarant dans des documents légaux que « la personne à protéger [c’est-à-dire Britney] et son patrimoine encourent des préjudices substantiels irréparables ainsi qu’un danger immédiat si le désistement requis [c’est-à-dire la démission de Wallet] n’est pas accordé de façon unilatérale ».

Encouragés par les animatrices de Britney’s Gram, les fans se sont mis à inonder Twitter et Instagram avec le hashtag #FreeBritney. Des théories du complot détaillant ce que les fans pensent savoir de la tutelle, ainsi que des « preuves » démontrant que Britney court un grave danger ont fleuri un peu partout. Très vite, des journaux, et même Vanity Fair ont à leur tour émis des spéculations quant à la situation, et ont relayé les tweets ainsi que le podcast. La situation a tellement dégénéré que le tabloïd The National Enquirer UK en a fait sa une, titrant : « Britney la Cinglée : enfermée et sur le point de perdre ses enfants ». Le lundi 22 avril, à Los Angeles, des fans organisaient une manifestation, tandis que sur Twitter, les plus radicaux d’entre eux lançaient des menaces de mort et proféraient de graves accusations sur de supposées manipulations orchestrées par la famille Spears. L’absence de réaction initiale à l’internement de Britney s’est soudain muée en un véritable tourbillon médiatique aux proportions monumentales, alimenté par les rumeurs, les sources anonymes et les théories alambiquées.

Tout au long de la crise, l’équipe de Britney a gardé le silence. La chanteuse est même parvenue à vivre incognito. Elle n’a été aperçue qu’une seule fois par un fan durant toute cette période, chez le coiffeur. Puis – peut-être pour tenter de contenir l’incendie médiatique qui est en train de se répandre comme un feu de paille – des photos de paparazzi de Britney et de son compagnon Sam Asghari ont fait surface. Mais plutôt que d’éteindre l’incendie, ces photos n'ont fait que jeter de l’huile sur le feu. Britney a l’air hagard, comme si elle venait de se réveiller d’une sieste, et les photos ont l’air d’une grossière mise en scène. Alors que les spéculations continuent d’aller bon train, Jamie Lynn, la sœur de la chanteuse, a demandé dans un tweet aux fans et aux médias d'« arrêter leurs conneries et leurs commentaires sur ce qu’ils ne comprennent pas », les avertissant de ne plus « l’emmerder ni elle, ni les gens qu’elle aime ».

La situation atteint son paroxysme lorsque Britney en personne s’exprime pour la première fois depuis janvier. Dans une vidéo Instagram, elle explique que sa famille a subi « beaucoup de stress et d’anxiété », et ajoute en légende : « J’essaie de m’accorder du temps pour prendre soin de moi, mais tout ce qui se passe ne fait que me compliquer la tâche ».

Elle réfute toutes les allégations selon lesquelles elle serait retenue contre son gré, et pour la première fois depuis 2008, elle évoque (en quelque sorte) en public sa mise sous tutelle : « Ma situation est unique, mais je vous promets que je fais ce qu’il y a de mieux actuellement, écrit-elle. Vous ne le savez peut-être pas, mais je suis forte, et je me bats pour ce que je veux ! » Depuis, elle a partagé une vidéo très « Britney-esque » d’elle en pleine séance de musculation.

Malgré tout, le mal est fait. Il aura suffi de simples rumeurs et d’allégations laissées par un homme anonyme sur la messagerie vocale d’un podcast pour qu’une femme dont la vie privée mérite d’être respectée ne voie son monde s’écrouler sous le poids des gossips et de l’hystérie. Il est à la fois extrêmement tragique et prévisible qu’en dépit de tout ce que Britney a traversé, nous n’ayons nous-mêmes tiré aucune leçon du passé. Au contraire, la culture du stan (ou du « fan obsessionnel ») et l’anonymat des réseaux sociaux ont créé une version digitale des nuées de photographes qui pourchassaient la popstar en 2007. La culture stan semble relever davantage du concours de popularité, de l’échange de ragots entre gamins dans une cour de récré, que d’une façon de réellement soutenir et célébrer son artiste préféré.

Une ligne a été franchie. Cette fois-ci, Britney méritait qu’on lui apporte notre soutien au lieu de se perdre en conjectures. Nous avons échoué. Nous avons arraché une femme à son processus de rétablissement pour qu’elle nie des rumeurs et des théories du complot, tout en ne cessant de rappeler qu’elle méritait que l’on respecte sa vie privée. Une fois de plus, le monde semble avoir oublié qu’au-delà de la célébrité, des rumeurs, des spéculations et des tubes pop, Britney Spears reste un être humain. Plus que jamais, LEAVE BRITNEY ALONE.

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Cet article a été initialement publié sur i-D UK.