Vincent Cassel film La Haine miroir
Capture d'écran du film « La Haine »
Culture

25 ans plus tard, le film « La Haine » est plus pertinent que jamais

Les thèmes que tissent le film culte de Mathieu Kassovitz​ sont plus pertinents que jamais.
06 July 2020, 11:23am

Abus de pouvoir, préjugés, autorité oppressive ; les thèmes que tissent « La Haine » de Mathieu Kassovitz sont plus pertinents que jamais. Vu comme il est gênant de constater que, vingt-cinq ans après sa sortie, les problèmes qui sévissent aujourd’hui sont les mêmes que ceux dépeints dans le film, on ne peut nier qu'il est un terrible exemple qui prouve que le grand art traverse les générations.

L'intrigue se passe en banlieue parisienne. On y suit trois amis inséparables, Hubert (Hubert Koundé), Vinz (Vincent Cassel) et Saïd (Saïd Taghmaoui), pendant les vingt heures suivant les émeutes dans leur quartier. Cette révolte a eu lieu suite à de récentes violences policières : Abdel Ichaha, un jeune arabe ami du trio, a été battu jusqu’au coma par la police.

Kassovitz avait commencé à écrire le scénario de « La Haine » le 6 avril 1993, le jour où Makomé M’Bowole, un Français d’origine congolaise, est tué par balles par la police parisienne dans le XVIIIème arrondissement. M’Bowole avait été arrêté pour avoir volé des cigarettes. À ce moment-là, il est l’un des trois jeunes non armés tués par la police parisienne en quatre jours. Si « La Haine » devait mettre en lumière la violence institutionnelle et la fragilité de l’identité nationale dans le contexte français, la mort de M’Bowole dans la réalité et de Ichaha dans le film font écho aux violences policières envers les minorités qui ont actuellement lieu dans le monde entier et que nous continuons à lire, voir, expérimenter au quotidien.

Chaque personnage principal dans « La Haine » apporte une énergie différente au film. Vinz est un nerveux au sang chaud, il promet de tuer un policier pour venger Abdel si celui-ci meurt à l’hôpital. Hubert est calme, réfléchi, celui qui apporte la paix dans le groupe. Saïd est plutôt malicieux, mais il est abonné aux problèmes. Les trois hommes ne sont pas si différents de l'image qu'on peut se faire des jeunes des banlieues d’aujourd’hui : survets, fumeurs de joints et obsédés par le rap. Malgré leurs différentes personnalités, chacun porte en eux une haine qui leur est propre, complexe et nuancée.

Hubert, Vinz et Saïd représentent la jeunesse des banlieues. Noir, Juif ou Arabe, ces Français dits issus de l’immigration sont victimes de racisme et de violences policières et subissent une tradition française cherche à construire une unité autour de la République sans prendre en considération les différences qui sont celles de ses citoyen·nes. Dans « La Haine », les valeurs nationales ne semblent effectivement pas s’appliquer à ces mecs, dans un pays qui est pourtant le leur.

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Scène de garde à vue musclée.

Alors que Vinz, Hubert et Saïd marchent dans la rue, les scènes oscillent entre farces et blagues salaces entre potes, clashs violents avec la police et moments d’ennui profond. Chaque segment fonctionne comme un aperçu de la vie d’une communauté laissée pour compte où une jeunesse privée de ses droits n’a pas grand chose à faire. Oubliés par la société et privés de réelles opportunités, c’est un encoresentiment intense d'exclusion et un manque d’espoir qui mènent les trois personnages à prendre des risques.

Le groupe se promène dans leur banlieue, un endroit qui rappelle plus des ruines d’après-guerre que l'image qu'on aurait d'un quartier situé à quelques kilomètres de la capitale française. Vieux bâtiments, voitures brulées, autant de symboles externes d’une cassure sociale et de la haine que ces jeunes hommes ressentent depuis que leur ami est dans le coma. Si Hubert, Saïd et Vinz sont tous les trois Français, et qu’ils peuvent bien sur aller où ils veulent dans Paris, le fait qu’ils aient grandi dans les banlieues pauvres les écarte de la société du centre de la ville. Par exemple, des étincelles s'allument entre banlieue et bourgeoisie alors que les trois amis se font se font virer d’un vernissage d'une galerie de la capitale.

La cinématographie du film a du style, à la fois poétique et dur. Tourné entièrement en 35mm Kodak, sorti en noir et blanc, les tons contrastés du film deviennent une métaphore des tensions qu'engendre l'oppression. Entre gros plans et séquences aériennes osées, le travail complexe de la caméra humanise les personnages et leurs difficultés, tout en dressant un portrait texturé du monde dans lequel ils vivent.

Pendant les mois de pré production, Kassovitz et les trois acteurs principaux vivaient à Chanteloup là où la majorité du film a été tournée, en dormant sur des matelas au sol, dans un petit appartement. Ils l’ont fait pour s’immerger dans la réalité du quartier qu’ils allaient représenter, et pour gagner la confiance des habitant·es. Celleux-ci ont finalement accepté l’équipe du film, qui allait devenir leur voix. C’est aussi ce qui rend « La Haine » si vrai, loin d’une simple reconstitution fictionnelle.

À un moment du film, Saïd et Hubert sont sadiquement violentés par la police alors qu’ils sont en garde à vue. Menottés et assis côte à côte, les deux amis sont étranglés, frappés et injuriés de manière raciste par deux policiers en civil qui veulent montrer à un policier stagiaire « comment ça se passe ». Le jeune flic écarte son regard et hoche de la tête pour montrer sa désapprobation envers l’attitude impitoyable de ses collègues, montrant ainsi un bref moment d’empathie. L’autre policier le remarque et lui dit : « Ne nous lâche pas maintenant. Ce qui est difficile c’est de s’arrêter à temps ». La scène est tout aussi incroyablement déchirante qu’elle est malheureusement intemporelle. La différence, c'est que la fiction que « La Haine » montrait est aujourd’hui filmé dans la réalité. Les institutions archaïques et bancales ont clairement peu changé en vingt-cinq ans.

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« La haine attise la haine » rappelle Hubert à Vinz pour le calmer au milieu du film alors que celui-ci est particulièrement énervé et n’a que la vengeance en tête. Très brève, la phrase fait étrangement écho aujourd’hui : des victimes se vengeant par haine ou le début d’un cercle vicieux et inévitable, celui de la douleur et de la haine réciproque. Alors que l’on continue à voir des personnes racisées être victimes de violences policières, comment pouvons-nous nous imaginer que les concerné·es ne nourrissent pas du mépris pour des institutions censées les protéger ?

Comment se fait-il qu'un film sorti il y a vingt-cinq ans soit encore si pertinent qu'il aurait pu être fait la semaine dernière ? C’est la question que « La Haine » pose en se présentant comme un commentaire social percutant et puissant qui révèle les problèmes encore d'actualité aujourd’hui, même s'il reste une fiction. Aux responsables maintenant d'instaurer des changements dans la police et de déclencher les réformes nécessaires pour que dans dix ans, on n'ait pas à remarquer à quel point « La Haine » est encore d'actualité.

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Cet article a été publié sur i-D UK.