La fois où j’ai transporté 700 grammes de cocaïne dans mon estomac

À l'époque où la sécurité aérienne était plus laxiste, ma cousine arrondissait ses fins de mois en faisant office de mule.

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déc. 4 2018, 5:56pm

Il y a quelques années, une de mes cousines a passé une partie de son temps libre à travailler en tant que mule. Elle a notamment pris l'avion de Curaçao à l'Europe, l'estomac rempli de pochons de cocaïne ; elle a transporté des valises remplies de drogues provenant de Jamaïque, et a seulement arrêté ses activités illégales quand elle s'est fait serrer par la douane. Désireuse d'en savoir un peu plus sur son passé de transporteuse de drogue professionnelle, je suis allée lui rendre visite pour en discuter.

Après m'avoir invitée à entrer, Sharon* s'est assise sur son canapé de cuir et m'a confié qu'elle ne comprenait pas pourquoi son histoire m'intéressait autant. « Je ne vois pas vraiment ce qu'il y a d'exceptionnel au fait d'avaler des ballons remplis de coke », a-t-elle ajouté. Sharon, qui est néerlando-surinamaise, a grandi dans une petite ville. C'est à l'âge de 13 ans qu'elle a commencé à traîner dans les rues d'Amsterdam. « Il n'y avait que des Néerlandais dans mon quartier. Je détestais cet endroit. J'avais envie de traîner avec des gens qui me ressemblaient. »

Elle s'est trouvé une poignée d'amis dans la banlieue d'Amsterdam, lesquels l'ont initié au crack et à l'art du cambriolage. Sa mère, naturellement inquiète, a désespérément essayé de la sortir d'affaire – sans succès. « Elle m'a posé un ultimatum : soit je rentrais au Suriname, soit elle m'envoyait dans un pensionnat très strict. J'ai choisi la deuxième option, parce que je savais que j'allais recevoir une bonne correction si je retournais au Suriname », m'a-t-elle raconté.

Finalement, Sharon s'est fait renvoyer de l'école et a passé quelque temps dans un centre de détention pour délinquants juvéniles, avant de terminer dans une prison pour adultes – « pour des cambriolages, des trucs comme ça. » En 2001, après sa libération, Sharon s'est rendue dans la petite île caribéenne de Curaçao quand elle a appris qu'il était facile d'y faire passer de la cocaïne. Son plan était de récupérer une valise remplie de coke après les douanes, avant d'embarquer sur un vol à destination des Pays-Bas.

« Les gens que j'étais censée rencontrer là-bas n'avaient pas l'air très bien organisés. Du coup, j'ai décidé de ne pas m'engager et d'en profiter pour rester sur place. » Selon elle, à Curaçao, les gens lui demandaient en permanence de faire passer de la cocaïne pour eux. Bien entendu, Sharon était la personne idéale pour ce job : elle ne venait pas de Curaçao et n'avait aucune famille là-bas. « Quand ils apprennent que tu es Néerlandais, les gens te demandent ce genre de trucs. Mais j'ai toujours fermement refusé – jusqu'à ce que je tombe sur une copine d'Amsterdam », m'a-t-elle décrit. « Elle m'a demandé si je pourrais transporter de la drogue pour elle, et j'ai accepté. Tout le monde le faisait, à l'époque. Chaque avion transportait au moins 10 ou 20 personnes en possession de drogues diverses. À Curaçao, même les petites grands-mères se reconvertissaient en narcotrafiquantes. »


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Afin de tâter un peu le terrain, Sharon a avalé un petit ballon rempli de cocaïne. Tout s'est déroulé sans encombre – elle en a donc ingéré 70 de plus. Chaque ballon contenait dix grammes de cocaïne, et Sharon gagnait 1 000 florins (un peu moins de 500 euros) par portion de 100 grammes. La cocaïne était emballée dans du plastique, puis entourée de latex (provenant d'un gant), et le tout était fermé avec un type de scotch spécial, avant d'être une nouvelle fois recouvert d'une couche de plastique et de latex. « C'était très bien empaqueté. Certaines personnes avaient du mal à l'avaler, ceci dit. Du coup, ils s'entraînaient au préalable avec des morceaux de carottes, des trucs du genre », s'est-elle amusée.

Malheureusement, les ballons de cocaïne n'étaient pas toujours aussi bien emballés. Une amie de Sharon est morte à l'âge de 19 ans, quand un ballon a explosé dans son estomac. « C'était de la cocaïne pure, ceci dit. Je n'ai fait qu'avaler de la cocaïne bouillie, ce qui ne pouvait pas me tuer. Du moins, c'est ce qu'on m'a dit », a poursuivi Sharon. « À vrai dire, j'ai vu beaucoup de mules se faire envoyer aux urgences. »

Avant d'avaler de la cocaïne, Sharon vérifiait chacun de ses ballons en le faisant tomber dans un seau d'eau. Si le ballon touchait le fond du seau, il fallait alors le remballer. « Ce n'est pas si compliqué », m'a-t-elle assuré. Transporter des drogues était une bonne manière pour Sharon de rentrer aux Pays-Bas gratuitement.

Elle m'a expliqué ne pas avoir été trop nerveuse la première fois. Elle s'est contentée de faire la queue à l'aéroport, en compagnie d'autres personnes à l'estomac plein, avant de passer les douanes. « Ils surveillent de près les personnes qui n'ont pas l'air d'avoir mangé. J'imagine que c'est parce qu'ils pensent qu'on ne peut pas manger avec une quantité indécente de cocaïne dans le ventre. Personnellement, j'ai pris un repas normal », m'a-t-elle dit. « C'est aussi important de ne pas avoir l'air flippé ou trop agité. Ils m'ont posé beaucoup de questions, mais j'ai répondu comme si de rien n'était. Je suis même allée jusqu'à leur demander s'ils voulaient que je me déshabille ou s'ils voulaient fouiller quoi que ce soit d'autre. »Contrairement à d'autres personnes dans sa situation, Sharon n'a jamais eu à récupérer les ballons au beau milieu d'un vol. Quand ça arrive, les mules doivent nettoyer les produits et les ravaler. « Ça te donne une haleine terrible », a-t-elle jugé utile d'ajouter.

Après l'atterrissage, Sharon prenait du chocolat laxatif pour déféquer l'intégralité de ses ballons. Une fois sortis, les ballons doivent être donnés immédiatement aux dealers. « Vous risquez des emmerdes si vous ne le faites pas » – non pas que Sharon ait déjà eu de problèmes avec ses employeurs. Elle a entendu parler d'un mec de 18 ans dont les ballons étaient restés coincés dans l'intestin. Son estomac a dû être ouvert par un chirurgien, qui a plus tard récupéré la drogue pour la faire parvenir à la police. L'adolescent n'a pas été appréhendé – même dans ce type de situation, les médecins doivent respecter le serment d'Hippocrate.

Sharon m'a aussi raconté la fois où elle avait dû amener une valise remplie de drogues venant de Jamaïque. « C'était vraiment très simple », m'a-t-elle assuré. « Ils avaient donné des pots-de-vin aux douaniers. Je n'ai rien eu à faire de plus. » Étant donné que la Jamaïque n'est pas considérée comme un pays à risque, peu de vols font l'objet d'une inspection. Au total, la course lui a rapporté 3 700 euros.

Aujourd'hui, Sharon survit grâce à ses allocations – ses jours de flambeuse sont loin derrière elle. À chaque fois qu'elle gagnait de l'argent en faisant passer de la drogue, elle s'octroyait une petite séance shopping en guise de récompense.

Mais tout s'est arrêté en 2007, quand Sharon s'est fait griller. Cette fois-ci, elle avait dû placer ses ballons dans un godemiché creux qu'elle a ensuite inséré dans son vagin. « Je pensais qu'ils allaient se contenter de me passer aux rayons X, mais ils ont aussi pris des photos de ça », m'a-t-elle raconté en pointant son entrejambe du doigt. « Ils ne t'emmèneront pas en prison si tu transportes moins de trois kilos, ceci dit. À ce moment-là, il faut répondre aux questions posées par les flics avant d'être relâché. Mais je n'ai jamais été amenée au commissariat. »

Sharon a eu l'autorisation de retourner aux Pays-Bas sur le champ. « Je me sentais très mal vis-à-vis de ma mère, car c'est elle qui a acheté mon billet retour. » Pour la punir, les autorités ont coupé son passeport en deux, et elle n'a plus eu le droit de prendre l'avion pendant un an. Sa mère y a vu l'occasion de la ramener à la maison et de la remettre sur le droit chemin.

Il arrive que Sharon se sente nostalgique de cette époque, mais pas de ses activités de mule. Apparemment, ce « métier » est devenu bien plus difficile avec le temps. « Maintenant, les vols provenant de Colombie et de Curaçao sont surveillés très méticuleusement », a-t-elle continué. « Je ne connais pas trop les méthodes actuelles, et je sais pour de bon que je ne le referai plus jamais. » Elle avait l'air plus que sincère.

« Bon, qu'est-ce que tu veux savoir d'autre ? Je t'avais dit que ce ne serait pas très intéressant », a-t-elle lâché en bâillant, avant que notre conversation ne touche à sa fin.

*Son prénom a été changé

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