J'ai assisté à une séance de suspension corporelle à Bruxelles

L'équipe du Pink Flamingo Fly utilise des crochets de pêche pour percer la peau de ceux qui veulent s’envoyer en l’air. Amira en fait partie.

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nov. 6 2018, 11:02am

J’ai rendez-vous dans un centre d'art alternatif au nord de Bruxelles, Le Lac, pour une séance de suspension corporelle. Je dois y suivre Amira (23 ans), suspendue aujourd’hui avec des crochets qui lui transperceront temporairement le corps. À mon arrivée, je passe accidentellement devant la porte d’entrée, bien cachée dans le grand volet de garage d'un ancien bâtiment industriel. Une fois à l'intérieur, je pénètre dans une atmosphère assez particulière. Tandis que certaines personnes sont en train de se faire percer avec de gros hameçons, d’autres sont assises nonchalamment sur les escaliers et y afonnent des bières en grignotant des radis.

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C’est presque au tour d’Amira, mais les suspensions ont été retardées. Elle vient rouler une cigarette près de moi et en profite pour m’expliquer pourquoi elle aime tant se faire suspendre. « Je pense que cette tradition vient d'une tribu indienne, qui l'a utilisée comme phase de transition rituelle, au moment où les garçons deviennent des hommes », dit-elle en tirant sur sa clope. « La première fois que je l'ai fait, c'était pour clore une période de ma vie. Je voulais être capable de considérer cette suspension comme une expérience qui dirait : j’ai pu supporter ça, donc maintenant je serai capable de tout supporter. »

« J'avais l'habitude d'aller à des soirées goa et de prendre beaucoup de drogue. Maintenant, je cherche des alternatives et la suspension est l'une d'entre elles. »

Sa première suspension a eu lieu en août 2017, avec le même crew. « Je me sentais complètement bien et détendue à cette époque. » Mais d’après ses dires, elle aurait perdu ce sentiment ces derniers temps. « Aujourd’hui, je ne le fais plus pour dire adieu à une période de ma vie, mais pour revenir à cette sensation de sérénité. »

Pour Amira, la suspension corporelle est un moyen de repousser les limites du corps et de l'esprit : « C'est le genre de douleur qui oblige votre corps et votre esprit à travailler ensemble, car il faut entrer dans une sorte de transe pour la rendre supportable. » Selon elle, la suspension corporelle l'aide également à gérer ses problèmes de santé mentale et lui rappelle que la douleur est relative. « J'avais l'habitude d'aller à des soirées goa et de prendre beaucoup de drogue. Maintenant, je cherche des alternatives et la suspension est l'une d'entre elles. »

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Elle espère sortir de la séance d'aujourd'hui mieux dans ses pompes et également avoir plus confiance en elle. « Mais je suis particulièrement impatiente de partager un autre moment magique avec l’équipe. Ils te donnent beaucoup d'amour. »

« Ce n'est certainement pas pour tout le monde, car ça a un impact important sur votre être, et votre corps subit une sorte de choc. »

Quitte à savoir si elle recommanderait la suspension à d'autres personnes, c’est une question plus complexe. « Ce n'est certainement pas pour tout le monde, car cela a un impact important sur votre être, et votre corps subit une sorte de choc. Mais je le recommanderais certainement à ceux qui veulent repousser leurs limites ou qui pratiquent des rituels. » D’après Amira, la personne avec qui vous le faites a également de l’importance : « Je ne le ferais pas avec n’importe quelle team, mais ici, ils approchent cette pratique avec beaucoup d’amour et de spiritualité. Ils conviennent bien à ce que j’attends de la suspension. »

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La préparation joue également un rôle : « Ce n’est pas un truc qu’on fait de façon impulsive, il faut faire beaucoup de recherches avant de prendre cette décision. » Amira s’est elle-même bien préparée à ce qui va lui arriver dans quelques instants : « J'ai particulièrement fait attention à mon alimentation et je me suis bien hydratée. » De plus, elle n'a pas bu d'alcool pendant un certain temps, car ça fluidifie le sang et peut donc être dangereux puisque vous en perdez déjà beaucoup.

Quand son tour est sur le point d’arriver, Amira perd un peu son sang froid. « Putain, il y a pas mal de gens ! » dit-elle quand je lui demande ce qu’il se passe en elle à ce moment précis. Elle continuer à marmonner : « Le problème, c'est que cette fois-ci, je sais ce qui va arriver. La première fois, je me disais juste : on verra bien. »

Martine a constaté qu'au cours des dernières années, de plus en plus de citoyens bruxellois découvraient la suspension corporelle et voulaient l’expérimenter.

Amira sera transpercée par Martine, une Belge résidant à Berlin. C’est elle qui est à la base de la team bruxelloise Pink Flamingo Fly-Body Suspension, qui organise des suspensions depuis trois ans maintenant. « Nous sommes une grande famille d’amoureux du crochet », dit-elle en riant. Chaque membre semble posséder un rôle bien défini dans l'équipe. Elle, on l'appelle la « maman du groupe ». Martine a constaté qu'au cours des dernières années, de plus en plus de citoyens bruxellois découvraient la suspension corporelle et voulaient l’expérimenter. « La plupart des gens qui viennent à nous le font parce qu'ils connaissent quelqu'un qui a déjà été suspendu par nos soins. »

Aujourd’hui, Amira sera pendue dans la même position que lors de sa première fois : un « suicide », où vous êtes suspendu à l’aide de deux crochets plantés dans vos épaules. « J’ai trouvé que c'était une très belle expérience à l’époque et je veux le refaire aujourd’hui. La prochaine fois, j'essaierai quelque chose de différent. »

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Quand ils viennent la chercher, elle enlève son t-shirt et son soutif sans aucune gêne. « Fuck it, longue vie au body positivisme », lâche-t-elle avec un haussement d'épaules. Martine commence à pincer le haut de son dos, à la recherche du meilleur endroit pour placer les crochets. Quatre marques blanches sur sa peau montrent où ils étaient situés il y a un an. Les endroits potentiellement choisis sont marqués d'un stylo et Amira part s’allonger sur la table de perçage. Martine et sa compatriote perçeuse Jana (22 ans) sont à la recherche des bons crochets. Trouvés ! Elles insèrent ensuite les deux crochets en même temps à travers la peau d’Amira. « Ça, c’est le moment le plus douloureux en fait » gémira plus tard la principale concernée.

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« Les gens le font rarement uniquement pour le thrill, il y a toujours une histoire derrière. »

Elle est escortée jusqu'aux cordes et se fait attacher avec une rapidité surprenante. Les cordes, c’est le domaine de Bram (26 ans), qui a pratiqué la suspension corporelle pour la première fois il y a six ans. Il bosse depuis maintenant trois ans au sein de l'équipe de Bruxelles. Il est particulièrement impressionné par les personnes qu'il soulève: « Les gens le font rarement uniquement pour le thrill, il y a toujours une histoire derrière, ils viennent nous voir pour une certaine raison et nous essayons de les aider. »

Le moment venu, Martine prend tendrement les mains d'Amira et la regarde sans ciller. Elles évoluent dans leur monde, tandis que Bram hisse maintenant Amira petit à petit. La pièce est silencieuse, à l'exception de la respiration rythmique de Martine et d'Amira, et soudainement Amira se retrouve suspendue dans les airs, les yeux vitreux. Martine la pousse doucement pour qu'elle commence à se balancer. Au début, elle bouge avec hésitation, puis elle commence à tourner de plus en plus vite. Ses mouvements deviennent une véritable chorégraphie et son regard est rempli d’une joie enfantine. Elle se balance avec les bras ouverts et semble parfois voler, sa longue jupe frôlant le sol lorsqu'elle se balance. Les spectateurs suivent leurs mouvements pendant une demi-heure. Quand il est temps de redescendre, Amira fait signe à Bram. « En fait non, attends », dit-elle en riant, « encore un tour ! »

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« Tu comprends maintenant pourquoi on fait ça ? » me demande Bram en souriant lorsqu'une Amira bienheureuse est finalement libérée. « Les trois premières minutes, c'est l'enfer », dit Amira quand elle est libre, « et tout à coup tu te dis : Oh, je suis ailleurs, et puis c'est amusant », sourit-elle. « Tu oublies tout, les gens autour de toi, le fait que tu es seins nus, qui tu es et ce que tu défends. La seule chose qui reste, c'est juste du pur bonheur. » Une femme du public qui a assisté à la performance d’Amira pense visiblement pareil : « Waouh », dit-elle en appuyant son visage contre Amira. « Juste, wow. »

Quand elle se couche à nouveau sur la table, il est clair que son dos est bien amoché. « Tu as beaucoup dansé », plaisante Martine en faisant sortir l'air accumulé sous la peau du dos d'Amira à travers ses blessures. « Tu vas bien le sentir dans les jours qui viennent. »

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Martine est satisfaite de la soirée et espère que l’équipe pourra continuer comme ça : « Je veux continuer à voir le même amour, car c’est un moment très fort que les gens partagent avec nous : nous recevons énormément de confiance et d’amour de la part de personnes qui savent qu'ils vont s'abandonner entre nos mains. On ne veut pas devenir célèbres, on n’est même pas sur Instagram. On veut juste continuer à attirer des gens. »

Quand les multiples soins sont terminés, Amira allume une cigarette. Elle semble détendue. « C'est mieux que d'être défoncée », soupire-t-elle. « Tu vois la musique zen dégoulinante que certaines utilisent pour méditer ? C'est pareil, mais la seule différence, c’est que ça marche vraiment. » Elle hoche la tête, satisfaite : « Je suis vraiment super heureuse de l’avoir fait. »

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