People of the Year

Avec le Belge Emanuel Ricci, créateur préféré des gros noms de la scène rap

Sa troisième collection MusoKuso est disponible chez SIXSIXSIX, à Bruxelles.

par Hinda Bluekens; illustrations Krump
24 December 2018, 10:01am

Krump

Lorsque j’arrive au domicile d’Emanuel Ricci à Bruxelles, l’odeur des joints y remplace l’habituel arôme matinal du café. Emanuel est visiblement un peu à l’ouest, c’est notamment dû au décalage horaire. Il met un peu de musique et disparait dans la douche. Je m’installe à son bureau et je lance sans tarder l’application Shazam, histoire d’être sur la même longueur d’ondes. « Fuck the environment », retentit dans toute la pièce, « Melly The Menace » de YNW Melly à première vue. Ensuite « Above The Rim » de DaBaby feat Money Man. « Il y a un mois, lorsque j’accompagnais Young Thug au studio d’enregistrement, DaBaby y était lui aussi », Emanuel me rejoint au salon, fraichement lavé. Il a eu l’opportunité de rencontrer de grands noms du monde du hip-hop cette année. Post Malone, Gunna, SmokePurpp, Young Thug, Swae Lee, Tekashi69, Young Scooter, Playboi Carti, Rich The Kid, Metro Boomin, tous se sont laissé photographier dans les créations de sa marque Muso Kuso.

Emanuel Ricci n’a que 25 ans. Bien qu’il ait arrêté ses études en commerce international au bout de six mois, il est devenu le créateur de mode le plus prisé du monde du hip-hop en 2018. On a abordé divers sujets tels qu’élaborer des business plans au beau milieu d’un call center, prendre l’avion quatre-vingt fois par an ou passer du temps en compagnie de Post Malone.

VICE : Salut Emanuel, Comment vas-tu ?
Emanuel Ricci : Je suis fatigué. Je suis revenu d’Atlanta hier matin et j’ai été au lit très tard. Mais mentalement je suis au top.

Heureusement, car tu as de nombreuses occupations.
Oui, c’est exact. Je suis créateur de ma propre marque, Muso Kuso, je gère l’agence événementielle Gang Activity avec deux amis et à côté de ça je travaille pour la marque M+RC NOIR.

« J’ai contacté Young Thug pour voir s’il n’avait pas besoin de vêtements. Un des coups de fil les plus tendus de toute ma vie. Je me suis rendu à son hôtel avec mes créations et depuis nous voilà devenu une vraie famille. »

Je me suis laissé dire que tu étais également l’assistant de Young Thug ?
Je viens tout juste de mettre un terme à cette activité. Il m’était impossible de m’investir à 100 % dans chaque boulot. Je devais assister une personne aux occupations nombreuses pour ainsi lui faciliter la tâche. Je pensais de prime abord que collaborer avec Young Thug me ferait avancer, mais ce n’est tout simplement pas ce que je souhaite faire de ma vie. Mon but est de développer Muso Kuso. J’y ai cependant appris de nombreuses choses, dont le fait d’être plus modeste !

Emanuel Ricci en Young Thug
Emanuel Ricci et Young Thug

Comment as-tu rencontré Young Thug ?
Je l’ai rencontré il y a quelques années, lors d’un de ses concerts en Belgique. J’avais réussi à mettre la main sur une capture d’écran de son numéro de portable. Sans réfléchir, je l’ai contacté pour voir s’il n’avait pas besoin de vêtements. Un des coups de fil les plus tendus de toute ma vie. Je me suis rendu à son hôtel avec mes créations et depuis nous voilà devenu une vraie famille.

En parlant de famille, tu as des origines internationales.
Mon père est d’origine italienne, ma mère est Congolaise et moi je suis né à Rome. Nous sommes venus en Belgique lorsque j’avais trois ans. Ensuite, à mes 9 ans, nous sommes retournés en Italie, à Vérone, une ville très artistique et intéressante en tous points de vue. J’ai également habité en Irlande. Je parle donc français, italien et anglais. Mon père était issu d’une famille plutôt pauvre et je l’ai vu devenir fortuné.

« J’ai commencé à customiser des habits et je m’améliorais de jour en jour. Jusqu’à ce que je reçoive un courrier de la maison de couture Nina Ricci qui menaçait de me poursuivre en justice si je continuais à vendre des vêtements sous le nom Maison Ricci. »

Est-ce que tes parents ont joué un rôle important ?
Mes parents ont divorcé quand j’avais douze ans. Ma mère a déménagé en Irlande et mon père est retourné à Rome. Il est décédé il y a quelques années. Il a un rôle crucial dans mon histoire. Il était directeur sportif pour la FIFA. C’était un fonceur, tout comme moi. Grâce à lui, on écoutait Lauryn Hill, Bob Marley, du hip-hop. Il aimait cette culture afro-américaine alors qu’il était d’origine italienne.

Ma mère était très stricte, tout devait être parfait. Cette éducation porte ses fruits aujourd’hui. J’ai tellement de souvenirs, j’ai vécu tant de choses. Je mets tout sur papier, un jour je sortirai un film ou un livre.

As-tu connu beaucoup de déceptions professionnelles ?
Abandonner la Maison Ricci a été terrible. Il m’a alors fallu une semaine pour improviser le concept Muso Kuso. Par la suite, mettre un terme à la collaboration avec mon associé a également été un coup dur.

Pourquoi as-tu abandonné la Maison Ricci ?
Maison Ricci était ma première marque. J’étais novice, je ne connaissais rien aux créations, aux divers aspects vestimentaires. J’ai commencé à customiser des habits et je m’améliorais de jour en jour. Jusqu’à ce que je reçoive un courrier de la maison de couture Nina Ricci qui menaçait de me poursuivre en justice si je continuais à vendre des vêtements sous le nom Maison Ricci. C’était la fin d’une aventure et le début pour Muso Kuso.

Lorsque j’étais agent de call center, je ne pouvais pas m’empêcher de travailler à mon business plan, ça m’a d’ailleurs valu plus d’un licenciement. Je suis le premier à avoir eu l’idée de parcourir les boîtes de nuit pour promouvoir mes vêtements. J’avais dix-neuf ans et j’essayais de faire parvenir mes créations aux artistes. Warren G a été la première personne à qui j’ai donné des vêtements, lors de son passage en Belgique.

Aujourd’hui tu habilles de nombreux rappeurs. Comment réagis-tu face à toutes ces célébrités ?
J’ai pris un risque pour chaque aboutissement. Le jour où j’ai contacté Young Thug par téléphone lors de son passage en Belgique. Le jour où j’ai pris l’avion pour devenir son assistant personnel. Le jour où je me suis précipité à Atlanta pour offrir des vêtements à Post Malone. Il faut du courage, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis un peu éméché. N’oublie pas que j’admire profondément tous ces types.

« Young Thug, Post Malone et d'autres rappeurs raffolent des gaufres de Bruxelles mais ne connaissent rien de nos scènes hip-hop. »

Comment convaincre quelqu’un comme Post Malone de poser dans une de tes créations ?
Ah, c’était lors de son concert à Bloody Louis. La sécurité refusait de me laisser entrer en coulisses, mais j’ai pu entrevoir Post Malone et j’ai crié « sup shorty » ; il m’a laissé entrer. On a commencé à boire et on a fini par être complètement pété. Je lui ai passé quelques vêtements et on a pris une photo sur le vif. Je l’ai revu récemment au festival de Travis Scott. Après lui avoir rappelé qui j’étais, on a échangé nos numéros.

Est-ce que des rappeurs américains tels que Young Thug et Post Malone connaissent quelque chose au hip-hop belge ?
Ils raffolent des gaufres de Bruxelles mais ne connaissent rien de nos scènes hip-hop.

Pourquoi cet intérêt pour le hip-hop ? Sommes-nous passés à côté d’un grand artiste ?
Mes amis me font parfois la réflexion quand je fais de l’impro. C’est tout simplement mon style de musique. Ça l’a toujours été. J’ai toujours eu du nez pour repérer des nouveaux talents hip-hop. J’ai été directeur artistique chez Trez Recordz, j’ai notamment aidé Hamza au début de sa carrière, j’ai également découvert Slim Lessio et je lui ai obtenu un contrat.

Quel a été l’événement le plus important de ton année 2018 ?
Il y en a quelques-uns à vrai dire. J’ai fait en sorte de faire connaître ma marque à plus grande échelle. J’ai fait la connaissance d’un nombre impressionnant d’artistes et j’ai pris plus ou moins quatre-vingt fois l’avion. Il s’agissait de voyages d’affaires aussi bien pour la production de ma marque, que pour Gang Activity et Young Thug. Je ne suis jamais à la maison, mais j’aime ma vie.

À Milan, j’ai eu l’opportunité de discuter avec un groupe de stylistes de renom, ils semblaient intéressés par mon travail. Ça prouve que je suis sur la bonne voie, ça prend forme. Collaborer avec Young Thug était également topissime. À Atlanta, j’ai eu l’occasion d’ouvrir un magasin éphémère et c’est Quite Hype, le dj de Lil Yachty, qui est venu mixer à l’ouverture.

2018 est également l’année où a débuté ma collaboration avec la marque M+RC Noir.
J’ai rencontré mes idoles, tous ceux qui me servent de modèle, comme Virgil Abloh, Drake, les créateurs de mode Heron Preston et Marcelo Burlon. Il n’y a que Kanye West que je n’ai pas encore eu l’occasion de croiser, mais ça se fera bientôt, je le sens.

Emanuel Ricci Post Malone stoned
Emanuel Ricci met Post Malone

Qu’as-tu appris cette année ?
Que je dois continuer à développer ma marque. Je me rapproche un peu plus de mon rêve chaque année. J’ai démarré de rien, j’ai dû convaincre les gens pour croire en mon projet Muso Kuso et vouloir y investir. Je suis le roi des bonnes combines.

As-tu été inspiré par un héros en particulier au cours de cette année ?
Je suis mon propre héros, parce que je fais quelque chose d’unique. J’ai me suis vraiment battu, j’habitais dans une chambre aux murs mauves et je travaillais dans un call center. J’économisais tout mon argent pour pouvoir réaliser mon rêve. Je ne suis pas encore riche au jour d’aujourd’hui, mais je ne veux pas être pauvre. Je veux pouvoir prendre soin de ma famille et pouvoir bien vivre. Nombreux sont les jeunes créateurs et entrepreneurs qui me suivent, ils veulent même collaborer avec moi. C’est fou que je puisse être un exemple à leurs yeux alors que je n’ai pas du tout étudié la mode, je n’ai même pas terminé mes études.

Te considères-tu comme quelqu’un qui a réussi dans la vie ?
Pas encore, pour le moment je reste modeste mais je suis ambitieux et je vois grand.

Que regrettes-tu ?
D’avoir trop écouté l’opinion des autres. Je veux dorénavant suivre mon propre instinct.

Quelles sont tes perspectives pour 2019 ?
Je veux développer mon entreprise, agrandir, créer davantage de collections. Toute cette aventure aux côtés de Young Thug m’a permis de réaliser qu’il fallait que je travaille encore plus dur.

Selon toi, que faudrait-il faire en 2019 pour que l’année devienne épique ?
Il faut d’office créer plus de collections, organiser des événements, prendre le plus de vols possibles, être présent partout, à chaque concert. Je veux pouvoir voler dans tous les sens du terme, être omniprésent.

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