Pourquoi nos ordinateurs portables sont devenus extra-fins, extra-légers et extra-nuls

Initié par Apple, le culte de la minceur informatique ne semble pas rendre nos appareils plus performants. Loin s’en faut.

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août 13 2018, 8:42am

Image: Apple

Le scandale vient tout juste de passer. Le dernier MacBook Pro, doté à la demande d’un processeur i9 de pointe, jugule ses performances jusqu'au ridicule à mesure que sa température interne augmente. David Lee, le Youtubeur qui a révélé le problème, affirme que la seule façon d’obtenir les performances promises par Apple est de placer l’ordinateur au frigo. Original mais peu pratique, on en conviendra.

Depuis cette révélation, Apple essuie la fureur de ses clients. Des milliers de commentaires sous la vidéo de David Lee moquent le dernier ordinateur de la marque, un produit coûteux et soi-disant de haute qualité : « Wow, s'il n'est même pas capable d'assurer la vitesse promise à la vente, c'est vraiment triste », regrette un internaute ; « Apple devrait offrir un réfrigérateur avec chaque nouveau Macbook i9 », s'amuse un autre.

La triste réalité, c'est que ce genre de pratique n'a rien d'inhabituel sur les ordinateurs portables. Nous autres clients commençons tout juste à le découvrir, c'est tout.

Ce que nous attendons de nos ordinateurs a beaucoup changé au fil du temps. Il semble désormais normal d'accomplir les tâches les plus exigeantes sur un portable : rendu vidéo, développement logiciel, gaming de haut niveau. Aujourd'hui, on peut le dire, participer à ce glissement était amusant. D'autant que nos portables peuvent désormais faire à peu près n'importe quoi, même afficher une simulation VR ou des motion graphics en un clin d'oeil, n'importe où, n'importe quand. Le problème de cette évolution, c'est qu'elle a complètement brouillé notre conception de la « performance ».

La déshérence dans laquelle sont tombés les ordinateurs de bureau au cours de la dernière décennie ne doit pas nous faire oublier l’évidence : ces grosses machines sont bien plus performantes que nos portables extra-fins. Comme souvent, c'est un problème de chaleur : contrairement aux ordinateurs de bureau, les portables en produisent trop et n'ont pas assez de place pour s'en débarrasser convenablement.

L'agonie des tours au profit des portables peut être attribuée aux entreprises qui ont choisi la politique radine du « chacun apporte son ordinateur ». Pour ces boîtes, fournir une tour à chaque employé est hors de question. Au mieux, elles prêtent un ordinateur portable qui a l'avantage de pouvoir être utilisé partout ; au pire, elles demandent à l'employé d'amener sa machine personnelle.

Résultat : l'entreprise fait des économies et les employés profitent d'un espace de travail moins encombré et d'un appareil familier. Où est le piège, alors ? On vous l'a déjà dit : l’ordinateur portable le plus pointu ne fait pas le poids face à un ordinateur de bureau raisonnable. Le remplacement du fixe par le portable et le culte de la minceur informatique dans lequel nous a tous embarqués Apple nous a privé des performances. Et c’est parti pour durer.

Que se passe-t-il ?

Apple n’a pas le monopole des bouffées de chaleur. La surchauffe concerne la plupart des ordinateurs portables disponibles, mais pas toujours de façon aussi perceptible. Tout dépend du système de refroidissement et des méthodes de fabrication. Tout acheteur d’ordinateur portable aura remarqué qu'Apple use et abuse des termes « Turbo Boost » et autres « 4,8 GHz » sans jamais expliquer de quoi il s’agit. « 4,8 Ghz » désigne en fait la fréquence d’horloge « maximale » que peut atteindre le processeur d’un MacBook Pro 15 pouces, dans des cas bien particuliers et pour de courtes durées.

Une partie de Fortnite, par exemple, peut pousser un processeur à se dépasser en augmentant peu à peu sa fréquence de fonctionnement. Résultat : on atteint vite une performance-limite pour l’appareil, fixée tant par ses capacités énergétiques que thermiques. Le problème, c’est que les ordinateurs portables chauffent rapidement parce qu'ils sont fins. Pour ne rien arranger, cette finesse les empêche de s'équiper de ventilateurs ou de dissipateurs assez efficaces pour les rafraîchir convenablement.

Le seuil de surchauffe qui déclenche la limitation des performances varie selon les composants. Dans tous les cas, Intel l'appelle « TCC Activation Temperature ». Ce paramètre ne peut pas être changé et reste caché à l'utilisateur pour une bonne raison : il est si complexe qu'il frise l'ésotérisme. Et puis les nombres du Turbo Boost sonnent mieux si on ignore la TCC Activation Temperature. Les fiches produit d’Intel, pourtant riches en détails, jettent même un voile pudique sur lui.

La valeur de la TCC Activation Temperature varie selon le type d’ordinateur utilisé, bien sûr. Certains outils comme l'extension HWInfo pour Windows permettent néanmoins de détecter le moment où elle est atteinte. Sur la plupart des portables, cela se produit quand l'appareil maintient une température de 80 à 90°C sur une longue période de temps. Cela n’est qu’indicatif et les chiffres réels peuvent être bien inférieurs, ce qui signifie alors que votre machine commence à ralentir dès qu'elle commence à chauffer.

L'extension gratuite Intel Power Gadget permet aux propriétaires de MacBook Pro de calculer leur TCC Activation Temperature. Le Youtubeur Linus Tech Tips l'a utilisé pour découvrir que le seuil critique du nouveau MacBook Pro était de 90 degrés, moins de vingt minutes après déballage. La bonne nouvelle, c'est que vous n'atteindrez sans doute pas cette limite en traînant sur le web. La mauvaise, c'est que vous l'atteindrez dès que vous serez un peu exigeant avec votre machine.

La surchauffe des ordinateurs portables n’a rien d’une nouveauté mais le phénomène est toujours aussi difficile à comprendre. La politique d’enfumage marketing d’Intel n'arrange pas les choses. Les « turbo boost », « quatre coeurs » et autre « GHz » peuvent faire illusion, mais ils ne signifient pas grand-chose quand la machine se jugule quasi-systématiquement et qu'elle n'atteint qu'exceptionnellement la fréquence d'horloge annoncée.

Pour les consommateurs, cela se passe souvent de la même façon : l’ordinateur commence par fonctionner à toute vitesse et chauffe progressivement jusqu’à atteindre une température excessive. C'est la surchauffe, l'appareil limite ses performances en silence, mais l'utilisateur le remarque dès qu'il lance un jeu (le framerate est bas) ou tente d'accomplir une tâche gourmande, comme du rendu vidéo.

Sachez que les ordinateurs pour gamers semblent énormes à cause de ces problèmes de température : leurs dimensions leur permettent d'embarquer un système de refroidissement digne de ce nom. Même les modèles les plus « fins » et « légers » de cette gamme sont imposants, car le matériel de haute performance a besoin d'espace.

Le culte de la minceur

Apple a faim de maigreur, ses MacBook et iPhones en sont la preuve. Cependant, ce choix commence à lui coûter. Son dernier-né, un parangon de performances sur le papier, ne peut tenir ses promesses parce que sa forme limite ses performances thermiques.

En démontant le MacBook Pro 2018, iFixIt a révélé le problème. Comme on peut le voir sur la capture d'écran ci-dessus, l'appareil est si dense que les ventilateurs et dissipateurs miniatures sont relégués en marge du boîtier. Cela suffit sans doute pour les utilisations standard, mais certains logiciels professionnels comme Blender 3D ou XCode risquent fort de provoquer la surchauffe en un clin d’oeil.

Même si Apple ne veut rien entendre, un Mac plus épais semble être la seule solution. Le pire, c'est que ce n'est pas la première fois que l'entreprise lance une machine limitée par ses problèmes thermiques. En 2017, après de longues années de silence, le vice-président senior de l'ingénierie logicielle d'Apple, Craig Federighi, a admis que le Mac Pro haut de gamme était retenu par son design : « On pourrait dire que nous sommes coincés dans une impasse thermique. »

Pour les ordinateurs qui, à poids et capacité égaux, acceptent de prendre un peu d’épaisseur, le constat est presque le même. Grâce à son espace de refroidissement optimisé, le XPS 15 de Dell se débarrasse un peu mieux de sa chaleur. Et pourtant, tôt ou tard, lui aussi surchauffe et limite ses performances.

Parce qu'il atteint des sommets de minceur, le dernier MacBook Pro n'a pas assez de place pour dissiper la chaleur. Et comme il n'existe pas vraiment de moyen d'augmenter les performances des ventilateurs, sa température grimpe toujours plus vite.

Quelques audacieux utilisent des outils comme ThrottleStop pour réduire le voltage du processeur, ce qui entraîne une baisse de la température et permet parfois d'obtenir de meilleures performances de l’appareil. Magique ? Long et fastidieux, surtout : personne n’a le temps pour ça et aucune entreprise ne devrait cacher ces limitations avant la vente.

Le vrai problème est ailleurs

Les géants de la Silicon Valley doivent revoir leurs techniques de vente et cesser de sous-informer les clients. Pour autant, le coeur du problème réside bien dans les attentes excessives des utilisateurs professionnels. Développeurs, vidéastes, motion designers, nous réclamons sans cesse des appareils toujours plus fins et néanmoins capables. Nous avons oublié que tout le monde se porterait bien mieux avec un ordinateur fixe. Nous sommes une minorité (très) visible qui s’est obstinée dans la mauvaise voie. Le pire, c'est que nous ne serons sans doute jamais satisfaits.

Depuis l’avènement des tablettes et des smartphones, les ordinateurs de bureau sont passés de mode. Pourquoi garder une grosse boîte sous son bureau si l'on a déjà un superordinateur dans la poche ? Et pourquoi un portable ne pourrait-il pas être aussi performant que cette boîte ? Les utilisateurs de Windows et Linux en recherche de puissance brute peuvent contourner le problème en construisant leur propre PC pour un montant raisonnable. Les fans de MacOS, à l'inverse, sont à la merci d'Apple.

La vérité, c’est qu’Apple ne se concentre plus sur les utilisateurs professionnels. Les MacBook sont devenus des appareils tout-en-un à destination du grand public. Le fait qu'ils continuent à trouver les faveurs de ces professionnels n'est qu'un effet secondaire du succès. Car en réalité, ils ne sont pas toujours les machines les plus adaptées au travail demandé.

Les utilisateurs les plus exigeants souffrent de cette stratégie. La ligne d'ordinateurs de bureau d'Apple est trop limitée pour leur permettre de trouver le bonheur. La seule machine sans problème de température-performances est l'iMac Pro, et il n'est pas à la portée de tout le monde.

Que faire, dès lors ? La réponse est simple : des portables plus gros.

Apple pourrait continuer à viser un public de professionnels et ressortir son modèle de 2015, plus gros et donc mieux équipé pour évacuer les excédents de chaleur. Mais Apple ne le fera jamais, car il n’aime pas les aveux d’échec.

La légèreté, la finesse, l'allure, soyons honnêtes, tout le monde en raffole. Cependant, impossible de bien travailler en robe de soirée. Ceux d'entre nous qui avons besoin de produits Apple pour travailler devons accepter qu'ils ne sont pas assez performants. Nous avons besoin de machines assez épaisses pour accueillir du matériel qui ne souffrira pas de la chaleur. Apple a doté ses nouveaux MacBook de composants de haute qualité et il assure qu'il s'adresse aux pros. Pourtant, ces engins ne tiennent simplement pas le coup face à une charge de travail importante.

Le MacBook Pro n'est pas du tout une machine pour professionnelle, c'est un bel objet pour « prosumer » sans discernement — la nouvelle Touch Bar et la suppression du port SD le prouvent largement. Qu'importe, rit-on sans doute dans les plus hauts bureaux d'Apple. Il rapporte quand même des montagnes d'argent.

Cet article a été initialement publié sur Motherboard US.

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