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santé mentale

Pourquoi il faut arrêter d’employer le terme « dissociation » à tout-va

Il règne une confusion quant à sa signification, même chez les psychologues.

par Kate Mooney; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
16 January 2020, 10:17am

ILLUSTRATION : PETRA ERIKSSON

À mesure qu’il devient socialement acceptable de suivre une thérapie – et d’en parler –, des termes cliniques – crises de panique, déclencheurs, syndrome de stress post-traumatique (SSPT) – s’infiltrent dans le langage courant. Depuis quelque temps, les gens parlent de « dissociation » pour décrire toute une gamme d'expériences, allant de l’abstraction chez le dentiste à l’arrêt mental après avoir lu quelque chose de frustrant, en passant par l’état de transe provoqué par la musique. Certains se demandent ce que ce mot signifie et d'autres sont critiques envers ceux qui l'utilisent trop facilement.

Pour brouiller encore un peu plus les pistes, l'écrivaine Emmeline Cline a récemment publié un essai dans lequel elle qualifie la dissociation de « nouvelle tendance du féminisme », citant le personnage de Phoebe Waller-Bridge dans Fleabag comme le porte-étendard d'un nouveau nihilisme performatif. Cline suggère qu'en réagissant par la dissociation, plutôt que par la crise, la femme blessée devient plus agréable.

Sur Internet, il est certainement plus à la mode de parler de son désespoir existentiel sur un ton détaché et imperturbable que de s’apitoyer littéralement sur son sort, mais il semble exagéré de dire, comme le suggère Cline, que l'acte de dissociation est un choix – « La plupart des filles apprennent à se dissocier tôt », écrit-elle – ou une nouvelle forme de féminisme. Mais l'article – et les posts sur Twitter – révèle qu'il est nécessaire de clarifier la signification du terme et de se se demander si le fait de parler à la légère de la santé mentale est en soi une mauvaise chose.

L'American Psychiatric Association définit la dissociation comme une expérience de détachement mental, ou de déconnexion entre l'esprit et le corps ; un mécanisme d'adaptation inconscient qui se développe généralement en réponse à un traumatisme. Dans le pire des cas, la personne qui se dissocie peut souffrir d'amnésie, de perte d'identité et d'incapacité à se reconnaître ou à reconnaître son environnement.

Selon Bethany Brand, psychologue clinicienne et experte en traumatisme et en troubles dissociatifs, « nous nous dissocions tous dans une certaine mesure. Le problème, c’est qu’il règne une confusion quant à la signification de ce terme », même chez les psychologues. Selon elle, la dissociation est mieux comprise comme un continuum d'expériences. À un extrême, il y a la « dissociation non pathologique », comme « l'hypnose au volant », qui désigne l’état second provoqué par la monotonie d’un trajet, ou l’« euphorie du coureur », qui désigne la sensation de bien-être ressentie après une séance de sport. À l'autre extrême se trouvent les événements plus problématiques, comme les trous de mémoire ou le trouble de « dépersonnalisation/déréalisation » (le sentiment d’observer sa propre vie de l’extérieur ou d’être détaché·e de son environnement). Les personnes chez qui on a diagnostiqué un trouble dissociatif de l'identité (TDI) peuvent même se « diviser » en états de personnalité distincts (ce qu'on appelait autrefois le trouble de personnalité multiple).

Les symptômes dissociatifs accompagnent souvent les troubles anxieux. Pendant les crises de panique, les gens peuvent éprouver un sentiment de déréalisation, où le monde autour d'elleux semble brumeux, surréaliste. Les expressions les plus graves de la dissociation proviennent du traumatisme. Les victimes d'agression sexuelle peuvent vivre une expérience extracorporelle où elles vont se voir dans un coin de la pièce ou flotter au-dessus d'elles-mêmes (soit pendant l'agression, soit lorsqu'elles s'en souviennent plus tard) ; les enfants qui subissent des abus apprennent à « s'engourdir émotionnellement et physiquement » pour bloquer les souvenirs douloureux et survivre à ce qui leur arrive, explique Brand. La dissociation peut se développer comme une technique adaptative pour faire face à une détresse grave, mais elle peut aussi devenir une habitude conditionnée que certain·es gardent à l'âge adulte et qui peut entraîner un large éventail de problèmes, allant de la difficulté à rester suffisamment présent pour fonctionner au quotidien, à l'incapacité de vivre pleinement ses émotions.

Alors comment savoir si vous êtes vraiment dissocié·e ou simplement rêveur·se ? Au moment du diagnostic, on demande généralement aux patient·es de décrire leurs symptômes et parfois de remplir un questionnaire de l'échelle des expériences dissociatives, qui présente une gamme d'expériences et de fréquences. Selon Brand, lorsque le comportement interfère avec le fonctionnement quotidien (il y a une différence entre regarder dans l'espace et perdre la notion du temps, par opposition à se regarder dans le miroir et ne pas se reconnaître) est un bon indicateur de l'existence d'un problème.

Un artiste indépendant de 34 ans, qui a demandé à rester anonyme, explique qu'il souffre d'un syndrome de stress post-traumatique (SSPT) complexe résultant de la violence psychologique dont il a été victime pendant son enfance. Sa fonction exécutive se détériore et il oublie parfois des heures, des jours, des semaines, voire des mois entiers, mais ne s'en rend pas compte avant de « reprendre conscience ». « Cela commence généralement par un déclencheur lié à un traumatisme passé, dit-il. Ma mémoire prend un voile onirique et je remets en question tout ce dont je me souviens. Mon existence semble de moins en moins réelle. »

Dans de tels cas, le traitement consiste à « favoriser la reconnexion émotionnelle avec soi-même », selon Marlene Steinberg, psychiatre, chercheuse en troubles dissociatifs et auteure de The Stranger in the Mirror : Dissociation - The Hidden Epidemic. « Dans le processus de cette psychothérapie, les gens prennent conscience des déclencheurs du développement de leur dissociation, apprennent à distinguer les facteurs de stress du passé des choix actuels et apprennent des façons constructives et non dissociatives de gérer le stress, encourageant la guérison de sentiments authentiques, auparavant déconnectés. »

Brand estime que la prolifération de ce terme est un bon signe, car elle indique que davantage de professionnel·les de la santé mentale sont formées aux effets potentiels des traumatismes. « Cela se répand dans les médias et de plus en plus de gens entendent ce mot », dit-elle. Mais l’employer pour décrire « une perte de concentration parce qu’on ne veut pas penser à quelque chose » est probablement une erreur et pourrait être désobligeant pour les personnes qui souffrent d'un véritable traumatisme et d'un trouble dissociatif de l’identité.

Si vous faites partie des sceptiques qui soupçonnent que les gens se « dissocient » pour paraître cool et branché, les adolescent·es sur TikTok pourraient vous faire changer d'avis. Sur l’application, de nombreux·ses jeunes font des vidéos qui capturent ce qu’est la dissociation, mais iels ne jouent pas la comédie – iels recréent leurs expériences.

Cora Lanzo, une lycéenne de 18 ans qui gère le compte TikTok, a été diagnostiquée avec un SSPT et souffre de dissociation au quotidien. « Cela conduit généralement à des crises de panique et beaucoup d'anxiété. J’ai aussi du mal à me concentrer », dit-elle.

Dans une vidéo, Lanzo lance à la caméra : « Hey, voyons où en est la dissociation ! » et se fige tandis que ses yeux se promènent dans la pièce. Dans une autre vidéo, elle demande à ses abonné·es s'iels connaissent cette sensation où « vous êtes comme une âme qui flotte dans un vaisseau et vous vous demandez si c’est ça la vraie vie ou si vous êtes juste dingue ».

« En 2019, s'évader n'est pas seulement quelque chose que l'on fait pour le plaisir, c'est une tactique de survie à une époque où le monde est inévitablement stressant et hors de contrôle » – Anna Silman, journaliste

« Pensez-y de cette façon : vous marchez vers une destination et vous en êtes conscient·e. Mais soudain, vous êtes à destination, dit-elle. Vous n'avez aucune idée de comment vous êtes arrivé·e là. Votre esprit s'éteint complètement d'une certaine façon. Vous perdez le contact avec la réalité pendant un moment. »

Tori, une étudiante de première année de 18 ans qui souffre d'anxiété et de trouble du déficit de l’attention (TDA), explique que lorsqu'elle se dissocie, elle se déconnecte et n'est plus du tout présente, mais elle ne s’en rend pas compte avant de reprendre conscience. « Lorsque vous vous réveillez, c’est comme si quelqu'un avait appuyé sur la touche lecture de la télécommande. Je dois souvent demander à la personne à qui je parle de répéter ce qu'elle a dit », dit-elle.

« En 2019, s'évader n'est pas seulement quelque chose que l'on fait pour le plaisir, c'est une tactique de survie à une époque où le monde est inévitablement stressant et hors de contrôle », écrit Anna Silman dans un article récemment paru dans le magazine New York sur la popularité de la kétamine, un anesthésique dissociatif qui « engourdit votre corps et vous donne l'impression de vous éloigner de votre environnement, comme si vous regardiez votre propre vie plutôt que de la vivre ».

Nous sommes nombreux·ses, qu'on nous ait diagnostiqué·es avec un trouble anxieux ou que nous soyons simplement dépassé·es par les horreurs de nos réseaux sociaux, à chercher des moyens de sortir de notre tête ou, du moins, de nos téléphones. Il est logique que la capacité de s'éteindre en douceur lorsque nous sommes stressé·es soit attrayante : c'est une compétence quelque peu convoitée, comme la méditation ou la pleine conscience.

Idéalement, davantage de conversations autour de la dissociation mèneront à une plus grande prise de conscience de la condition et, nous l'espérons, à une plus grande sensibilité au langage que nous utilisons pour la décrire. En attendant, à moins d’avoir reçu un diagnostic de la part d’un·e médecin ou d’être sous l’emprise de la kétamine, contentez-vous de dire que vous avez des absences.

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Cet article a été publié sur VICE US.

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