Culture

« De la terreur, mes sœurs ! » : la révolte trans (enfin) au cinéma

Rompant avec le pathos et le voyeurisme accompagnant habituellement les représentations trans au cinéma, « De la terreur, mes soeurs ! » est un film-manifeste puissant et déjanté qui espère bien faire des émules.

par Matthieu Foucher
27 November 2019, 3:11pm

« Le temps de la négociation n’est plus [...]. Parce que, mes sœurs, le monde vous préfère mortes, résistons à la cis-norme ». Guidées par la voix robotique de Dustin Muchuvitz déclamant un puissant manifeste contre la transphobie d’État, des dizaines de personnes trans brûlent simultanément leur carte d’identité. Dans De la terreur, mes sœurs !, dernier court-métrage d’Alexis Langlois, la Dj et modèle aux cheveux flamboyants – rencontrée par i-D en 2016 – partage l’affiche avec la comédienne Naëlle Dariya (Un couteau dans le cœur et 120 battements par minute), la musicienne Nana Benamer et la mannequin Raya Martigny. Une joyeuse bande déjà connue des nuits queers parisiennes et aperçue dans le précédent film de ce jeune réalisateur, car derrière ce joli casting se cache une réelle histoire d’amitié : « De la terreur, mes sœurs ! est avant tout un film de copines et d’amour, » explique Naëlle Dariya, appuyée par Nana Benamer : « Alexis s’est inspiré en partie de nous pour l’écrire. Nos personnages respectifs sont des versions de nous-mêmes, magnifiées parfois, caricaturées à d’autres moments, tout à fait la copie conforme dans certaines scènes, explique la musicienne. Il nous connaît parfaitement, il n’a pas fait un film sur nous mais avec nous, et c’est là un détail très important. »

Soucieux d’en faire des héroïnes, le réalisateur a, avec la scénariste Hania Ourabah, imaginé pour ses amies « de vrais rôles de cinéma qu’on n’offre pas forcément aux filles trans, et taillés à leur démesure ». Un pari particulièrement réussi, et soutenu par un pitch efficace : dans ce film coloré et pop évoquant Gregg Araki et le queer cinéma américain, nos quatre héroïnes, lassées par la transphobie ambiante et rassemblées le temps d’un café, se laissent aller à imaginer la revanche qu’elles aimeraient prendre sur la société cisgenre. Au-delà de la présence d’autant d’acteurs trans à l’écran d’un film ouvertement militant, c’est la libertée incarnée par les héroïnes qui semble marquer un tournant : « Elles font et disent ce que bon leur semble, se présentent dans leur apparence d’une manière complètement différente de ce qu’on a pu voir dans les documentaires à sensations, les talk-shows, les mauvaises séries télévisées ou les films. Voilà pour moi l’étape nouvelle en termes de visibilité, analyse Nana Benamer. Il y a bien sûr une féminité exacerbée qui se dégage des personnages, mais cette féminité n’est ni sage ni complaisante, je crois qu’elle joue le rôle d’arme contre les yeux généralement avides du spectateur cis qui cherche avant toute chose à voir les failles, à défaire les corps trans. »

Puissantes, drôles et solidaires, les héroïnes semblent capables de tout pour faire tomber la cis-suprématie et, de la violence d’État aux insultes, des agressions à l’invisibilisation, elles tentent chacune à leur manière de répondre aux multiples manifestations de la transphobie. « On voit enfin des protagonistes trans qui, à partir de drames qu’elles vivent au quotidien, décident d’agir et de contrer l’ennemi. C’est vachement excitant ! » se réjouit Naëlle Dariya. Mais si la marginalisation subie par les personnages est bien le point de départ du film, celui-ci reste en premier lieu une comédie qui, sur un ton transgressif et absurde collant aux personnalités des actrices, joue avec les codes du revenge movie et propose de renverser la violence sur un ton joyeusement cathartique. « Ado, quand j’ai vu Kill Bill ou Thelma et Louise, je rêvais d’être une de ces héroïnes qui défoncent des mecs. Ceci dit, je l’ai aussi fait dans la vraie vie, et c’est toujours un régal de mettre un coup de poing à un agresseur qui ne s’attendait pas à ce que je réplique, » poursuit Naëlle Dariya, illustrant l’aspect jubilatoire du film.

Rompant avec le pathos voyeuriste qui accompagne habituellement les représentations trans, De la terreur, mes sœurs ! a été difficile à produire car régulièrement retoqué par les commissions : « On m’a demandé pourquoi je ne ferais pas un documentaire, pourquoi on ne montrerait pas plutôt les filles en train de souffrir dans leur quotidien, » confie Alexis Langlois, finalement sauvé par France Télévisions, qui a financé le film et devrait le diffuser dans les mois qui viennent. En attendant, le court a déjà remporté le Grand Prix du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux (FIFIB) où il était présenté fin octobre, notamment grâce au soutien de l’actrice Zahia Dehar, membre du jury particulièrement touchée par le film. Une belle victoire pour l’équipe qui, bien que saluant l’apport des festivals LGBT, se réjouit que le film n’y soit pas cantonné : « En festival, plein de gens disaient ‘on se sent exclus de ce film’ mais l’universalité, c’est s’identifier à des personnes parce qu’elles nous touchent : si des gens peuvent s’identifier à des étoiles de mer et pas à des personnes trans, ce sont eux qui ont un problème, » explique le réalisateur. Interrogeant le pouvoir du cinéma dans une mise en abyme finale émouvante et portée par Nana Benamer, De la terreur, mes sœurs ! espère ainsi faire un pied de nez au conservatisme des commissions, et surtout des émules : « Nous, on se tape des films straights toute la journée. Ce qui serait cool, c’est qu’il n’y en ait plus un film de ce genre, mais cinquante ! » conclut Alexis Langlois. Le straight cinema n’a qu’à bien se tenir.

De la terreur, mes soeurs !

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Cet article a été publié sur VICE FR.

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