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Vessies de porc et confettis – comment les Blancs-Moussis ont changé ma vision de la fête

J’ai passé trois jours à Stavelot parmi les vessies, les bières, les harengs séchés et des mecs costumés qui, à première vue, foutent un peu les boules. C’était merveilleux.

par Romain Vennekens; photos Romain Vennekens
13 June 2018, 11:07am

Lors du Carnaval de Stavelot, des centaines d’hommes en uniforme blancs et affublés de masque au long nez rouge sortent dans les rues pour foutre le bordel. C’est le rituel du Laetare, où le Blanc-Moussi – « vêtu de blanc » en wallon – est roi. Techno de kermesse et Jupiler au litre s’y mélangent alors aux rites séculaires. J’ai intégré un groupe de jeunes Stavelotains et je les ai suivi durant ces trois jours de chaos pour tenter de comprendre ce mélange de traditions et d’excès.

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Samedi, 13 heures. Ça sent la pisse et la campagne. On est à Stavelot, en Ardenne. Deux heures de route depuis Bruxelles pour arriver dans ce que le centriste que je suis appelle affectueusement « le fin fond de la Belgique ». J’ai rendez-vous avec Nico, Jo, Simon, Pierre et Sébastien, un groupe de potes dans la vingtaine. A côté d’eux, un camion débordant de vessies de porc gonflées et attachées en grappe. Ça explique l’odeur. 1085 vessies qu’ils vendent à la cool à 1,5 euros la pièce. Demain, ça sera l’un des accessoires obligatoires du Blanc-Moussi.

Ce personnage carnavalesque est le gardien d’un rite qui secoue Stavelot depuis des centaines d’années, celui du Laetare, « réjouis-toi » en latin. Et pour se réjouir, on ne perd pas une seconde. Direct, on m’offre des bières et alors que Sébastien passe des vinyles dans l’entrée du garage, Jo découpe des grappes de vessies à l’aide d’un couteau. On m’observe un peu. Au delà de l’appareil photo pendu à mon cou, l’accent est fort ici et le mien en devient malgré moi pédant, voir pédé (merci le franc-parler ardennais). Je commence à avoir envie de pisser mais à force de voir toutes ces vessies passer de mains en mains, j’hésite. L’analogie est dérangeante.

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On se retrouve ensuite dans un dortoir aménagé au dessus de la librairie du village. Le lieu sert de QG durant ce long week-end de fête. Il faut dire que le groupe est soudé. Etre Blanc-Moussi, c’est s’inscrire dans une tradition et une communauté qui rassemble toutes les générations. « Blanc-Moussi, c’est une vie » me dit Jo. Et puis c’est un truc de mecs aussi. Cela donne un fort sentiment d’appartenance qui rassure autant qu’il dicte ses codes. On affiche sa virilité en échangeant des blagues de cul mais avant tout on est ensemble. C’est ça le plus important.

« C’est les Ardennes, on est chez nous, on se lâche.»

Je crois que l’ambiance et la bière commencent à agir sur moi car sans trop savoir comment, je me retrouve avec une perruque mulet et un complet de sport Adidas. La première soirée peut commencer. Elle se traduira par une succession de tableaux absurdes où je me surprendrai à danser sur de la musique péruvienne entouré de types habillés en ananas, à débattre de la taille des fricadelles et des pains cochons – nom local du pain saucisse – ou à discuter avec le jeune croque-mort du village qui s’avère être aussi pizzaiolo. Sans rire. Faut avoir de la dérision ici et ils en ont. On rit de tout, on ne se prend pas au sérieux et ça fait du bien. « C’est les Ardennes, on est chez nous, on se lâche » me dit Pierre. L’humour remet tout à plat, il sauve, fait tenir et purifie. C’est ce qui fait qu’on peut être scandaleux et que personne ne te fera chier le lendemain. Il est l’essence même qui fait vibrer et exister tout carnaval.

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Dimanche, 11 heures. Je me lève péniblement. La nuit fut courte. Après avoir enfilé trois cafés, je sors en rue. L’excitation est tangible. La ville commence à se remplir : on attend 25 000 spectateurs pour le cortège. De partout sortent d’étranges personnages appartenant aux différents groupes costumés. A 14 heures, la parade commence. Le Blanc-Moussi en est le point final. Masque sur la tête, cape durcie à l’amidon, il vient retourner la ville. De la simplicité de son costume et du nombre de ses semblables ressort quelque chose d’inquiétant. C’est une cohorte d’individus identiques et anonymes. Le masque lui fait prendre la nature d’un être surnaturel. Il devient alors la créature d’un rituel ancestral venu ré-instaurer le chaos originel. Le blanc immaculé de son costume contrebalance la souillure qu’il amène avec lui.

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Tout l’enjeu est de salir symboliquement le spectateur à coup de confettis, de vessies de porc et de harengs séchés. Il faut le secouer gentiment pour lui faire prendre part au rite et lui permettre, lui aussi, de lâcher prise. Car si cette fête est à l’origine celle de la mi-Carême, venant marquer la coupure du jeûne et la réjouissance face à l’arrivée prochaine du Christ, elle retrouve aujourd’hui sa forme plus primitive. Celle qui marquait le cycle des saisons et la traversée du désordre menant à la régénérescence des êtres. Une liesse populaire et générale s’empare alors de Stavelot durant plusieurs heures. Elle trouve son point culminant dans le rondeau final qui emmène tout le monde dans une danse circulaire sur la place du village, le tout sous une pluie constante de confettis. Les pavés se teintent de rose, de bleu et de vert sous les acclamations du public et les coups de grosses caisses et de trompettes de la fanfare. Et si pour la grande majorité la fête se termine ainsi, elle ne fait que commencer pour le Blanc-Moussi qui la continuera en sous-sol, dans les caves de l’Abbaye.

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Je retrouve la bande dans la maison familiale de Nico. Tout le monde est écroulé dans les canapés, il y a un sentiment de travail accompli. Depuis le balcon, on a vue sur la Grand Place, désormais vide. Il ne reste que quelques reliques : verres de bière écrasés, vessies éclatées. Une vieille dame tente de balayer devant sa porte. C’est touchant de la voir s’atteler à cette tâche qui semble aussi laborieuse qu’inutile au vu de la quantité de confettis qui a recouvert la ville. Il n’empêche, il faudra bientôt commencer à remettre de l’ordre. Mais pas tout de suite. Pas encore. Autour de la grande table, on s’empiffre de sandwiches mous avec de la salade russe, plat de carnaval – local et hivernal – aux pommes de terres et aux harengs. Il faut de la nourriture qui tienne au corps et surtout qui permette au foie de tenir sur la longueur.

« Les nez deviennent des cornes qui balancent en rythme, des sexes tendus célébrant la fertilité du printemps à venir. Je suis en pleine bacchanale, entouré de satyres.. »

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23 heures, dans les caves, on n’échappe pas aux tubes des années 80, 90 et 2000 et ça fait toujours un peu mal. Alors je me rabats sur le bar. Au milieu du désordre ambiant, je finis par avoir des conversations de sourd. Je hoche la tête alors que je n’entends pas un mot de ce qu’on me dit. De toute façon, plus rien n’a vraiment de sens, ni d’importance. Plus la nuit avance et plus les esprits se troublent. La confusion devient de plus en plus intérieure. Vers les 4 heures du matin, le dj considère qu’il est temps de balancer des beats plus électroniques et linéaires. Ça me réveille, je me rapproche des baffles. Pour cette Nuit Blanche, les Blancs-Moussis sont invités à rester en costume. C’est beau de voir ces personnages mythiques évolués sur de la techno. Avec leur masque posé sur le dessus de leur tête, les nez deviennent des cornes qui balancent en rythme, des sexes tendus célébrant la fertilité du printemps à venir. Je suis en pleine bacchanale, entouré de satyres. Je m’abandonne à la fête et à mon propre chaos. Le temps et l’espace n’ont plus de limites claires, j’entre dans le rite. On me sert dans ses bras : « c’est tellement bien que tu vives ça avec nous ! ». Je commence à comprendre l’ampleur du pouvoir du Laetare.

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Vers 6 heures du matin, les derniers rescapés sont attendus chez le Grand Maître de la confrérie des Blancs-Moussis. Dans son salon, entouré de cadres à dorures, celui-ci sert le champagne, alors que dans la cuisine, certains s’affairent à la friture. Tout le monde est crevé mais le moment a quelque chose de solennel. On est chez le Grand Maître, tout de même. Pourtant ça reste un joyeux bordel. Ça se passe des Fish Sticks et de la mousse au chocolat sur de la sauce Andalouse, ça fait des tours de la maison sur un tracteur en plastique ou joue à la balle dans le hall d’entrée. Je ne questionne plus rien, je ris beaucoup. Les conventions n’ont plus aucune importance. Et puis, petit à petit, ça commence à fermer les yeux et à sombrer de partout. Et c’est émouvant de les voir s’endormir ainsi, serrés dans les mêmes canapés, le masque toujours sur la tête, Blanc-Moussi jusqu’au bout.

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Lundi, 15 heures. Sur la route du retour un orage violent éclate. Après quelques minutes, un soleil éblouissant engloutit tout. Il me semble que ça y est, pour de vrai, j’ai quitté le chaos, le rituel est bel et bien terminé. Durant ces 3 jours, j’ai été accueilli avec une telle générosité, une telle amitié, que malgré la fatigue, je me sens étrangement rechargé. Ensemble, nous avons traversé l’orage. J’ai renoué avec des choses que j’avais gardées enfuies depuis longtemps, avec ma part wallonne et avec cette dérision qui pousse à ne pas se prendre trop au sérieux. J’ai vécu la fête dans sa forme primitive, celle d’une réjouissance collective, entre rituel et anarchie. Tout cela je l’ai partagé avec le Blanc Moussi qui, à Stavelot, est roi. Lorsque de spectateur, il nous fait acteur, on danse avec lui, lorsqu’il plonge dans l’excès, on le suit. Et quand après trois jours, le corps épuisé, mais le cœur remplis, il s’éteint, c’est toute la fête qui s’arrête aussi.

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