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John Titor, voyageur du futur et légende disparue d’Internet

Apparu en 2000 sur l'Internet protozoaire des chats IRC, John Titor prétendait venir du futur et nous expliquer comment voyager dans le temps. Et le pire, c'est que c'était très convaincant.

par Thibault Prévost
30 May 2018, 10:04am

Photo via Flickr: licu

Le 21 octobre dernier, le monde fêtait en grande pompe le « Back to the Future Day », jour de l’arrivée fictive du héros du film de Robert Zemeckis, Marty McFly, dans ce qui était alors le futur. L’occasion pour une bonne partie des médias de comparer le désormais rétro-futuriste 2015 dépeint dans le film avec le nôtre, et d’en tirer au moins un enseignement : Robert Zemeckis s’est bien planté avec ses histoires de hoverboards et n’a même pas été foutu d’anticiper la démocratisation du smartphone.

Le voyage dans le temps, quant à lui, n’a pas bougé de l’étagère des fantasmes technologiques sur laquelle H.G Wells l’a placé dès 1895 en publiant La machine à explorer le temps. N’en déplaise à ceux qui rêvent d’aller visiter le passé en DeLorean, Stephen Hawking lui-même s’est penché sur la question. Et a conclu, dans une démonstration d’une implacable logique, qu’un tel voyage était fondamentalement impossible puisqu’aucun homme du futur n’est jamais venu nous rendre visite dans le présent. Il le prouva d’ailleurs en 2009, en organisant une soirée destinée aux voyageurs temporels à laquelle personne ne vint…puisqu’il avait envoyé les invitations le lendemain. Point final ? Pas pour tout le monde.

Il y a quinze ans, l’Internet balbutiant des chats IRC fit la connaissance de John Titor, un personnage énigmatique qui, en quatre mois d’activité sur les plateformes de chat, forgea l’un des mystères les plus fascinants du Web embryonnaire. La raison? John Titor prétendait être un voyageur temporel venu de 2036, en mission dans le passé pour une courte période. Mieux, il fournissait des informations détaillées sur sa machine et son mode de fonctionnement, tout en distillant quelques informations sur les événements à venir.

« Bonjour. Je suis un voyageur temporel venu de l’an 2036. Je rentre chez moi après avoir récupéré un ordinateur IBM 5100 en 1975. »

Le 2 novembre 2000, John Titor apparaît sur le forum, fermé peu de temps après, du site d’Art Bell, un animateur radio spécialiste du paranormal et des théories complotistes, avec le message suivant : « Bonjour. Je suis un voyageur temporel venu de l’an 2036. Je rentre chez moi après avoir récupéré un ordinateur IBM 5100 en 1975. Ma machine à voyager dans le temps est une unité de déplacement temporel à masse stationnaire fabriquée par General Electric. L’unité est alimentée par deux singularités positives à rotation maximale qui produisent un sinusoïde de Tipler désaxé. Je serai heureux de poster des photos de l’unité. » Dans les posts suivants, John Titor tient sa promesse et poste plusieurs photos du dispositif, monté – comme dans Retour vers le Futur– sur une voiture, une Chevrolet de 1967. Et se met à répondre aux questions posées par les internautes, avec plus ou moins de précisions selon le sujet.

Les plans supposés de la machine à voyager dans le temps de Titor.

Dans son présent, écrit-il, il est un soldat stationné à la base américaine de Tampa, en Floride, avec sa famille. En 2036, explique-t-il, le monde se remet doucement d’un conflit nucléaire mondial survenu…en 2015, à la suite d’une guerre civile aux Etats-Unis, d’une épidémie de vache folle et d’une série d’événements ayant conduit à «l’effondrement de l’Occident ». Bilan : trois milliards de morts. Résultat? Une société nouvelle aux accents décroissants et survivalistes, où « la nourriture et le bétail sont élevés localement », « les gens passent plus de temps à lire et se parler face-à-face » et « la vie est centrée sur la famille et la communauté », qui possède Internet et le voyage temporel mais s’est donc débarrassée des supermarchés et de la mondialisation.

Au fil des messages, John Titor étoffe son histoire et répond patiemment à ses détracteurs, trouvant toujours une parade logique à leur opposer, tout en précisant que son but « n’est pas d’être cru ». Un sens du détail et des connaissances techniques solides qui fédèrent rapidement une petit communauté de convaincus et valent même à l’homme d’être interviewé sur un talk-show radio américain. Le 22 mars 2001, comme il l’avait prévu, John Titor annonce son départ et disparaît des chat rooms. Pendant quelques années, sa légende reste vivace, entretenue par des sites Internet dédiés, un livre publié en 2003 ou une émission de télé cherchant à percer le mystère de son identité.

Mais les années passent et les prédictions faites par le chrononaute se révèlent fausses : l’épidémie de Creuztfeld-Jakob n’arrive pas, les Jeux olympiques de 2004 ne sont pas annulés, le président élu en 2005 n’essaie pas « désespérément d’être le nouveau Lincoln »-puisqu’il s’agit de George W.Bush- et, surtout, John Titor n’évoque jamais l’imminence des attentats du 11 septembre. Normal, me direz-vous, puisque le voyage temporel n’existe pas. Pour reprendre Carl Sagan, en science, « des affirmations extraordinaires requièrent des preuves extraordinaires », que l’étrange internaute ne fournit jamais. Tout en sachant rester suffisamment jargonnant dans ses explications scientifiques pour donner le soupçon de crédibilité qui fait, encore aujourd’hui, sa légende.

Car derrière un amoncellement de prédictions farfelues et d’affirmations invérifiables, l’histoire de John Titor comporte aussi son lot d’informations techniques et scientifiques pointues, suffisantes pour admettre qu’il s’agit là d’un hoax extrêmement détaillé, surtout lorsque l’on se replace dans le contexte d’un Internet protozoaire où Wikipédia n’est encore qu’un projet.

Le voyageur du futur explique être revenu en 1975 pour se procurer un ordinateur antédiluvien, l’IBM 5100. Un choix étrange, qu’il justifie par une fonction particulière (et cachée) de la machine ordinateur : sa capacité à émuler différents langages de programmation, du BASIC à l’UNIX. La société du futur aurait donc besoin de ce vieil appareil pour s’éviter un bug majeur lié à UNIX en 2038. Et le plus intéressant, c’est que tout est vrai.

D’une part, l’IBM 5100 possède bien cette fonctionnalité, dissimulée depuis les années 70 par peur de la concurrence et révélée dans les années 2000 (soit après la disparition de Titor); d’autre part, les ordinateurs équipés du système d’exploitation UNIX devraient bien souffrir d’un bug massif en janvier 2038, à la manière du bug de l’an 2000 avorté. Enfin, il est tout à fait possible que les scientifiques de 2030 utilisent toujours de vieux ordinateurs du début du XXe siècle : comme le pointe le Telegraph, le vaisseau spatial Orion de la Nasa, prévu pour voler en 2023, embarquera à son bord des ordinateurs de 2002. Qui que soit John Titor, ses connaissances informatiques étaient donc, pour l’époque, extrêmement poussées.

« Et le voyage dans le temps, il l’explique comment, alors? », demanderez-vous. Là encore, John Titor fait preuve d’une grande finesse en s’entourant d’un ensemble de concepts pointus en physique relative et quantique, jamais vérifiés par l’expérience mais pas réfutés pour autant. Selon lui, sa machine –modèle C204- manipule la gravité et se déplace dans le temps grâce à « deux microsingularités créées, capturées et nettoyées dans une grande installation circulaire.» En d’autres termes, deux trous noirs créés en laboratoire et capturés par électrification. Vous avez dit LHC ? Lui aussi : « La découverte qui mènera à cette technologie aura lieu dans un an (soit en 2002) lorsque le CERN (qui gère le LHC) activera son dispositif », précise-t-il. Dans les faits, la mise en service du collisionneur de Genève, initialement prévue en 1999, ne se fera qu’en 2007. Néanmoins, après la découverte du boson de Higgs l’année dernière, l’accélérateur de particules s’applique justement depuis le 26 octobre à…créer des mini-trous noirs.

L’un des schémas fournis par Titor pour expliquer le fonctionnement de sa machine.

Dans un de ses posts les plus didactiques, John Titor fait également référence aux cylindres de Tipler et aux trous noirs de Kerr, deux modèles prédictifs de trous noirs en rotation permettant la création de « trous de vers » entre différents univers. Il renvoie également les internautes aux travaux de Roger Penrose et Stephen Hawking , deux figures éminentes de la cosmologie, dont le second déclarait récemment qu’un tel voyage était possible. Il cite également la théorie du multivers d’Everett-Wheeler pour répondre à ses détracteurs, qui ne manquent pas de mettre en avant le paradoxe temporel (revenir dans le passé et tuer son père signifie ne pas naître, donc ne pas tuer son père, donc naître, etc). Cette théorie quantique stipule que chaque conséquence d’un événement coexiste simultanément, chaque choix créant un nouvel univers.

Le voyage dans le temps serait en fait un voyage entre une infinité d’univers parallèles -mais tous légèrement différents- effectué à l’aide de trous noirs artificiels en rotation. « En modifiant la vitesse et la direction de la rotation, vous avancez ou reculez dans le temps», précise le chrononaute. Mais pas à volonté : la machine ne permettrait de voyager qu’à plus ou moins 60 ans de distance, la divergence entre les univers devenant ensuite trop importante. Plus on voyage dans le temps, plus on observera de différences, « le chemin dans le temps se faisant comme dans un cône », décrit-il. La divergence entre son univers et le nôtre étant « de 1 à 2% », elle explique que ses prédictions ne se soient pas réalisées…et annihile tout procès en mythomanie. Par sa seule venue, John Titor a empêché l’éclatement de la Troisième guerre mondiale. Pas mal, non ?

Si le LHC n’a pas encore permis de découvrir le voyage dans le temps, le modèle proposé par l’érudit mythomane de l’an 2000, aussi cultivé en informatique qu’en physique quantique et en cosmologie, a au moins le mérite de la crédibilité. A tel point qu’un brevet de machine à voyager dans le temps, reprenant par le menu le modèle proposé par John Titor, a été déposé aux Etats-Unis en 2006. De même, les spécifications techniques qu’il apporte, décrivant le fonctionnement de la machine, ses composants, fournissant de soi-disant photos et pages du manuel d’utilisation et décrivant par le menu l’expérience d’un voyage temporel en vieille Chevrolet (prévoir d’être « soumis à une force d’1,5 à 2G », d’avoir chaud et de manquer d’oxygène) contribuent à en faire l’une des plus belles légendes de l’Internet d’antan, aussi irréfutable qu’invérifiable. Ou, d’une certaine façon, une excellente histoire de science-fiction.

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