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Dois-je gérer mon couple comme une startup ?

Avec moi, ça sera ultra premium, immersif et disruptif.

par Paul Douard
05 July 2018, 4:16pm

Alice est belle et intelligente. Elle ressemble à un écureuil quand elle se nourrit et passe régulièrement au-dessus de mon épaule quand j’écris pour corriger mes maladresses grammaticales – tout en essayant de me déshabiller. J’abdique inéluctablement, comme ici. Si ce tableau dépeint un bonheur que je commence tout juste à caresser, loin d’une vie faite de packs d’eau à acheter au Super U et de soirées bowling dans la zone d’activités de Limoges, tout s’est évaporé en quelques instants.

Alors que nous étions nus, étendus côte à côte, elle me lança : « Tu sais, j’aimerais bien que tu sois un peu plus proactif. » Oui, elle parlait bien de nos relations sexuelles. Brutalement, son appartement s’est transformé en Direction des ressources humaines. Son lit était devenu un bureau d’angle beige et son dressing, une armoire remplie de dossiers orange soutenus par un rail. J’étais terrifié. Cherchant des réponses face à ce cataclysme, j’ai vite compris que ce langage corporate qui venait, chez moi, de tuer dans l’oeuf toute velléité d’aventure, était admis par tous les habitants de ce monde. Choqué, j’ai voulu comprendre pourquoi les relations de couple du XXIe siècle sont désormais ponctués quotidiennement d’entretiens d’évaluation annuels.

Le travail a fait de moi un être gris. La torture psychologique qu’il représente se matérialise chaque jour dans le corps de Marc, ce voisin d’open space qui n’a pas conscience de son corps et frappe mon pied sous la table à intervalles réguliers. « Ah, sorry mec ! » Pendant un temps, j’ai cru que le travail était qu’une activité que l’on pouvait oublier une fois chez soi. Il n’en est rien. Le travail est partout. Grâce à un taux de chômage proche des 8,9%, la plupart des gens ont un job. D’ailleurs, tout le monde veut travailler alors que 36% d’entre nous ont déjà fait un burn-out.

Les gens travaillent tout le temps, répondent à leurs mails le soir et ils adorent ça. Nous sommes devenus les entrepreneurs de notre vie, des travailleurs du monde qui ne répondent qu’à une seule religion : la croissance. De fait, nous n’avons pas ramené que des dossiers à la maison. Nous avons aussi rapporté le langage abject de la vie en entreprise. On pensait que l’anglais était devenu la langue universelle. C’est faux. Le langage Powerpoint a pris le dessus.

Pour la sociologue Agnès Vandevelde-Rougale, auteure de La Novlangue managériale : emprise et résistance, « C’est un langage qui sert à mobiliser les êtres humains au service d’un objectif. Ce n’est pas vraiment une langue à part entière, […], plutôt une façon de s’exprimer qui détourne les mots et les codes idiomatiques classiques à son profit, à l’image d’un virus. », a-t-elle expliqué récemment au Monde.

Un virus donc, qui aujourd’hui contamine tous les pans de nos vies. Si Alice utilise ce langage, c’est pour obtenir quelque chose de moi, telle une manager cherchant à reprendre le lead sur un deal trop déceptif : ma performance sexuelle. J’ai peur que très bientôt, un surprenant mais non moins agréable « Prends-moi s’il te plaît » soit remplacé par « Mutualisons nos ressources, TOUT DE SUITE ».

Transposée dans nos relations de couples, cette novlangue amène une confusion quant à la nature même d’une relation. Doit-on agir avec notre mec/meuf comme on le fait au sein de l’entreprise ? Certains le pensent, et cela me déprime. Paula Szuchman et Jenny Anderson, autrices de Couplonomics, ont signé un livre pour expliquer comment sauver son couple grâce aux grandes théories économiques. Elles parlent de « bulles spéculative du couple », de « krach », « d’opportunités à saisir » ; elles disent que le couple est une entreprise qui doit se confronter à la loi de l’offre et de la demande ; elles pensent qu’un couple ne peut fonctionner que s’il suit des règles précises qui évitent de « compter les points ». Alice a voulu déshumaniser la situation pour la régler de la manière la plus « logique » possible – comme si nous étions deux robots, ou des salariés.

En fait, nous avons peut-être importer le langage managérial dans le couple pour y mettre de l’ordre. On recrute un.e nouvel.lle amant.e comme on recrute un salarié junior. On lui demande où il se voit dans cinq ans, s’il est prêt à s’engager, quelles sont ses prétentions salariales, ses projets pour l’avenir. Évidemment, les sites de rencontres sont à l’image de cette fusion entre les relations et l’entretien annuel de performance, et la plupart ressemblent à des formulaires Pôle Emploi.

Sans doute trop analogique pour ce monde, je pensais que le bonheur ultime résidait dans le fait de tomber amoureux d’une personne différente de soi, quelqu’un avec qui le doute et la peur de l’inconnu forment un ensemble et non une contrainte. Je suis à côté de la plaque. Les relations ont changé, contrairement à moi. On ne parle plus de couple mais de contrats. L’amour est devenu un tableau Excel et la passion un formulaire administratif avec des cases à cocher. Si on ne les remplit pas toutes, impossible de cliquer sur « Suivant ».

Manager son couple comme une entreprise est une manière d’assurer ses arrières. Cela revient à exercer un métier stable, rémunérateur et considérablement chiant plutôt que de prendre le risque de vivre. Le couple n’a donc pas échappé à la quête éternelle des managers de tout contrôler, tout le temps et pour toujours. À défaut de n’être ni ultra premium, ni immersif et encore moins précurseur, je m’en tiendrai à ce qu’écrivait Nietzsche en 1891 dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Il y a toujours un peu de folie dans l’amour mais il y a toujours un peu de raison dans la folie. »

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