Drogue

Comment le Xanax a pourri ma vie pendant sept ans et continue de la diriger

« On vit dans un pays où fumer un joint est illégal, alors que l’on peut, en toute quiétude, s’assommer d’antidépresseurs jusqu’à en perdre le goût de vivre. »

par Rédaction VICE
28 January 2020, 5:07pm

1 Belge sur 9 prend des antidépresseurs et près de 6 personnes se suicident chaque jour en Belgique. C'est le cinquième taux le plus élevé en Europe. Les jeunes figurent parmi les plus concerné·es par ces fléaux. Retrouvez ici nos articles sur la santé mentale .

En Belgique, grosse consommatrice d'anxiolytiques et d’antidépresseurs, le business du mal-être se porte très bien ; si bien qu’il a fallu rappeler aux médecins de ne pas en prescrire aussi rapidement en cas de symptômes légers ou moyens. Malgré tout, le Xanax, l’un des tout-puissants anxiolytiques, reste parmi les plus prisés dans le pays.

Annabel (33 ans) a longtemps pris du Xanax. Suite à ses premières angoisses, le médicament lui avait été simplement prescrit par un généraliste. Sans aucun suivi thérapeutique à côté. Elle en a été ensuite si dépendante que sa vie quotidienne en est encore affectée. Sans parler des regrets.


« La partie adverse a quasiment fini sa plaidoirie. Dans quelques minutes, ce sera à moi de me diriger vers la barre. La main droite enfouie dans ma robe, j’ai les doigts agrippés à ma boite de Xanax, et malgré mes huit ans de Barreau, je m’y accroche toujours comme à une bouée de sauvetage.

Sauf que ça fait six mois que je n’ai plus avalé un seul de ces comprimés. Et pourtant, je ne peux pas aller où que ce soit sans les avoir sur moi, sans savoir qu’en cas de sortie de route, il me suffit d’en avaler un pour que tout soit de nouveau comme ouaté, recouvert d’une épaisse couche d’indifférence.

« À chaque attaque de panique, mon corps prenait si cher que j’avais l’impression de perdre des minutes de vie. »

Je me suis anesthésiée de cette façon, avec l’aval de mes médecins et de mes proches pendant sept ans. Un bon dosage d’antidépresseurs et d’anxiolytiques m’a permis de naviguer à vue, la gueule enfarinée, entre crises d’angoisse et dépression. Ma première attaque de panique remonte à 2010 et m’avait laissé terrifiée, abasourdie par la violence de ce qui était venu me faucher les jambes et m’avait laissée sans force pendant plusieurs jours. Ce que je pensais, à l’époque, être une manifestation unique s’est reproduit encore et encore jusqu’à ce qu’en 2012, je me jure que ça ne se reproduirait plus jamais.

À chaque attaque de panique, mon corps prenait si cher que j’avais l’impression de perdre des minutes de vie. Appelez ça comme vous voulez : crise d’angoisse, de spasmophilie, sensation de mort imminente… Pour moi ça se résumait à ne plus pouvoir sortir de mon appartement, et même chez moi, mon périmètre de sécurité s’était peu à peu réduit et le seul endroit qui me semblait sécurisé était mon lit, avec mon mec, qui s’était peu à peu transformé en infirmier. À cette époque, j’avais déjà commencé à attaquer notre relation à coups de machette, faisant comme si notre couple était la condition de ma survie. Riche idée si l’on veut faire de son intimité amoureuse l’antichambre d’une psychothérapie.

J’ai pris rendez-vous chez un généraliste et je lui ai brièvement expliqué ma situation. J’avais 25 ans, je venais de commencer ma première collaboration dans un gros cabinet d’avocat·es et d’emménager avec celui que je croyais être l’amour de ma vie. Et j’avais quotidiennement l’impression que j’allais crever d’angoisse.

« Ah, mais c’est courant ce que vous nous faites là. C’est le grand saut… ça fait peur. Je parie que vous n’avez pas fait de crise d’adolescence ? Et bah voilà… vous nous faites une crise à retardement, une petite dépression. On va soigner ça ».

Je suis repartie de son cabinet avec une tape dans le dos et une prescription de deux mois d’antidépresseurs et anxiolytiques. Il n’a pas évoqué la nécessité d’entreprendre une thérapie en parallèle et ne m’a pas avertie non plus des risques de dépendance.

« Ce qui était génial, c’est que j’étais défoncée et que c’était parfaitement légal, cautionné par le corps médical et sponsorisé par le plus beau des dealers. »

J’étais partie pour trois comprimés de Xanax et un d'antidépresseur par jour. Je suis ressortie ravie, soulagée avec l’impression d’avoir trouvé la solution. Je me suis précipitée sur la première pharmacie et j’ai demandé un verre d’eau pour pouvoir entamer ma guérison sans plus tarder. Je me suis ensuite faite un ciné, mais je ne me rappelle plus du film : je me suis réveillée bavant sur le siège d’à côté à la fin du générique. Rebelote dans le métro pour rentrer chez moi. Je dormais aussi quand mon mec est rentré et j’étais totalement défoncée quand on a fait l’amour.

Mais ce qui était génial, c’est que j’étais défoncée et que c’était parfaitement légal, cautionné par le corps médical et sponsorisé par le plus beau des dealers. Alors OK, j’avais pas non plus la tête à l’envers comme si j’avais fumé des pétards ou une pipette de GHB, mais j’étais jamais vraiment là. Et si j’avais la sensation – illusoire - que mes vieux démons m’avaient quittée, ils étaient toujours bien présents, tapis dans l’ombre de mon cerveau chimiquement anesthésié.

J’ai fonctionné comme ça pendant presque trois ans. Mon médecin de famille avait l’air content de lui. Je n’avais même pas besoin d’un véritable rendez-vous pour me faire prescrire mes cachetons ; je lui passais un coup de fil et il laissait une ordonnance dans une enveloppe à son assistante.

« Je détestais ce que j’étais devenue, mais j’adorais cet espèce de décollement de la réalité qui s’effectuait à chaque fois que j’abusais sur les quantités. »

Sans demander l’avis de quiconque, j’ai augmenté les doses. En cachette, je m’enfilais cinq à dix Xanax par jour, voire plus, que j’agrémentais le soir d’un peu d’alcool. Je détestais ce que j’étais devenue, mais j’adorais cet espèce de décollement de la réalité qui s’effectuait à chaque fois que j’abusais sur les quantités. Fin 2015, j’ai commencé à m’inquiéter. J’avais pris quasiment 10 kilos, je ne ressentais ni grande joie, ni grande peine, je ne jouissais plus, je naviguais à vue.

Alors j’ai voulu arrêter. Comme quelqu’un qui se dit « allez, je vais tenter le régime sans gluten », j’ai arrêté du jour au lendemain. Je n’avais pas compris que j’étais devenue dépendante et encore moins que j’allais expérimenter un sevrage en bonne et due forme.

J’ai compris ma douleur. Comme si un boomerang que j’avais lancé trois ans auparavant me revenait en pleine face. Avec une intensité inouïe, mes crises d’angoisse sont réapparues, mes symptômes dépressifs se sont aggravés, je me suis mise à flipper de tout : chaque prise de décision me terrifiait, de ce que j’allais faire le vendredi soir jusqu’à mon mariage, que j’ai d’ailleurs annulé.

J’ai lâché la rampe un soir de janvier 2016, furieuse de ne pas réussir à contrôler mon corps, enragée contre ce médecin qui m’avait rendu accro, mais encore plus en colère contre moi-même. Je m’étais mentie pendant si longtemps, j’avais docilement enfilé la camisole chimique qu’on m’avait tendue sans chercher à comprendre pourquoi il m’était si difficile de vivre. Et j’étais là, des milliers de pilules plus tard, dans le même état.

« Je suis toujours furieuse que le corps médical m’ait laissée me gaver de ces merdes pendant si longtemps, qu’on ne m’ait rien dit sur les risques d’addiction. »

J’ai fait une tentative suicide, qui ressemblait bien sûr davantage à un appel à l’aide. J’avais besoin de remettre les compteurs à zéro, de m’avouer à moi-même et aux autres que, sans véritable travail sur moi-même, je serai toujours au même stade dans 50 piges.

J’ai entamé une thérapie, et en parallèle, j’ai consulté un psychiatre avec qui j’ai commencé un traitement moins lourd et plus adapté. J’ai réappris à fonctionner peu à peu sans la béquille que me procuraient les doses de cheval que je m’enfilais. Et un beau matin, trois ans plus tard, après un long travail minutieux de sevrage, je me suis surprise à ne pas gober mon Xanax au saut du lit.

Même si c’était moins violent, j’en ai bavé. Avec les médicaments, j’avais oublié à quel point j’étais émotive. J’étais juste devenue une fille sympa, toujours un peu dans les vapes, pour qui il était aussi facile de naviguer que de couler. Les médocs avaient abîmé ma faculté de discernement. Je ne différenciais plus les choses qui me faisaient du bien de celles qui pouvaient m’être nocives. De cette façon, j’ai foutu en l’air ma relation amoureuse, j’ai accepté des jobs sans intérêt… Ma force de caractère était semblable à celle d’un veau.

« J’aurais pu continuer comme ça pendant encore de nombreuses années, des années gâchées, des années dont je ne me rappelle aucun souvenir précisément. »

Depuis que je ne prends plus rien, je chiale quasiment partout : au cinéma, quand mon amoureux me dit qu’il m’aime, quand je gagne un dossier, quand j’en perds un, parfois même quand j’ai un orgasme. Mais je sens que ces émotions m’appartiennent, qu’il n’y a plus de barrage à la montée de mes larmes.

Je suis toujours furieuse que le corps médical m’ait laissée me gaver de ces merdes pendant si longtemps, qu’on ne m’ait rien dit sur les risques d’addiction. Mais je sais également qu’il a été vital pour moi, il y a sept ans, de pouvoir mettre mes douleurs sur pause et de pouvoir sortir la tête de l’eau. Seuls les médicaments ont été en mesure de m’aider à cette époque et je ne jetterai jamais la pierre à quiconque ressent le besoin de passer par la case antidépresseurs et anxiolytiques à un moment de sa vie.

Mais je déplore la facilité avec laquelle un médecin généraliste – pas même un psychiatre – délivre ces ordonnances sans sourciller, sans inciter à se tourner vers des spécialistes. J’aurais pu continuer comme ça pendant encore de nombreuses années, des années gâchées, des années dont je ne me rappelle aucun souvenir précisément.

L’hypocrisie des pouvoirs publics à cet égard me sidère. On vit dans un pays où fumer un joint est illégal, alors que l’on peut, en toute quiétude, s’assommer d’antidépresseurs jusqu’à en perdre le goût de vivre. Je me dis qu’à cette allure, on pourrait bien finir comme les Etats-Unis, où le taux d’overdoses dues au Fentanyl explose.

Maintenant, quand je sens que je vais flancher, je gueule, je pleure, je vais voir ma psy, je saoule de paroles mes ami·es. Il m’arrive même de refaire des crises d’angoisse. Il pourrait m’arriver de reprendre des cachetons. Mais cette fois, je le ferai en pleine connaissance de cause, et j’aurais aimé que la jeune adulte paumée que j’étais il y a huit ans ait pu avoir la même chance.

Je me prends parfois à regretter l’état de conscience molle dans lequel j’ai évolué pendant ces nombreuses années. Pourtant, encore aujourd’hui, je ne peux pas me balader sans une boite de Xanax dans mon sac. Juste au cas où. »

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