Os sacrés, poils porte-bonheur et mouvements de foule – comment j’ai chassé le dragon avec les Montois

J’ai passé le weekend du « Doudou » à caresser des coffres, à chanter en wallon et à boire des coups en compagnie d’un joueur de tambour. Ce fut intense.

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juin 20 2018, 3:42pm

Il doit être difficile pour un Montois d’imaginer qu’on ne puisse pas connaître le Doudou. Difficile de concevoir que les mots car d’or, chinchin, lumeçon ou chambourlette puissent ne rien évoquer. Plus difficile encore d’accepter qu’on ait jamais pu mettre les pieds à Mons. Parce que Mons, pour un Montois, c’est le centre du monde. Et durant ces jours de Ducasse, on pourrait bien le croire.

Ayant lieu durant le weekend de la Trinité, cette fête populaire basée sur des traditions ancestrales est marquée par la procession des reliques de Sainte-Waudru, patronne de la ville, et par la reconstitution symbolique du combat de Saint-Georges contre le dragon. Sans être de la région, je n’avais que vaguement entendu parlé d’elle. Je me souvenais de quelques images aperçues dans un JT ou d’un ami à l’univ qu’on traitait volontiers d’inconscient parce qu’il interrompait son blocus à quelques jours des examens pour aller faire la fête dans sa ville. Il était temps que j’y mette les pieds pour tenter de comprendre la ferveur des Montois à chaque évocation de leur Doudou.

« C’est mon berceau, j’ai le sentiment d’être issu charnellement de ce territoire. »

C’est le samedi en fin d’après-midi que j’ai retrouvé Pierre, à hauteur de la rue des Trois Boudins. Joueur du tambour dans la procession et puis dans l’orchestre qui accompagne le combat, Pierre est né et a grandi à Mons. « C’est mon berceau, j’ai le sentiment d’être issu charnellement de ce territoire ». Le Doudou, ça fait 15 ans que Pierre y participe activement et chaque année c’est le même rituel, la même effervescence « La semaine qui précède la Ducasse, je suis incapable de faire quoi que ce soit » me confie-t-il. On marche en direction de la Grand’Place. Celle-ci est remplie de stands et de bars. Pierre m’offre ma première bière et me présente à ses amis : « C’est ma chambourlette ». Je ne sais pas si je dois me sentir insulté mais il me rassure. « C’est le nom qu’on donne aux non-Montois qui viennent au Doudou pour la première fois. » On trinque tous ensemble « Bonne Ducasse ! ».

J’observe cette cité médiévale pleine de dédales et de maisons anciennes. Si dans le reste du monde, c’est à Noël ou à Halloween qu’on sort les décorations, à Mons, c’est pendant ce weekend de fête. Le combat de Saint-Georges contre le dragon, dit Lumeçon, est partout : en figurine dans les vitrines, imprimé sur les t-shirts, dans les produits dérivés des vendeurs ambulants. Chapeaux effet épines de dragon, boucles d’oreilles ou bavoirs pour bébé, ce weekend, il faut être « doudou ». Le folklore local est profondément ancré et fait le lien entre tous les Montois. Un type essaie de me vendre un foulard rouge et blanc, couleurs de la ville. À ce moment, à côté de nous un fût de bière explose et gicle comme un geyser, arrosant tout le monde. Me voici baptisé. « C’est bon, tu peux venir à la messe maintenant ! »

Il est presque 20h et la collégiale est bondée. Cela fait plusieurs heures que les gens attendent, gardant leur place comme des cerbères. Cette grande église gothique fut érigée en l’honneur de Sainte-Waudru. Fondatrice et patronne de la ville, cette femme du 7ème siècle est celle à qui l’on dédie ces jours de Ducasse. Sans elle, Mons n’aurait jamais existé. Alors on la respecte et on la considère comme une amie. Différents personnages costumés se succèdent dans la nef alors que l’orgue rythme les temps forts de la célébration de son souffle puissant. Sur le visage des enfants se lit une excitation mêlée d’appréhension. Personne n’oserait faire le malin alors que doucement la « châsse » (ndlr : reliquaire contenant le corps de la Sainte) est descendue du socle où elle trône habituellement. À la fin de la cérémonie, les gens se jettent littéralement dessus. Il faut la toucher, la caresser, l’embrasser pour certains. Jamais je n’avais vu une telle dévotion en Belgique. Relevant plus de la superstition que de la bigoterie, cet élan commun et ludique est émouvant. Il est précieux de pouvoir jouer le jeu de l’enchantement et de se laisser aller à lui. « Tu veux bien me prendre en photo avec Waudru ? » Le couple pose et sourit, je clique. On se prend en selfie devant les os de la Sainte, on frotte des mouchoirs sur les reliquaires pour en faire des amulettes porte-bonheur. Morte il y a 14 siècles, Waudru semble plus vivante que jamais. À mon tour, je pose la main sur le coffre en laiton doré, sait-on jamais. Apparemment, chance et bénédiction se transmettent par friction.

On entre, on prend une bière, on salue les amis et on recommence. Jusqu’à ce que les pensées se troublent.

Friction des corps aussi. On se presse désormais dans les rues. Chaque maison, école ou bar semble avoir sa propre soirée. On entre, on prend une bière, on salue les amis et on recommence. Jusqu’à ce que les pensées se troublent. Je ne suis pas sur d’avoir vraiment participé à cette chenille qui passait devant moi, d’avoir enfoncé ce plateau Jupiler sur ma tête ou d’avoir réellement esquissé quelques pas de Macarena. Dans le doute, je préfère croire en mon honneur intact. Les conversations ont de moins en moins de sens et ça sent de plus en plus la pisse. Pierre me tape sur l’épaule. Il est temps de rentrer, il veut être en forme demain. « Dans trois heures, on se lève! ».

Dimanche, 8h. Les places devant la collégiale sont déjà réservées. C’est là qu’à midi aura lieu la montée du Car d’Or. Ce char d’apparat conduira le reliquaire de Sainte-Waudru à travers la ville. C’est l’un des moments forts de la procession. « S’il ne monte pas, c’est un an de malheur qui s’abattra sur nous ». Dans les vestiaires, Pierre revêt son costume processionnel d’inspiration Renaissance. Avec son groupe, ils sont l’un des premiers à ouvrir la procession. « Mon plaisir c’est de regarder les gens dans les yeux, de leur donner le spectacle qu’ils attendent. » C’est vrai que ces coups de tambours ont quelque chose de solennel. Quand on les voit arriver, frappant en rythme au milieu de ce décor de rues moyenâgeuses, on a le cœur qui se serre. C’est l’annonce que quelque chose d’important va se passer.

Les différents groupes défilent, processionnant de multiples reliques de saints à travers la cité. Mais c’est près de la collégiale que l’ambiance est la plus forte. Les gens se motivent pour la montée du Car d’Or. Encore et encore, ils chantent l’air du Doudou. C’est du titre de cette chanson que vient le nom affectueux de la Ducasse. Cet hymne glorieux, chanté en wallon, résonne à n’en plus finir et te rentre dans la tête que tu le veuilles ou non. De toute façon, il est impossible de ne pas se laisser aller à l’enthousiasme qui règne alors. Ça frappe dans les mains, ça crie. Et puis le Car d’Or arrive en contrebas de la collégiale et le temps semble se suspendre quelques instants. Les chevaux s’élancent au galop. Il faut que le car d’or arrive en haut de la pente. Pour le soutenir dans sa course, c’est toute une foule qui se joint à l’effort et court derrière lui. Lorsqu’il atteint son but, les gens explosent dans une joie délirante. Ensemble, les Montois ont aidé les reliques de la Sainte à réintégrer leur demeure, plus rien ne grave ne peut désormais arriver.

Pourtant, il reste encore une inquiétude. Celle de savoir si Saint-Georges vaincra le dragon. C’est le deuxième temps fort de cette Ducasse. Je joue des coudes et me dirige vers la Grand Place. « Tu vas à la corde » me demande-t-on ? Aller à la corde, c’est se mêler à la foule extrêmement compacte – et principalement masculine – qui va se presser autour de l’arène pour tenter de ramener l’un ou l’autre trophée issu du combat. Je n’irai pas à la corde, j’assume sans honte mon rôle d’observateur. Je verrai le combat depuis un balcon avec les femmes et les enfants. « Regarde c’est Papa ! » disent-elles avec fierté en pointant la foule. La corde c’est un truc de bonhommes et je reste quand même un peu pantois face à ce débordement de testostérone. Le soleil se voile et une légère averse rafraîchit les corps alors que Saint-Georges, le dragon et les différents acteurs entrent dans l’arène.

Ensemble, les Montois ont aidé les reliques de la Sainte à réintégrer leur demeure, plus rien ne grave ne peut désormais arriver.

Le combat commence. Pour les vaillants compressés à la corde, tout peut alors être arraché : le crin de la queue du dragon, les vessies des Diables, les feuilles des Hommes Sauvages. Et lorsque la queue s’abat sur la foule, c’est toute la pression qui converge vers celle-ci, chacun tentant coûte que coûte d’en arracher le poil sacré, objet de toutes les convoitises. Les corps se serrent, les muscles se tendent. De mon balcon, j’ai l’impression d’être César regardant des gladiateurs. Il ne faut surtout pas revenir bredouille au risque de décevoir la famille et les amis qui attendent.

Heureusement, il règne également une vraie entraide qui génère un puissant sentiment d’appartenance collective. Ils sont dans cette galère ensemble et ils en sortiront victorieux. Après une demi-heure de combat, extrêmement bien scénarisé et riche en symboles, le dragon s’effondre. Saint-Georges a triomphé. La joie est totale : le bien a vaincu le mal, la lumière a anéanti les ténèbres. Comme un signe d’approbation, le soleil revient taper les nuques. Le public se jette dans l’arène pour ramasser tout ce qui aurait été laissé derrière par les acteurs. Chaque objet ayant participé au combat est sacré et serait porteur de vertus miraculeuses. Ceux qui ont tenus à la corde sont épuisés. Je suis impressionné par leurs chaires liquéfiées, leurs mines hagardes et leurs vêtements déchirés. Le combat les a mis en transe : transfigurés en pure énergie animale, leurs corps semblent avoir été possédés. On touche au rituel chamanique.

Près de l’arène, je retrouve la mère de Pierre. Elle a récupéré du crin, offert par ceux qui sortaient de l’arène. Elle m’en noue gravement un brin autour du poignet. Me voilà moi aussi protégé. Ce poil, c’est la preuve tangible que le miracle a eu lieu : l’ordre a bien vaincu le désordre. On avance ensemble vers le kiosque où Pierre a joué durant le combat. « Alors, ça t’a impressionné ? » Oui, ça m’a fortement remué. Il sourit. Je regarde la place, ces familles rassemblées, ces amis qui trinquent, tous ces corps épuisés mais heureux. En cet instant, je veux bien y croire : Mons est le centre du monde.

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