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Une discussion avec un délinquant sexuel

« Pendant 20 ans, je vais être inscrit au registre des délinquants sexuels. Il faut que j’appelle si je change de job, si je déménage, si j’ai une nouvelle voiture, si j'ai un nouveau mec, si je veux être ailleurs que chez moi... »

par Zoé Lamontagne
13 August 2019, 10:11am

Photo par Iz zy via Unsplash

Qu’est-ce qu’un délinquant sexuel ? Le terme agresseur sexuel réfère à toute personne qui commet une agression sexuelle, qu'elle soit commise ou non sur un mineur, alors que le délinquant sexuel réfère à un individu ayant été reconnu coupable d'avoir commis une infraction criminelle de nature sexuelle. Par exemple, des attouchements sur un enfant âgé de moins de seize ans, l'exploitation sexuelle, l'inceste, la pornographie juvénile, l'exhibitionnisme, père, mère ou tuteur servant d'entremetteur, agression sexuelle, agression sexuelle armée, menaces etc.

Bref, ça va de la personne qui a pincé une fesse dans le métro (si la victime porte plainte et si elle est prise au sérieux par les policiers), au gars qui a séquestré et violé sa victime pendant 24 heures avec l’intention de la tuer.

Simon, 27 ans, s’est confié à VICE. Il travaillait dans une école et a eu une relation amoureuse avec un étudiant pendant quelques mois. « Dans ma tête, je ne suis pas un agresseur, je suis un gros débile qui est tombé amoureux et qui n’a pas su comprendre la vie. Avant, j’étais le premier à juger sévèrement les profs qui couchent avec une étudiante. »

Son nom et quelques renseignements personnels ont été modifiés afin de préserver l’anonymat de sa victime, mais aussi parce que, quand on a fait de la prison, ce n’est pas la première chose qu’on veut mettre en avant.

VICE : Comment as-tu été dénoncé ?
Simon : À un certain moment, j’ai pensé en finir avec la vie. J’ai appelé pour avoir de l’aide. J’étais en peine d’amour et je savais que ce n'était pas bien, que c’était pas normal ce qui se passait et je voulais avoir des ressources pour passer au travers. La personne au bout du fil m’a dénoncé. Je la comprends.

« Je trouve juste dommage qu’on lui dise "ce n'est pas bien, ton premier amour est un agresseur", malgré tous les beaux moments que nous avons passés »

Je vois que c’est difficile pour toi de dire « ma victime », pourquoi ?
Ça a pris du temps avant que je sois capable de le dire parce qu’on était amoureux. Dans ma tête, je ne suis pas un agresseur. Je ne serais jamais capable de dire que je l’ai agressé parce que ma définition d’un agresseur, c’est quelqu’un qui décide de passer à l’acte malgré la volonté de l’autre, et ça n'a jamais été le cas. Je comprends aussi que l’âge de ma victime fait en sorte qu’il ne pouvait pas consentir.

Penses-tu que le mouvement #MeToo a joué pour quelque chose ?
Selon mon avocate, oui. On aurait eu plus de marge de manœuvre pour des négociations avant. Je n’aurais pas pu éviter la détention, mais le procureur aurait pu changer la durée de la détention et mes conditions.

Et si l’affaire était sortie dans les médias ?
Ça aurait été plus difficile. Parce qu’il aurait fallu gérer les parents furieux et les dommages collatéraux.

Penses-tu que, puisque ta victime est du même sexe que toi, c’est « moins grave »
Définitivement.

Qu’est-ce que tu ressens envers ta victime?
J’ai tout de suite plaidé coupable, je n'ai rien nié. Je voulais l’épargner. Je ne voulais pas qu’il vive la tempête médiatique. Ce que je trouve un peu triste, c’est qu’on le victimise plus que ce que lui ressentait. C’est important qu’il comprenne ce qui s’est vraiment passé aux yeux de la loi, mais on était tous les deux très amoureux. Ça faisait cinq mois qu’il me courait après, il était conscient de ce qu’il voulait. Je trouve juste dommage qu’on lui dise « ce n'est pas bien, ton premier amour est un agresseur », malgré tous les beaux moments que nous avons passés.

Après ça, qu’est-ce qui s’est passé ?
Une mise à pied temporaire, l’enquête, mon licenciement, le procès, la thérapie et beaucoup d’angoisse pendant tout le procédure judiciaire. Ça a pris deux ans.

En prison, est-ce qu’il y a eu des moments où tu as eu peur ?
Quand je suis arrivé, deux détenus m’ont fait entrer dans leur cellule pour m’expliquer les règles des prisonniers, je me suis dit : « Ça y est, c’est ici que je me fais défoncer et violer. » Il y a eu un autre moment. Pendant ma détention, je n'étais pas avec les détenus « normaux »… pour ma protection. Les autres détenus ne savent pas pourquoi on est là, mais ils savent qui on est. On n’est jamais censé les croiser, mais c’est arrivé. Les surveillants interviennent seulement quand ils peuvent maîtriser la situation, bref faut pas se fier à eux. Je suis avec un autre détenu qui a un petit gabarit comme le mien, on voit venir un gars qui fait la taille d’un frigo deux portes. Mon codétenu me dit : « Merde, il va falloir courir » Quand on est arrivés près du mec, il m’a regardé droit dans les yeux et il m’a dit : « Toi, c’est les petits gars ou les petites filles? » J’ai répondu : « Il y a combien de personnes qui sont mortes à cause de la drogue que t’as vendue ? » « C’est beau, t’as de la répartie, je ne vais pas te défoncer. »

La détention c’est-tu plus comme Oz ou Orange Is the New Black ?
Oz, clairement.

Est-ce que c’est réaliste ou pas ?
Certaines choses oui, d'autres non. Des gardiens violents, il y en a, des corrects aussi, mais tu sens qu’ils ne te feront jamais confiance, qu’ils ont toujours un petit doute. Des fouilles où ils te déshabillent dans ta cellule sans raison valable, ce n'est pas qu'à la télé. La fouille à nu, ce n'est pas si terrible, pour un homme en tout cas, pour une femme ça doit être différent. Ce qui est vraiment humiliant, c’est tu retrouves toutes tes affaires personnelles éparpillées, parfois dans un sale état, alors que tout était bien rangé juste avant.

As-tu eu des relations sexuelles en prison ?
J’ai pris la PrEP [un médicament qui aide à réduire le risque de contracter le VIH, NDLR], pas parce que je voulais m’amuser, mais parce que j’avais peur.

« J’ai aussi pour interdiction d’aller dans un parc ou un endroit où pourraient se trouver des mineurs »

La maison de transition [des établissements qui accueillent des détenus en fin de peine, NDLR], ça ressemble à quoi ?
Au début, t’es content. Enfin des accompagnants qui te regardent dans les yeux, pas derrière une vitre teintée. T’es pas obligé de te pencher pour parler dans un passe-plat. Tu commences à comprendre qu’ils ont un job à faire et que les questions qu’ils te posent, ce n'est pas par intérêt, mais plutôt pour surveiller tes faits et gestes. Ils essaient de te coincer, ils te demandent de confirmer l’adresse de tes amis en te donnant le mauvais numéro d’avenue. Et je dois appeler trois fois par jour d’une ligne fixe pour dire où je suis et avec qui. Connais-tu beaucoup de gens qui ont une ligne fixe ? Essaie de trouver une cabine téléphonique en cinq minutes. À chaque fois que je me déplace, je dois les avertir. Même si je vais juste chercher à manger, ils doivent le savoir.

Est-ce que tes communications sont surveillées ?
Non, parce que dans mon délit, il n’y a pas eu de sollicitation, c’est lui qui est venu vers moi. Il n’y a rien dans mon cas qui fait que, si j’ai Internet, je représente une menace pour la société. Sans Internet, ni téléphone, il y a beaucoup de choses qui sont plus difficiles à faire. Le soir, quand je rentre, je dois laisser mon téléphone parce que d’autres résidents n’ont pas le droit d’en avoir.

As-tu eu des difficultés à trouver un emploi après ?
Je suis excessivement chanceux. Ma famille, mes amis sont encore là. Grâce à un ami, je me suis trouvé un emploi à temps plein, pas trop mal rémunéré. Par contre, ça reste très difficile de se trouver un emploi quand on a un casier. En théorie, on n’a pas le droit de discriminer quelqu’un parce qu’il a fait de la prison, mais s’il y a encore des gens qui discriminent des femmes qui parlent d’avoir des enfants, imagine quand tu as un casier judiciaire.

Es-tu obligé de dire que tu es un délinquant sexuel ?
Je n'ai pas d’obligation de le dire.

Maintenant que tu es en liberté conditionnelle, qu’est-ce qui reste à ton dossier ?
Pendant 20 ans, je vais être inscrit au registre des délinquants sexuels. Chaque année, je dois prendre un rendez-vous. Il faut que j’appelle si je change d’emploi, si je déménage, si j’ai une nouvelle plaque sur mon voiture, si je vais faire une journée de remplacement dans un autre bureau, si j'ai un nouveau mec, si je veux être ailleurs que chez moi pendant plus de sept jours consécutifs etc. Et si j’oublie, c’est un délit.

Si un policier scanne ma plaque d’immatriculation, la première chose qui apparaît, c’est mon casier judiciaire : délinquant sexuel, contact sexuel avec un mineur. Il ne me connaît pas, mais il sait pas que je suis un bon gars. C’est certain qu’il va vérifier.

J’ai aussi pour interdiction d’aller dans un parc ou un endroit où pourraient se trouver des mineurs. Normalement, ça vient avec une interdiction de parler à des mineurs, compte tenu de la nature de mon délit. Je n’ai pas l’interdiction de contact, si un jeune me pose une question, j’ai le droit de répondre.

Comme je suis actif dans ma thérapie, que la sexologue et la psychologue ont démontré à plusieurs reprises que je ne représente pas un danger, que je n’ai pas « ça » en moi, j’ai des conditions un peu différentes.

Qu’est-ce que tu dirais à quelqu’un qui est sur le bord de commettre le même délit que toi ?Demande-toi si ça vaut vraiment la peine, si tu es bien conscient de toutes les conséquences que ça implique. Pas juste de perdre ton job. Va chercher de l’aide avant qu’il ne soit trop tard. Appelle-moi, on va aller prendre une bière et parler.

Es-tu capable de te projeter dans le futur ?
J’y vais un jour à la fois, mais j’aimerais plus tard participer à des conférences. C’est peut-être l’intervenant en moi qui parle, mais je crois que les gens qui vont travailler avec des jeunes devraient être conscientisés sur les erreurs à ne pas faire. Avec la quantité de cas qu’on voit dans les journaux, ça peut vite arriver.

Je me suis rendu compte à quel point il n’y a aucun support pour les gens qui auront à traverser tout ça. Je suis chanceux, j’ai des parents aimants, des études… Y a des gars qui ont de la difficulté à remplir un formulaire et qui se débarrassent de tout ce qu’ils ont avant de rentrer en dedans. Juste avoir quelqu’un à qui tu peux parler, qui est passé par là et qui n’est pas là pour te juger, ça pourrait grandement aider à la réinsertion. Un genre de parrainage, comme les A.A.

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Cet article a été publié sur VICE FRCA.