Art de vivre

Comment survivre dans le métro bruxellois

Une liste non-exhaustive de conseils avisés afin de faire de votre trajet souterrain le plus merveilleux des voyages.

par Marine Coutereel; photos Toutes les photos sont de l'auteure.
06 July 2018, 7:23am

Plus vous vieillissez, plus le nombre de vos amis qui utilisent encore les transports en commun s’amenuise. D’un côté, il y a ceux qui « ont la voiture » et en parlent comme une nouvelle personne avec laquelle ils entretiendraient une relation fusionnelle, à grand renfort de vocabulaire infantilisant (bien souvent « ma titine » ou « mon bébé »). De l’autre, vous trouvez ceux qui, dénigrés par le premier groupe, se trouvent relégués au bas de l’échelle de l’humanité, ceux dont on se moque dès qu’il est question du permis de conduire, ces êtres humains qui, comme moi, perdent dix minutes par jour à mettre la main sur leur pass MOBIB.

« Je viens en métro ». Dégoût, stupéfaction, effroi. Se dessine dans leurs esprits une sorte de monde parallèle, lugubre et sale, « mal fréquenté », à la limite de la zone de non droit. Avec la fermeture du Tunnel Léopold II, beaucoup d’entre eux seront bientôt obligés d’y faire face. Mais n’ayez crainte, le métro n’est pas un monde parallèle. Le métro, c’est le monde tout entier qui s’y engouffre chaque jour. Alors oui, on peut réellement apprécier voyager en transport en commun. Il faudra juste prendre en compte ces quelques pré-requis répertoriés ici.

SÉCURITÉ ET LOGISTIQUE

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Les wagons du métro ont une capacité moyenne de 120 passagers. Ça ne vaut donc pas la peine d’aller se propulser dedans si vous voyez qu’il n’y a plus un centimètre cube pour respirer. C’est très mauvaise ambiance, et vous mettrez tous vos compatriotes de voyage de mauvaise humeur. Spécialement si la porte automatique n’arrive plus à se fermer correctement et laisse entendre son feulement de désespoir, bloquant la rame pour deux minutes supplémentaires.

Ensuite, tenez-vous. Oui, il est très gratifiant de penser pouvoir rester vaillamment debout grâce à la seule force de vos jambes, mais on sait tous que ce n’est pas le cas. Une série de squats en trop chez Basic Fit la veille pourra vous être fatale dès lors que le conducteur se verra dans l’obligation d’effectuer un freinage d’urgence. D’urgence de quoi, on ne sait pas, on ne saura jamais, mais bien plus fréquent que ce que vous ne pourriez penser. Anticipation est ici le maître-mot.

Venons-en au point crucial : les poussettes. Évitez de vous asseoir à proximité de ces engins de l’enfer. Vous risqueriez de croiser le regard d’un petit être innocent, ce qui, pour ma part, se situe au-delà de mes forces. Si, par un malheureux concours de circonstances, deux poussettes pénètrent de concert dans le même wagon, fuyez. Les chances de se retrouver assis dans le bloc de sièges et coincé par un rempart de poussettes bloquant l’allée principale sont très élevées. Tenter le fosbury audacieux ou manquer son arrêt, il faudra choisir.

Faites également attention aux portiques de sortie des stations. Cette technologie machiavélique ne se lasse pas de laisser passer quatre voyageurs d’affilé puis de se refermer sans prévenir tels les crocs d’un petit roquet hargneux sur votre pauvre personne. Pourquoi vous ? Personne ne sait. Enfin, n’oubliez jamais que les escalators se constituent de deux files : une qui avance (les pressés, à gauche), une qui reste immobile (les paresseux, à droite). C’est sans doute la règle la plus basique, mais certainement la plus reniée. Gardez toutefois à l’esprit que le mot « escalators » est bien trop souvent l’anagramme « d’en panne ».

CONSCIENCE DU CORPS

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Voyager en transports en commun vous fera vite prendre conscience de deux choses : votre corps, et celui des autres. Sachez par exemple qu’en tant que femme, il est judicieux de porter un soutien-gorge efficace si vous prenez un tram qui passe à toute allure par des voies pavées. Dans le cas contraire, vos deux meilleurs amis seront sorti faire coucou sans que vous ayez eu le temps de les rappeler à l’ordre.

Votre corps reste certes une propriété privée, mais rendue publique spécialement lorsque les wagons sont bondés. Mains qui se touchent, jambes trop longues qu’on voit dans l’obligation d’aller insérer entre celles de l’inconnu d’en face, avant-bras qui se frôlent, manspreading, épaules et tibias qui s’entrechoquent, poils de dos qu’on aurait préféré ne jamais voir, pellicules étrangères qui vous tombent dessus, womanspreading… Parce que oui, ça existe. Et ce que j’ai vu alors apparaître sous cette jupe ne pourra plus jamais quitter ma mémoire.

Dans les transports en commun, l’espace personnel devient une notion obsolète. Pensez par exemple à ce fraudeur sorti de nulle part qui vient se plaquer derrière vous et vous colle au cul comme un chien en chaleur, vous pressant à hâter le pas et à entrer dans sa danse pour passer ensemble (et en rythme) le portique de sécurité. Il est évident qu’il aurait été plus gentleman de demander avant d’effectuer ce genre de collé-serré. On n’est pas souvent prêt à performer dans un remake bas de gamme d’un clip de Sean Paul.

ENVIRONNEMENT OLFACTIF

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Sujet sensible. Autant prévenir tout de suite : la puanteur règne en maître, et certains sont bien plus dévoués que d’autres à batailler pour cette cause. Urine, transpiration, parfums de mauvaise qualité, flaques de vomi fluorescentes, tartines au salami écrasées dans le fond du sac à dos, haleines souffreteuses, pets inopinés; le choix ne manquera pas pour tester votre résistance à l’insoutenable. Bonne nouvelle cependant, vous pourrez dans la plupart des cas ouvrir les fenêtres des wagons. Du moins si un de vos compagnon de voyage ne la referme pas sèchement trois minutes après car sa coiffure élaborée s’en trouve chamboulée, ou parce qu’il est pris par l’idée somme toute originale d’avoir froid en pleine canicule. Débute alors une bataille sans pitié d’ouverture et fermeture de fenêtre, qui ne verra qu’un seul gagnant. Surtout, ne lâchez rien.

ENVIRONNEMENT SONORE

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Les écouteurs ont valeur de gilet pare-balles. Cependant, les retirer en vaudra la migraine, pour l’amour du risque. Les playlists de la STIB vous rappelleront subitement l’existence de Calogero, tandis qu’en cette période de coupe du monde, vous serez aux premières loges pour entendre les Rodrigo Beenkens low-cost s’épancher sur les matchs de la journée et les supporters beugler comme des cochons en route vers l’abattoir. Vous pourrez également profiter (pour la 526ème fois) d’un petit trajet relax sur une version ampli-caddie de Despacito ou remuer guillerettement du pied sur Quizas, Quizas, Quizas. Les journées fastes vous régaleront d’une rupture en direct par téléphone et de bruits de succion en provenance des deux ados qui se galochent à tout va en se montant dessus sur le siège d’à côté. Bien mieux que les Anges. Pensez au popcorn.

Sans avoir rien demandé, vous vous retrouverez au cœur d’une conversation plus qu’intime entre deux personnes situées à six mètres d’écart, et devrez faire semblant de ne pas prêter oreille en fixant avec plus d’intérêt que nécessaire la pub pour la Haute Ecole Francisco Ferrer qui vous fait face. Ladite pub qui vous ramènera à vos années d’insouciance et de perdition, tout comme ces deux midinettes en retour de soirée qui rigolent hystériquement sur la banquette du métro de 7h30 alors que vous, triste et gris, arborez autour du cou votre badge du boulot tel le Christ porte sa croix.

A contrario, les écouteurs doivent impérativement revenir se loger au creux de vos oreilles si les compliments de plus en plus subtils qu’on vous fait sur votre physique commencent à vous mettre mal à l’aise, si l’un de vos petits camarades a décidé d’ambiancer toute la rame avec un zouk incertain vomi par des hauts-parleurs bon marché, ou si vous vous retrouvez empêtré dans un concert du Baby Band (cfr situation décrite au paragraphe sécurité et logistique).

ENVIRONNEMENT VISUEL

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Vous pourrez être témoins des plus belles situations comme des pires crasses. C’est malheureusement la roulette russe des transports en commun. Vous y remarquerez par contre bien assez vite l’absence de tout dress code, chacun y allant de son propre sens de la mode. Cela peut mener à certaines dérives qu’il serait impossible d’énumérer ici. On sait bien que « chacun ses goûts », mais il semblerait que bien trop de personnes mangent de la confiture avec des épinards. Comme dirait l’autre, il faut le voir pour le croire.

VIE PRIVÉE

Tout comme celle de mode, la notion de vie privée est ici laissée à l’appréciation de chacun. Vous aurez donc le loisir d’expérimenter à votre aise la sensation angoissante d’avoir quelqu’un qui lit vos textos ou votre livre par dessus votre épaule. Gardez juste à l’esprit que ce partage des savoirs arrivera toujours au moment le plus chaud et dépravé du bouquin. Dans tous les cas, quand vous quitterez votre siège, gardez la tête haute.

GESTION DU TEMPS

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Les minutes indiquées sur les tableaux de temps d’attente doivent être abordées comme les centimètres que vous demandez au coiffeur de couper : à multiplier mentalement par trois. Ne comptez donc pas trop sur eux. En règle générale, ne partez jamais « juste à temps » si vous devez absolument être à l’heure quelque part et que votre vie en dépend. Vous risqueriez d’être déçu, et de mourir. Enfin, n’oubliez jamais qu’il n’est pas SI grave de louper votre métro. Il en arrivera toujours un autre trois minutes plus tard. La vie continue. Ça ne vaut vraiment pas la peine de taper des sprints olympiques pour risquer une amputation de votre bras entre les portes automatiques sur fond de bips stridents. À moins que vous ne vouliez le regarder s’en aller sans vous, flottant dans les vapeurs du métro qui redémarre.

CONCLUSION

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Si vous suivez ces quelques conseils, il vous sera facile d’en sortir. Vous profiterez alors pleinement des avantages des transports en commun : inutile de tourner trois heures pour se parquer, discussions et rencontres improbables découlant des longues attentes alcoolisées pour le premier métro, possibilité de bosser de chez vous (ou de ne pas bosser du tout) par temps de grève, et enfin l’excuse du dernier trajet pour échapper à une soirée qui ne décolle pas.

Cela dit, voyager en métro n’est pas toujours une partie de plaisir, on vous le concède. Vous serez le témoin de la tristesse de certains regards, de l’épuisement des corps, de la masse indifférente, de la violence gratuite, du sexisme, des laissés pour compte et de votre propre anonymat. Vous apercevrez sur les quais le reflet d’une société sans cesse en mouvement. Certaines lignes ratissent large et desservent aussi bien les quartiers dits « chics » que « défavorisés » , et vous amèneront à comprendre l’articulation de votre ville de l’intérieur, ses frontières officieuses, ses habitants et ses habitudes. Et c’est peut-être ça finalement, qui me fait apprécier plus que tout les trajets aléatoires dans lesquels je me laisse embarquer. Ces transports en commun qui, toujours, forceront l’égalité en soulignant les inégalités, déstabilisant vos préjugés et vous apprenant la retenue, la patience, le vivre-ensemble, l’observation, l’humilité. Bref, la vie.

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