People of the Year: l'activiste Adriana Costa Santos

En 2018, l'étudiante portugaise a aidé 600 réfugiés par jour à passer la nuit dans une famille d'accueil.

par Nena Langloh; illustrations Krump
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24 December 2018, 10:11am

Krump

Pour notre PEOPLE OF THE YEAR , nous nous sommes entretenus avec cinq jeunes Belges marquants qui nous ont inspirés en 2018.

Dans un restaurant/café mexicain sur l'avenue Louise, Adriana Costa Santos ressemble à tous les autres étudiants présents, vêtue d’un gros manteau d'hiver, d’une queue de cheval et munie d’un sac à dos bien rempli. Tu vois le genre. Un étudiant qui rêve parfois de rendre le monde meilleur, mais dont le quotidien finira par être rythmé comme celui de tous les autres : Instagram, délais et meilleur plan du week-end. Mais si vous pensez qu'elle est le portrait craché de l’étudiante typique, vous êtes à côté de la plaque. Après avoir obtenu un bac en relations internationales à Lisbonne, elle a décidé de prendre une année sabbatique à l’étranger. Une amie lui a présenté des réfugiés au Parc Maximilien à Bruxelles, un endroit qu’elle n’a plus jamais quitté depuis 3 ans déjà. Chaque soir, elle s’y transforme en super-héros à la recherche d’hôtes prêts à ouvrir leurs portes aux réfugiés.

Depuis lors, Adriana a poursuivi ses études à Bruxelles, qu'elle combine désormais avec son travail auprès des réfugiés. Je profite d’un petit créneau de libre dans son planning pour discuter de polars, des agents dormants au sein de la police et de l’hashtag #opkuisen (#nettoyer) de Theo Francken autour d'une bonne tasse de café.

VICE : Salut Adriana, tu t'attendais à passer 2018 en Belgique ?
Adriana : En fait, je ne pensais rester ici que pendant un mois à faire du bénévolat, étant donné que j'avais prévu de participer à un projet en Colombie. De toute évidence, ce projet n'a jamais vu le jour, ha. Assez rapidement, j'ai décidé de rester en Belgique, parce que je crois que je peux avoir un véritable impact. En 2016, j’ai entamé un master en anthropologie à l’ULB et j’ai commencé à travailler au sein de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés pour m’assurer quelques rentrées financières.

Que fais-tu actuellement pour la plate-forme ?
Je m’occupe de l’accueil des migrants pour qu’ils puissent passer la nuit au chaud. Cela se fait soit au centre d'hébergement de la Porte d'Ulysse à Haren, soit via des hôtes qui se mobilisent pour accueillir les migrants. Je prends contact avec les bénévoles via notre groupe Facebook, puis je coordonne tout sur place. C'est vraiment nécessaire, car les forces de l'ordre surprennent souvent les réfugiés endormis. Ces interpellations sont généralement très musclées, la police n’hésitant pas à donner des coups de poings et de pied. Immédiatement après, l'équipe de nettoyage se rend sur place pour se débarrasser des tentes, des sacs de couchage, des chaussures et des autres petits objets abandonnés par les demandeurs d'asile.

« À un moment donné, des membres de la police ont divulgué des informations confidentielles sur une future interpellation de migrants. Cela signifie que même au sein de la police, tout le monde n’est pas d'accord avec la manière dont ils traitent les demandeurs d'asile. »

Tu es encore étudiante. À quoi ressemble une journée habituelle pour toi, surtout en période de blocus imminente ?
Je suis débordée. Il faudra bientôt que je prenne un peu plus de temps pour étudier et pour rédiger ma thèse. Mes cours commencent presque tous les jours à dix heures. Ensuite, je me rends soit au bureau de la Plate-forme des Citoyens, soit au « Hub humanitaire » installé gare du Nord, où nous aidons les demandeurs d'asile pendant la journée. Le soir, je vais au parc ou à la Porte d'Ulysse pour coordonner les logements.

Quel a été le plus grand moment de 2018 pour la plateforme ?
À un moment donné, des membres de la police ont divulgué des informations confidentielles sur une future interpellation de migrants. C'était remarquable en soi, car cela signifie que même au sein de la police, tout le monde n’est pas d'accord avec la manière dont ils traitent les demandeurs d'asile. Quoi qu'il en soit, nous étions au courant d’une action policière imminente prévue le 21 janvier à 18h00 au parc Maximilien. Nous avons alors lancé un événement sur Facebook : tous ceux qui souhaitaient montrer leur solidarité étaient invités à se joindre à nous au parc Maximilien pour former une chaîne humaine en soutien aux migrants. Moins de 48 heures après le lancement de notre appel, plus de 3.500 personnes formaient une chaîne de Bruxelles-Nord au parc. C'était de la folie. Attends, je peux te montrer une photo.

Burgerplatform steun vluchtelingen asiel migratie Brussel
Adriana (gauche)

Que dirais-tu de l'agitation autour du pacte sur les migrations de l’ONU ?
Je n'ai pas été surprise que la N-VA s'oppose au pacte sur les migrations, parce qu'elle a toujours dit clairement qu'elle était contre l'immigration. Il suffit de regarder leur campagne raciste contre le pacte. Ou le statut Facebook de Theo Francken qui a fait référence aux réfugiés avec le hashtag #opkuisen, #nettoyer. Ils parlent d'eux comme s'ils n'étaient pas de véritables personnes.

Comprends-tu les préoccupations des Belges au sujet de l'immigration ?
Oui, je comprends que les gens aient peur de l'inconnu. La N-VA essaie de nous dépeindre les réfugiés comme des terroristes, des immigrants illégaux et des criminels. Ils jouent sur la peur : « Vous perdrez votre emploi si nous accueillons des immigrés ». Bien sûr que personne ne veut perdre son boulot. Mais quand vous accueillez des réfugiés pour une nuit et que vous apprenez à les connaître en tant qu'individu, ce terroriste illégal devient alors Adam, qui préfère trois cuillères de sucre dans son café et qui joue avec vos enfants.

Qui était ton héros l'année dernière ?
Younes me vient immédiatement à l’esprit, un réfugié libyen qui a été emprisonné et torturé pour ses idées politiques. Il était en route pour l'Angleterre quand je l'ai rencontré au parc Maximilien. Après son arrivée en Angleterre, Younes m’a dit qu'il se sentait perdu. À Bruxelles, nous l'avions accueilli à bras ouverts, ce qui n'était pas le cas en Angleterre. Il y a beaucoup de personnes comme Younes, qui arrivent finalement à leur destination après un terrible voyage, mais qui ne savent pas quoi faire. J'ai trouvé admirable qu'il ose l'admettre.

« Quand vous accueillez des réfugiés pour une nuit et que vous apprenez à les connaître en tant qu'individu, ce terroriste illégal devient alors Adam, qui préfère trois cuillères de sucre dans son café et qui joue avec vos enfants. »

Votre ami Mehdi travaille aussi pour la Plateforme citoyenne. Comment équilibrez-vous votre relation ?
Nous travaillons beaucoup tous les deux, et il est parfois difficile de séparer notre vie privée de notre vie professionnelle. Nous vivons ensemble et nous avons choisi de ne pas accueillir de personnes tous les jours. C'est parfois difficile de résister, mais nous travaillons tous les deux toute la journée et c'est agréable de pouvoir passer au moins quatre ou cinq heures ensemble le soir.

Adriana Costa Santos en Medhi Kassou
Adriana met haar Belgische vriend en medeorganisator Medhi. (Photo par Frédéric Moreau de Bellaing)

Qu'est-ce que vous faites alors ?
On aime bien la lecture, nous. C'est notre façon préférée d'échapper au stress quotidien. Actuellement, je suis en train de lire A viagem do elephante de Saramago, un écrivain portugais. Mehdi lit aussi un livre du même auteur, je lui ai fait découvrir la littérature portugaise. Mais mes livres préférés sont les polars de Fred Vargas, qui t’invitent à jouer le rôle du détective et à trouver le suspect.

« J'ai l'intention de rester en Belgique parce que j'y ai rencontré beaucoup de gens forts qui ont enrichi ma vie. Mais le temps chaud du Portugal me manquera. »

Qu'as-tu réalisé sur le plan personnel cette année ?
J'ose plus élever ma voix qu'avant. C'est quelque chose qui m'a toujours posé des problèmes - eh bien, j'ai encore des problèmes avec ça, mais j’ai appris à mieux faire semblant. Cette année, j'avais des caméras pointées sur moi et j'avais toujours peur de dire quelque chose de stupide. Je préfère m’exprimer par écrit. Mais maintenant, je sens que ma voix doit être entendue, parce que je m’implique pour quelque chose qui est beaucoup plus grand que moi-même.

Tu te considères comme quelqu’un d’accomplie ?
Euh, je suppose que oui. J'ai toujours voulu faire une différence et j'ai l'impression de l'avoir fait. Ma famille est très engagée politiquement et nous avons souvent parlé de notre liberté et de nos droits. Mais beaucoup de mes amis intellectuels m'ont dit que nous ne pouvions pas changer la société et qu'il n'y avait aucune raison de lutter. Ce n'était pas ce en quoi mes parents et moi croyions. J'essaie de faire partie de la société pour la changer de l'intérieur. Nous avons montré au gouvernement qu'il existe effectivement une solution pratique à la « crise migratoire », qui est à notre avis plutôt une crise d’accueil.

As-tu prévu quelque chose de spécial pour les réfugiés à l’occasion de Noël et du Nouvel An ?
Oui, normalement les bénévoles n’offrent qu’un logement d’une nuit aux réfugiés, mais à Noël, nous veillons à ce qu'ils soient au chaud du 23 au 26 décembre et du 30 décembre au 2 janvier. A la Porte d'Ulysse, nous organisons aussi des activités et une fête pour les familles.

Que fais-tu à Noël ?
Mehdi et moi avons pris quatre jours de congé pour rendre visite à ma famille au Portugal. La fête de Noël est très importante dans notre famille, même si tout le monde est athée. Ma famille vit au Portugal, mais Noël est le moment où nous nous rassemblons tous dans la maison de ma grand-mère. Nous chantons tous ensemble et échangeons des cadeaux. Je me réjouis déjà à l'idée de les revoir.

Et à quoi aspires-tu en 2019 ?
Un changement de gouvernement, ha ha. Même si je trouve cela effrayant, je suis curieuse au sujet des élections. Et j'espère pouvoir obtenir mon diplôme l'année prochaine, ce que je n'ai pas vraiment réussi l'année dernière avec trois heures de sommeil par nuit. J'ai aussi l'intention de rester en Belgique parce que j'y ai rencontré beaucoup de gens forts qui ont enrichi ma vie. Mais le temps chaud du Portugal me manquera.

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