Culture

On a parlé du clubbing belge des années 1990 avec les gars du Cherry Moon

« À l’époque où j’ai commencé à sortir, tout le monde voulait aller au Cherry Moon. »

par Marie Pilette
13 September 2019, 1:55pm
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Ces légendaires clubs belges et leurs soirées sans fin appartiennent désormais au passé. Ne reste plus que quelques souvenirs principalement flous à parcourir dans notre série VICE « NIGHTS TO REMEMBER ».

Ce week-end, vous pourrez faire la fête dans un nouveau club belge : Radar. Enfin, pas si niveau que ça. Le bâtiment qu’il occupe hébergeait le célèbre Cherry Moon et ses oiseaux de nuit dans les années 1990. C’est en effet il y a près de trois décennies que les clubs belges ont mis notre pays sur la carte de la nightlife et des musiques électroniques. Impossible de ne pas mentionner la New Beat, si chère à notre patrimoine, qui a pu dépasser nos frontières et convaincre les plus curieux de venir festoyer à Gand, Anvers, Bruxelles ou encore Lokeren. Depuis, les années sont passées et d'autres styles ont émergé. Bon nombre de ces clubs, à qui nous devons une certaine notoriété, ont fermé. Certains récemment, d’autres il y a plusieurs années. C’est le cas du Cherry Moon, une boîte techno inaugurée en 1991 et fermée en 2013. On y a passé des sons influencés par la house et la hard trance anglaise et allemande. Aujourd’hui considéré comme culte, ce haut lieu de la nuit ouvre à nouveau ses portes sous l’identité du Radar. Pour l’occasion, on à parlé à son fondateur Rudy Pincé, au DJ résident Youri Parker et à Dimitri Cooman, A&R de l’époque pour qu’ils nous racontent leurs souvenirs d’époque.

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VICE : Salut Rudy, tu peux me décrire le Cherry Moon à ses débuts ?
Rudy : Durant la première année du Cherry Moon en 1991, l’établissement était un club commercial qui comptait plus de trois-cent visiteurs par soirée. Plus tard dans l’année, j’ai découvert l’Allemande Marusha und Co et je suis tombé amoureux de son style. J’aimais tellement ce son underground que j’ai demandé à mes DJs de changer immédiatement de style pour suivre ce qui se faisait en Allemagne et à Detroit. Tout le monde m’a dit que j’étais fou et que mon idée allait être un échec. Je ne les ai pas écoutés et j’ai quand même tout changé.

Comment a réagi le public ?
Rudy : Deux mois après ma décision de changer le style musical du club, on comptait mille-cinq-cent visiteurs le vendredi et deux-mille le samedi. C’est à ce moment-là que le vrai Cherry Moon est né.

Quelles ont été les années d’apogée du club ?
Dimitri : Perso, j'ai seulement été témoin de ce qu’on pourrait appeler la deuxième période d'apogée du club, c’est-à-dire les dernières années, de 2000 à 2005. J'étais encore un gamin, donc c'était une expérience incroyable. Le Cherry Moon c'était un tout : la clientèle motivée, les lumières en accord avec le système son, puis cette musique... Mon dieu. C'était la cerise sur le gâteau. Le club dégageait un réel sentiment de communauté. À partir du moment où j’entendais la basse depuis le parking, je me disais : « Ça y est, je suis de retour chez moi. »
Youri : Pour moi c’est difficile à dire. Tellement de choses se sont passées là-bas. Mais je me souviens de ces grands artistes internationaux qui venaient mixer au club. Après leur set, j’imaginais toujours qu’iels rentreraient à leur hôtel pour se reposer. En réalité je les voyais toujours danser dans la fosse avec le public. C’était vraiment cool.

Quelle soirée vous a le plus marqués ?
Rudy : Je crois que c’était celle où Sven Väth, Laurent Garnier et notre DJ résident Youri Parker ont joué la même nuit.
Dimitri : Pour moi c’était simplement ma première nuit. C’était l’anniversaire de Robert Armani et de DJ Ghost. Cette soirée était indescriptible. Quand je me remémore ce moment, je me sens béni d’avoir vécu ce moment avec ce club que j’aime tant et que je fréquente depuis mes 16 ans.

« La famille du Cherry Moon existe encore, elle a juste vieilli. »

Youri, pourquoi avoir décidé d’être résident dans ce club en particulier ?
Youri : À l’époque où j’ai commencé à sortir, tout le monde voulait aller au Cherry Moon. Tous les vendredis et samedis soirs étaient bondés. La musique était innovante et le système son était dingue. Y’avait une vibe unique.

Durant combien de temps y as-tu mixé ?
Youri : J’ai commencé à mixer là-bas en 1995. À l’époque j’étais encore à l’école. J’y suis resté jusqu’à la fermeture, en 2005.

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Quelles différences voyez-vous entre le clubbing de l’époque et celui d’aujourd’hui au niveau de la musique, de notre manière de faire la fête et de consommer ?
Dimitri : Pour moi c’est différent, car aujourd’hui je suis DJ, mais je ne suis plus le raver que j’ai été. Je pense que le public est moins frénétiques que quand j’avais 16 ans. L’image de deux-mille personnes en train de sauter comme des fous appartient sans doute au passé, mais l’ambiance du Cherry Moon influence encore de nombreux événements. La famille existe encore, elle a juste vieilli. Mais ce qui est bien, c’est que les jeunes retrouvent le chemin de nos événements depuis ces deux dernières années. La nouvelle génération profite des événements techno que nous organisons. Le Cherry Moon a gardé son surnom de « The house of house », un nom riche en histoire, mais aussi avec un avenir prometteur.
Youri : Les drogues ont toujours été présentes. Donc à ce niveau-là je n’ai pas vraiment vu de différence. Cependant, la manière dont les gens consomment la musique a bien changé. Dans les années 1990, on ne pouvait pas trouver de la musique aussi rapidement. On devait vraiment chercher pour trouver des nouveaux tracks. Du coup, certaines personnes restaient toute la nuit pour pouvoir écouter un morceau en particulier. Aujourd’hui, avec Shazam et Internet, tout est plus simple et tout va plus vite; l’industrie de la musique en a pris un coup. L’ennui s’installe très facilement et le renouvellement des boîtes de nuit doit être de plus en plus rapide. Résultat: l'attitude des gens a également changé. Tout le monde est sur son téléphones à prendre des photos.

Aujourd’hui, les acteurs de la nightlife se plaignent souvent d’un manque de communication avec les autorités. Comment ça se passait à l’époque ?
Rudy : On a eu de gros problèmes avec la police de la ville de Lokeren et la commune. Ils nous faisaient une très mauvaise publicité et ont même fermé le club pendant trois mois. À l'époque, la techno était une musique incomprise souvent associée à la drogue. Mais ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est qu’ils nous rendaient de plus en plus populaire et suscitait la curiosité des jeunes, qui sont par la suite venus de France, d’Allemagne, de Hollande… La police organisait des razzias et nous traitaient comme des criminels. Mais on a tenu le coup, moi et les milliers d’amoureux du Cherry Moon.

Comment avez-vous géré cette fermeture ?
Dimitri : La première fermeture en 2005 a été très rude et soudaine car la soirée du réveillon du nouvel an venait d'être annoncée et soudainement, deux semaines plus tard, le club fermait. À ce moment-là, j'ai vraiment eu le sentiment que c'était la dernière. J'ai vu des gens pleurer, des ravers qui se disaient au revoir, c'était comme des adieux au cinéma.

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Vous vous souvenez de la toute dernière nuit au Cherry Moon ?
Dimitri : Cette nuit était au top, le club était plein à craquer jusqu’à midi. Si je me souviens bien, la fête a continué jusqu’à 14 heures et je suis parti vers 13h30. Je savais que c'était la dernière soirée de la sorte au Cherry Moon. Ça peut paraître un peu étrange de dire ça à propos d'une soirée en club, mais c'était une soirée émouvante.
Rudy : Le dernier soir, on avait tous les larmes aux yeux et on est restés jusqu'à l’aube. Puis le soleil s’est levé et il était temps de se dire adieu. Une nouvelle période commençait, celle de l’arrivée des festivals techno, et du désintérêt pour les clubs. De plus, les honoraires des grands DJs étaient de plus en plus élevés et contrôlés par de grandes agences. C’était la fin de l’ère underground pour nous. Avant, on pouvait avoir tous les grands noms de la scène techno dans notre club. Plus maintenant. Je pense aussi qu’aujourd’hui, les gens sortent non seulement pour la musique, mais aussi pour une expérience complète. La musique devient parfois même secondaire. Mais le changement est quelque chose de naturel. Au final, je reste un homme heureux et positif qui a eu la chance de vivre vingt-cinq belles années au Cherry Moon.

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