Identité

Le harcèlement sexuel est-il devenu une norme dans le milieu gay masculin ?

Dick pics surprises, propositions indécentes, viols : « Si j’étais une meuf hétéro, et qu’il m’était arrivé un seul de ces trucs, j’aurais clairement crié #MeToo. »

par Kathleen Wuyard
19 May 2020, 12:27pm

PHOTO : GROVER

Fraîchement de retour à Liège après plusieurs années à Bruxelles, Alexandre Lopez Vela redécouvre non sans peine la complexité de trouver un mec bien dans une ville de province où le choix est limité, et face aux princes pas toujours charmants qu’il rencontre, décide de décrire avec une ironie mordante les affres du dating dans le milieu homosexuel liégeois. Dick pics non sollicitées, propositions indécentes (« 100 euros contre ton jus », « ne change pas de slip et ne te lave pas le sexe pendant une semaine », « je te paye pour goûter tes matières fécales »), sans oublier les demandes de simulation de viol dès la première rencontre : égrenées sur le ton de l’humour, ces anecdotes virent toutes pourtant dangereusement du côté du harcèlement sexuel.

Avec le recul, Alexandre est d’ailleurs le premier à le reconnaître : « Si j’étais une meuf hétéro, et qu’il m’était arrivé un seul de ces trucs, j’aurais clairement crié #MeToo ». Le harcèlement a-t-il été intériorisé par le milieu homosexuel masculin jusqu’à y devenir une forme de norme ? Cinq jeunes gays tantôt victimes, tantôt coupables, témoignent.

Si vous êtes victime de violences sexuelles ou que vous connaissez quelqu’un dans cette situation, vous pouvez en discuter et porter plainte à l’aide de cette plateforme .

Alexandre (28 ans), chargé de communication

« Je serais incapable de quantifier le nombre de comportements sexuellement agressifs auxquels j’ai été confrontés, pour plusieurs raisons. D’abord, parce que je ne les ai pas toujours identifiés comme tels au moment où je les ai vécus : ma réalisation que ces comportements n’étaient pas “normaux” est relativement récente et fait suite à un article que j’ai écrit sur le sujet. Une amie m’a souligné que si on transposait ces situations avec un homme et une femme, la femme les dénoncerait sans hésiter. Avec le recul, j’ai réalisé que je m’étais senti mal à l’aise lorsque ces comportements étaient arrivés, et ça contribue aussi à pourquoi j’ai du mal à estimer combien de fois j’y ai été confronté : il y a clairement une forme d’oubli volontaire dans certains cas.

La première fois où je me suis senti très mal à l’aise sur une app de rencontres, je n’avais que 15 ans, et je m’étais inscrit sur la Chatbox de Mobistar en indiquant que j’étais mineur. Un homme de 35 ans qui affirmait les ”aimer plus jeunes” a commencé à me harceler. Quand je lui ai dit que je n’étais pas intéressé, il m’a menacé en mode : « réponds-moi sale pute, je vais te retrouver et te baiser » avant de m’envoyer des photos non sollicitées de son pénis. À l’époque, j’ai été profondément choqué : je découvrais ma sexualité, et j’étais face à quelqu’un d’intrusif et de violent qui n’hésitait pas à m’insulter gratuitement. C’est assez rude pour un gamin de 15 ans d’encaisser cette violence verbale, et visuelle aussi, car je n’avais pas du tout demandé à recevoir ces photos

« Il y a une attitude "Boys will be boys" derrière ces comportements. Comme si c’était normal de se comporter comme des prédateurs parce qu’on est des hommes... »

L’agression très présente dans le milieu gay masculin et sans faire de généralités, c’est difficile de ne pas se dire que c’est simplement parce qu’on est entre hommes. Mes amis hétéros ne se sont jamais plaint de recevoir des photos vulgaires ou des messages insistants de la part d’une femme… On est nombreux à avoir intériorisé tout ça, je pense, il y a une attitude « Boys will be boys » derrière ces comportements. Comme si c’était normal de se comporter comme des prédateurs parce qu’on est des hommes... D’ailleurs, je serais le pire des menteurs si j’affirmais que je n’avais pas eu des approches déplacées par le passé. J’ai été à la fois victime et bourreau des comportements que je dénonce.

Il y a peu, je faisais encore partie de ceux qui se disaient : « C’est pas grave, ce mec est juste un peu lourd ». Evidemment que j’ai déjà envoyé des dick pics à des mecs et que j’ai déjà été insistant avec certains… Je ne suis pas en train de dire que je suis victime d’un système plus fort que moi, parce que ce serait me déresponsabiliser de mes comportements déplacés, mais si j’essaie d’expliquer pourquoi j’ai agi comme ça, j’en viens vite à : « parce que c’est comme ça que ça se passe chez nous. » Et honnêtement, j’ai envie de me gifler en disant ça car clairement, ça montre qu’on normalise constamment des attitudes et des comportements néfastes. »

Julien (26 ans), en recherche d’emploi

« J'aimerais vraiment bien chiffrer le nombre de fois où j’ai été victime de comportements sexuellement agressifs. Dans la vie réelle ou sur les applications de rencontres, ce nombre est incalculable. L’agression est clairement sous-jacente dans le milieu homo, sans pour autant s’y dérouler exclusivement. Je pense que c'est une des dérives d'un milieu qui est sexuellement très libéré : les mecs ont tendance à penser que vu que le cul y est omniprésent, chaque individu est forcément en recherche de ça. Ça m'exaspère. J'aime le sexe comme beaucoup de monde mais je déteste être considéré comme un objet.

« À force de baigner dans ce climat, on finit par se dire que ce n'est pas grave. Un petit verre dans le nez et on se lâche : “De toute façon, tout le monde le fait”. »

Je n'ai pensé que du bien du mouvement #MeToo, c'est important que la parole se libère pour les femmes. J'ai été violé quand j'avais 16 ans et je sais ce que ça fait, l'horreur que ça représente. Les conséquences désastreuses que ça a sur la vie affective et sexuelle d'une personne. Je pense que si le mouvement ne s'est pas répandu dans le milieu homo, c’est parce que ce sont uniquement des mecs donc on ne les pense pas comme des victimes, et de plus, ils sont homos donc tout le monde s'en fout… Moi-même, j’ai déjà eu des comportements agressifs, ne serait-ce que l’envoi de photos non sollicitées. À force de baigner dans ce climat, on finit par se dire que ce n'est pas grave. Un petit verre dans le nez et on se lâche : “De toute façon, tout le monde le fait”. »

Kamel (28 ans), travaille dans le milieu médical

« Impossible de chiffrer le nombre de fois où j’ai été confronté à des comportements sexuellement agressifs. Ils se manifestent plus facilement sur les apps de rencontre gays, surtout sur Grindr. Dans les cafés et les clubs du milieu c’est moins fréquent, même si ça arrive. Mes premiers messages un peu choc venaient d’un mec qui me proposait de me payer pour que je lui marche dessus et d’un autre qui voulait acheter ma pisse. Sans parler de la banalisation des photos de nus, qui sont comme une norme dans les conversations.

« Les apps sont un premier contact avec le monde gay pour beaucoup de jeunes ados qui se cherchent. L’entrée en la matière est un peu violente… »

Pour moi ce comportement est surtout dû à la vision de la masculinité en général. Il est plus visible dans le milieu gay masculin parce qu’on reste entre mecs. En fait, les apps fonctionnent comme des supermarchés du sexe. On n’est plus des personnes mais des produits de consommation, tu crées ton profil et tu as accès à des dizaines de profils à consommer autour de toi.

Alors chacun se vend, et ça passe par l’exigence d’envoyer des photos de nu et de décrire tout ce qu’on est prêts à faire ou pas. C’est d’autant plus dommage que les apps sont un premier contact avec le monde gay pour beaucoup de jeunes ados qui se cherchent. L’entrée en la matière est un peu violente… »

Nicolas (24 ans), doctorant en littérature

« Le harcèlement sexuel s’étend sur un large spectre, et j’ai la chance de n’en avoir jamais subi les formes les plus violentes. Les agressions dont j’ai pu souffrir consistent, entre autres, en des difficultés à faire enfiler un préservatif à mon partenaire avant un rapport anal ou en des éjaculations buccales non consenties. L’une d’elles a été traumatisante et j’ai eu très peur : un garçon que je connaissais à peine m’a éjaculé dans la bouche sans mon accord ni même m’avoir prévenu. Je venais de le rencontrer sur Grindr, et j’ai eu peur du risque de transmission d’une IST.

« Un garçon que je connaissais à peine m’a éjaculé dans la bouche sans mon accord ni même m’avoir prévenu. Je venais de le rencontrer sur Grindr. »

Une bonne pratique sadomasochiste est une pratique qui se prépare et se discute, ce qui préjuge un consentement mutuel : en se donnant l’apparence de la violence, elle n’est pas moins consentie. Une proposition de sexe hardcore sur internet, tant qu’elle soit poliment formulée, ne m’ennuie pas : sur certaines applications, comme Grindr, où la demande des utilisateurs est bien souvent sexuelle, je dirais même qu’elle fait partie du jeu. Mais il faut être attentif aux mots qu’on emploie : un interlocuteur m’a avoué son fantasme de me “violer”, et l’emploi de ce verbe m’a mis terriblement mal à l’aise. Ceci dit, il est difficile d’associer le #MeToo que nous connaissons à la problématique du consentement dans le milieu gay. Le hashtag ne dénonce pas seulement les agressions sexuelles dont certaines femmes ont souffert, mais aussi les violences symboliques et systématiques (économiques, culturelles ou sociales) dont elles pâtissent toutes quotidiennement. Ce n’est pas le cas des hommes homosexuels et si leur oppression n’est pour autant pas moindre, elle ne s’exerce pas selon les mêmes modalités. »

Tom (27 ans), coordinateur d’une ASBL de défense des personnes LGBTQI+

« Il est quasiment impossible de recenser le nombre de fois où l’on pourrait considérer que j’ai été victime de comportements sexuellement inappropriés. L’agressivité lorsqu’elle se passe dans des relations sexuelles et/ou amoureuses consenties n’est pas un problème en soi. Par contre, les comportements qui sont non-désirés dans un premier temps, puis non consentis dans un deuxième, sont extrêmement problématiques. Il y a une sorte de consensus autour du fait que ces agressions sont normales, “qu’on est des mecs” et donc forcément “on a envie de se taper tout le monde”. Ça me fout la haine de voir que les petits nouveaux (on les repère vite) sont convoités de toutes parts et qu’ils tombent dans les mêmes pièges que nous il y a quelques années. Et que dans quelques années, ils se rendront compte des abus et du tort que ça a pu leur faire… Compliqué de leur en parler maintenant, car c’est perçu comme de la jalousie, mais c’est lâche de ne rien dire alors qu’on sait très bien ce qui se passe...

Le problème n’est pas spécialement au niveau du type de pratiques : le BDSM et les golden showers peuvent être des moments d’intimité intenses et magiques. Les échanges de photos ne sont pas malsains en soi non plus. Par contre, les pratiques imposées sont inacceptables et constituent clairement des agressions sexuelles.

« Je ne pense pas qu’on puisse faire des généralités et dire que l‘agression est sous-jacente au milieu homosexuel masculin. Ce qui est clair, c’est que la notion de consentement, et donc d’agression, est vécue différemment par la plupart des hommes gays que je connais. »

Je ne pense pas qu’on puisse faire des généralités et dire que l‘agression est sous-jacente au milieu homosexuel masculin. Ce qui est clair, c’est que la notion de consentement, et donc d’agression, est vécue différemment par la plupart des hommes gays que je connais : il y a cette idée qu’en tant que mecs gays, on est très libres sexuellement, qu’il ne faut pas être choqué. Comme c’est une pensée répandue, c’est dur de ne pas l’assimiler dès qu’on arrive dans le milieu, parfois très jeune.

À terme, on reproduit et on transmet ce genre de messages qui peuvent être extrêmement destructeurs. Il faut qu’on puisse en discuter, remettre en question des présupposés qui se perpétuent depuis des décennies, faire le ménage dans nos communautés pour réaliser que certaines choses sont acceptables et d’autres pas du tout. Mais le chemin est encore long. »

Ces témoignages ont été recueillis avec la collaboration d’ Arc-en-Ciel Wallonie .

Par le passé, Grindr a été épinglé à plusieurs reprises pour son laxisme concernant les cas de harcèlement qui ont lieu sur la plateforme , mais vous pouvez toujours leur signaler toutes les personnes qui enfreignent les lignes directrices ou porter plainte .

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