Mode

L'héritage de Martin Margiela est immortel, la preuve par 4

De Demna Gvasalia à Jean-Paul Gaultier, on a demandé à ceux qui le connaissaient le mieux de nous parler de l'héritage - immense - de Martin Margiela.

par Ninette Murk
16 September 2019, 1:18pm

Photographie Ronald Stoops. i-D magazine March 1992 

Ces trente dernières années, peu de gens peuvent se vanter d’avoir joué un rôle aussi important dans l’avant-garde de la mode que Martin Margiela. Son travail continue d’inspirer d’innombrables créateurs : Raf Simons a révélé qu'il avait délaissé l’architecture pour la mode après avoir assisté à son défilé White en 1989 tandis qu’en 2008, Marc Jacobs affirmait : « Quiconque est conscient de ce que signifie vivre dans un monde contemporain est influencé par Margiela. »

En 2019, 31 ans après le lancement de la marque, la maison et son fondateur savourent leur règne. Habituellement discret, le designer sort de son silence pour s’exprimer (un peu) sur son succès dans un film dont on ignore encore la date de sortie. Réalisé par Reiner Holzemer, le documentaire Margiela in His Own Words offrira un accès sans précédent à un homme qui a toujours scrupuleusement évité les feux de la rampe.

10 ans après avoir quitté son poste de directeur artistique et vendu Maison Margiela à Renzo Rosso, 30 ans après être devenu le premier lauréat du Grand Prix de l’ANDAM, il y revient en tant que juré. Dans l’une de ses rares déclarations, il est revenu sur son départ de l’industrie et sur sa perception de la mode aujourd’hui. « On dit beaucoup que la mode a la mémoire courte, qu’elle est obsédée par l’actualité et la quête de nouveauté. Mais récemment, des expositions consacrées à mon travail ont prouvé le contraire, a t-il affirmé. Une fois de plus, ma Belgique natale a été la première à m'honorer au MOMU d’Anvers, et Paris, ma ville adoptive, lui a emboité le pas avec deux autres expositions, l’une au Palais Galliera et l’autre au Musée des Arts Décoratifs. »

« C’est un bel hommage à une période de dévouement et de travail acharné qui a commencé très tôt et a duré plus de 30 ans. Elle s’est terminée en 2008 – l’année où j’ai senti que je ne pouvais plus me plier à la pression internationale et à la croissance exponentielle du marché. J’ai regretté l’overdose d’information charriée par les réseaux sociaux, qui détruit le « frisson d’attente » et annule tout potentiel effet de surprise – fondamental à mes yeux. Mais aujourd’hui, je suis heureux de constater un regain d’intérêt pour la créativité dans la mode, de la part de certains nouveaux designers. »

Pour marquer cet anniversaire et prendre la mesure de son influence, VICE a sollicité quatre personnes qui ont eu la chance de le connaître et de travailler avec lui. Elles nous ont parlé de la manière dont il avait changé leur façon de voir la mode - et la vie.

Kristina De Coninck : « My First, My Last, My Everything »
Artiste belge, Kristina De Coninck devient la mannequin préférée et la muse de Margiela – ils sont toujours bons amis aujourd’hui - lorsque, à l’âge de 26 ans, elle est repérée dans un café d’Anvers par le photographe Ronald Stoops (mari de Inge Grognard, la make-up artist préférée de Margiela) qui y fait quelques extras. Il réussit à la convaincre de participer à un casting pour le designer Dirik Van Saene, l’un des Six d’Anvers. Martin Margiela découvre le shoot auquel elle a participé. Le reste appartient à l’histoire : Kristina déménage à Paris, loue un petit appartement et commence à travailler avec lui.

« Martin faisait preuve de tellement de respect à l'égard des modèles, dans sa façon de s’adresser à nous. Les meilleurs souvenirs que je garde de lui sont liés à la musique que nous écoutions ensemble, on s’amusait tellement ! Lors de son défilé à la Conciergerie et pendant son exposition au Musée Galliera l’année dernière, il a passé ma chanson préférée : « Loving You » de Minnie Riperton. Vous imaginez ? Ça m'a remplie de joie !

Je pense aussi aux fous rires que nous partagions, à ces moments pendant lesquels j’avais l’impression qu’il me comprenait totalement. Il me faisait fondre quand je le voyais travailler, il était si concentré ! Martin me montrait régulièrement ce qu’il avait fait : ce n’était pas de la mode, c’était totalement différent, original et je me souviens encore précisément de son travail. J’étais touchée à l’idée qu’il partage ces moments avec moi. Grâce à lui, j’ai appris que dans la vie, il fallait du cran, du courage, de la détermination… mais que cette force n’avait de sens que lorsqu’elle laissait de la place à la sensibilité, à la tendresse, à l’attention, à la dévotion, au fait de prendre soin de soi et d’avoir confiance.

Résumer une vie en une phrase n’est pas un exercice facile, mais je pense à la chanson d’amour de « Barry White My First, My Last, My Everything » et à la façon dont on dansait ensemble – le paradis ! »

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Jean Paul Gaultier : « Je l’ai toujours admiré pour son absence de compromis créatif »
Quand il est arrivé à Paris, Martin Margiela a travaillé pour Jean-Paul Gaultier, qui dit n’avoir jamais eu de meilleur assistant que lui.

« J’étais juré à l’Académie d’Anvers pour le défilé de fin d’études de la classe désormais connue comme celle des « Six d’Anvers ». Martin avait un an de plus, j’avais entendu parler de son travail mais je ne l’avais jamais rencontré. Un ami qui travaillait pour Libération m’a demandé de le voir. Lorsque j’ai fait sa connaissance et que j’ai découvert son travail, je lui ai tout de suite dit qu’il était prêt à lancer sa propre ligne et qu’il n’avait pas besoin de faire d’apprentissage. Mais il a insisté pour travailler avec moi. Nous avons travaillé ensemble trois ans, c’était mon meilleur assistant, il est devenu mon ami et lorsqu’il m’a annoncé son intention de partir pour lancer sa propre marque, je ne pouvais que lui souhaiter bonne chance.

Je pense qu’il a décidé de faire certaines choses en réaction à ce qu’il voyait en travaillant pour moi. J’appartiens à la première génération de designers qui a commencé à être médiatisée. Il a fait le choix de l’anonymat le plus complet, sans jamais vouloir être photographié ou interviewé. Je pense que nous partagions le même amour pour le trompe l’œil et la réinterprétation des classiques. Je l’ai toujours admiré pour son absence de compromis créatif et pour la force dont il a fait preuve en restant à l’écart de la mode dès qu’il a décidé d’arrêter. »

Sonja Noël : « Je n’ai pas su quoi penser de sa première collection : était-ce beau ou moche ? »
Sonja Noël est aussi passionnée par la mode aujourd’hui que lorsqu’elle a ouvert sa première boutique Stijl, rue Dansaert à Bruxelles, où elle vend des marques comme Ann Demeulemeester, Rick Owens, HaiderAckermann, Dries Van Noten, Y/Project, Raf Simons et Martin Margiela. C’est elle qui a ouvert la première boutique Martin Margiela en Europe en 2001, dans une maison bruxelloise datant du 18 ème siècle.

« Je me souviens très bien de son premier défilé – surtout parce que je n’ai pas pu y assister, étant donné que j’accouchais de mon premier enfant ! J’ai regardé une vidéo après, j’ai vu les vêtements dans son showroom et je n’ai pas su quoi penser de la collection : était-ce beau ou moche ? La découpe de ses vestes avec des épaules et des manches très étroites contrastait beaucoup à l’époque où tout le monde préférait les épaules larges et puissantes. Ses pantalons larges portaient déjà le pli du genou et les coutures étaient mal finies, voyantes. Il y avait quelque chose que j’adorais, j’ai donc commandé l’intégralité de la collection – et j’ai eu les pièces du défilé, puisque la première collection de Martin n’a jamais été produite. J’ai gardé certaines de ces pièces et j’envisage de les léguer à un musée de la mode à Bruxelles.

Quand j’ai ouvert la boutique Margiela, il est venu de Paris me dire à quoi elle devait ressembler – il a pris des photos de tout et a dessiné dessus avec un marqueur blanc. Nous avons mis de vieilles portes en bois, de lourdes fenêtres en verre, du marbre blanc au sol, des lampes en cristal… tout était recyclé et portrait une trace de peinture blanche, nous avons recouvert les lampes de gaze pour rendre l’ambiance intime. Martin savait exactement ce qu’il voulait et c’est quelque chose que je respectais beaucoup.

Son travail était toujours une révélation, faite de surprises et de nouveautés. Du lieu de ses défilés aux invitations envoyées aux médias et aux acheteurs, à son casting de mannequins… la façon dont elles étaient coiffées et maquillées. Et puis il y avait les collections en soi, il ne faisait pas de pre-collections, les acheteurs ne savaient donc jamais à quoi s’attendre. Martin a donné tellement d’idées ces 20 dernières années qu’il n’a pas fini d’inspirer les nouveaux designers.

C’était un artiste. Dans son refus de communiquer à propos de ses créations – ses vêtements étaient là pour raconter l’histoire. Il m’a énormément influencé dans ma façon de penser la mode. »

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Vetements automne / hiver 2018

Demna Gvasalia : « Détruire pour mieux créer »
Demna Gvasalia a décroché son premier job chez Maison Margiela Paris après son diplôme à l’Académie royale des Beaux Arts d’Anvers. Il est aujourd’hui l’un des designers en activité les plus renommés, directeur artistique chez Balenciaga et à la tête de sa propre marque VETEMENTS, où il rend constamment hommage à l’influence de Martin Margiela.

« Je repense à l’époque où je travaillais chez Margiela comme à une sorte de master après mon diplôme à Anvers. En travaillant là-bas, j’ai découvert que la beauté pouvait être absolument partout autour de nous, que les objets mondains pouvaient se transformer en concepts créatifs et devenir de tout nouveaux produits.

Je n’ai jamais travaillé ni rencontré Martin Margiela en personne mais j’ai fait mon éducation en découvrant ses archives, il a éveillé ma curiosité à propos des vêtements. J’ai découvert que la créativité permettait de transformer le banal en quelque chose de nouveau, d’extraordinaire. Margiela m’a fait réfléchir aux vêtements.

Son approche justifie l’idée que la créativité ne supporte aucune limite. J’ai appris chez Margiela qu’on pouvait créer une pièce à partir d’un vieux sac de supermarché. J’ai aussi découvert l’immense créativité que générait le fait d’avoir des ressources très limitées. Cette perspective justifiait ma propre identité créative.

Chez Margiela, j’ai appris comment comprendre les vêtements, comment tomber amoureux d’eux, comment les mettre dans un sens ou dans l’autre, toutes ces choses que j’aime tant depuis. J’ai appris qu’il fallait parfois détruire une vieille pièce pour en créer une nouvelle. C’est sans doute l’une des choses les plus importantes que je tire de son héritage : détruire pour mieux créer. »

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Cet article a été publié sur VICE UK.