Identité

« On voulait prendre la relève » : mon rôle dans les émeutes de Londres

« Ça se reproduira, j'en suis tout à fait certain. »

par Sephton Henry; propos rapportés par Michael Segalov; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
11 December 2019, 12:54pm

Tottenham pendant les émeutes de Londres en 2011. Photo : Sebastian Remme/Alamy Stock Photo

En 2011, la situation était devenue catastrophique. J'avais 22 ans et les choses avaient empiré pour nous : on remarquait tous ce que les autres avaient mais que nous n'avions pas. Cela comprenait les choses matérielles, mais aussi les opportunités.

Mettons que vous vivez dans un bloc d’appartements. La plupart de vos voisins font partie d’un gang, se droguent ou souffrent de problèmes de santé mentale. Partout où vous regardez, il y a la pauvreté. Puis vous allez un peu plus loin dans la rue, et il y a ces énormes maisons, ces gens qui vivent des vies complètement différentes. Le fossé ne fait que se creuser. Et plus il se creuse, plus vous le sentez. Ce n’est pas de la jalousie. Vous vous demandez simplement : « Pourquoi pas moi ? En quoi suis-je moins bien ? »

Il y avait de la colère et du ressentiment dans les rues, alors le 4 août 2011, quand Mark Duggan a été abattu par la police, quelque chose s’est passé. La nation s’est soulevée.

Je viens du sud de Londres, mais j’ai su ce qui était arrivé dans le nord de la ville grâce à des relations. Un pote m'a appelé et m'a expliqué. Pour beaucoup de gens, moi y compris, c'était l'heure de la revanche. On nous avait si mal traités pendant si longtemps, on nous avait fait nous sentir comme des moins que rien, des citoyens de seconde zone. Soudain, on pouvait reprendre les rues, reprendre le pouvoir. Mais d’ici là à risquer de se faire tuer dans le nord de Londres, il fallait une autre raison. Ce n'était pas seulement Mark, c'était ce qu'il représentait, c’était plus grand.

L'action était coordonnée, mais en nous regardant, vous ne l’auriez pas deviné. Certes, nous avons utilisé des téléphones, des SMS, des BBM, des messengers. Mais si vous connaissez un peu la rue, vous savez que nous communiquons par notre façon de nous déplacer, d’aller d’un endroit à l’autre. On sait où sont les gens. On sait qui fait quoi et où. On se donnait rendez-vous dans des coins habituels – chez les bookmakers, au McDonald's, à la gare – et on discutait. Il n'y avait pas que les gangs ; ils n’auraient pas pu faire ça tout seuls.

Au début, il n'y avait pas la police, juste des groupes qui se préparaient à casser des choses, à piller – appelez ça comme vous voulez. Les gens s'apprêtaient à se rebeller contre toutes les lois nuisibles. Les lois qui concernent la composition de la société et qui maintiennent les inégalités. On voulait tout détruire pour que les gens nous voient et nous entendent. Et on ne comptait pas s’arrêter : on voulait montrer qu’on pouvait prendre la relève.

sephton henry
Sephton Henry

Le 6 août, je me suis réveillé sans savoir que je serais impliqué dans les émeutes. J'ai pris un train vers une zone locale où je savais que les choses allaient dégénérer ; je me souviens que les gens dépouillaient tout ce qu'ils pouvaient. La plupart des choses que j’ai vues ce jour-là me paraissaient normales. Des magasins cambriolés ? J’en cambriolais depuis l'âge de deux ans. Mais je me souviens avoir vu du feu. Je me souviens d’avoir vu les flics courir vers moi, et je me souviens de la peur dans leurs yeux.

Une voiture de police est passée et une dalle en béton a traversé la fenêtre. Elle a heurté le conducteur. Ses collègues à l'arrière ont sauté du véhicule qui a redémarré. Ils ont sorti leurs matraques, sauf que les types en face en avaient aussi. Ils ont couru sur la route pour rattraper la voiture. Le conducteur a juste eu le temps d’en sortir avant qu’elle ne soit brûlée. À part pour nous défendre contre la police, il n'y a pas eu de violence. On s'opposait à l'autorité, à ceux qui étaient au pouvoir, à ceux qui supervisaient.

La sensation était incroyable, je ne vais pas mentir. Pour une fois, les rues ne faisaient qu'une. Tous les gangs étaient unis et solidaires. Tous ceux qui, d’habitude, se tiraient dessus, travaillaient ensemble. C'était irréel. Mais les sentiments étaient mitigés. Il suffisait de regarder autour de soi pour voir que les choses étaient en train de mal tourner. Ce n'était pas ce qu’on voulait, mais la seule façon d’y arriver était de se rebeller. Ce n'était pas un choix, mais une nécessité.

D'après ce que j'ai vu, les endroits ciblés n'étaient pas prémédités. S'il y avait une meilleure sécurité et des volets, les gens n’y auraient pas touché. Personne ne voulait que les petits commerces locaux ne soient victimes de tirs croisés.

mare street london riots
Mare Street, Hackney, durant les émeutes de 2011. Photo : Roman Skyva/Alamy Stock Photo

Autour de moi, tout le monde a été jugé très vite dans ces tribunaux d'urgence et condamné à de lourdes peines pour n'avoir presque rien fait. La copine d’un de mes potes a pris deux ans ; elle n'avait jamais été arrêtée. Elle a volé un truc tout con, un pantalon, je crois. Un type que je connais a pris cinq ans rien que pour avoir été présent.

C'était environ une semaine avant mon arrestation. J'ai été libéré sous caution pendant trois mois, puis condamné à deux ans de prison. Mais ce n'était pas nouveau, pas inattendu. J'avais passé environ seize ans de ma vie dans des gangs. On m'a préparé à vendre de la drogue à l'âge de huit ans. On m'a tiré dessus, on m’a poignardé au visage. Ce qui était différent cette fois-ci, c'est que nous avions tous trouvé la liberté ce jour-là, et nous n'en avons pas souvent l'occasion. C'était suffisant pour nous donner l’impression que ça valait le coup d'aller en prison.

Ça se reproduira, j'en suis tout à fait certain. La population carcérale augmente à mesure que les inégalités se creusent. Il y a des meurtres dans la rue. Les choses ne s'améliorent pas. Les gens continuent de commettre des crimes parce qu'ils n'ont pas d'autre choix. Mais on nous accuse quand même : ce n’est pas la faute des structures ou du système.

Aujourd’hui, quand les gens évoquent août 2011, c'est une époque glorifiée. Ils parlent de cette époque avec le sourire aux lèvres. Et avec espoir, en quelque sorte. Certains ont terminé en prison, mais pour nous, cet endroit ressemble à une prison de toute façon.

Pour éviter que cela ne recommence, les gens ont besoin d'être responsabilisés. On ne peut pas être opprimés et faire les victimes. Si les gens qui n'ont pas voix au chapitre à l'heure actuelle en ont une, les choses vont changer. Les rues ont leurs propres systèmes, leurs propres dirigeants, leurs propres règles. Mais tout cela n’est pas respecté – ni reconnu – par les pouvoirs en place.

On a construit notre propre monde parce qu’on le devait, mais en dehors de celui-ci, personne ne nous prend en considération. J'ai trouvé ma voix maintenant, mais beaucoup de gens ne l'ont pas trouvée. La question qu’il faut se poser est la suivante : les gens respectent-ils les règles parce qu’ils le doivent ou parce qu’ils le veulent ? Quand vous le voulez, vous n’avez pas de colère et de frustration à exprimer. Quand vous jouez le jeu parce que vous êtes obligé, vous attendez juste une chance de vous en sortir.

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Cet article a été publié sur VICE UK.

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