Culs de joint, VHS et pin’s : Yanis scanne son autobiographie matérielle
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Culs de joint, VHS et pin’s : Yanis scanne son autobiographie matérielle

« Si je déménage, si ma maison brûle, si on me cambriole, que je perds tout, j’ai quand même une trace que je peux garder sur mon disque dur toute ma vie. »
15 June 2020, 10:57am

Depuis plusieurs années, Yanis Gouverneur (25 ans) documente absolument tout, d’abord grâce à son appareil photo et maintenant aussi grâce à son scanner. Il scanne tout ce qu’il possède de plus cher ; donnant naissance à des images quasi autobiographiques.

VICE : Tu nous racontes un peu tes débuts avec la photo ?
Yanis : Quand j'étais à l'internat dans le Brabant, une éducatrice m’a prêté son appareil photo. J’avais 7 ans, j'étais hyper intrigué. Je faisais des photos de fleurs, de petites flaques d'eau, que des trucs nuls. Cette même année, il y avait un concours de photo. J’ai fini deuxième. J'avais la haine, mais je savais que c’est ça que je voulais faire. À 12 ans, j'ai reçu une bourse d'étude ; et le premier truc que j'ai fait avec cet argent, c’est acheter un Sony A37.

« S’il se passe une enroule un jour, je sais que mon sac est là, avec ces fichiers. »

Comment t’es passé des photos aux scans ?
À 18 ans, un peu après la mort de ma grand-mère, j’ai récupéré des effets personnels, des photos, des petits souvenirs. L'idée, c’était de les scanner pour archiver la beauté de certains de ces objets qui m’étaient chers. Si je déménage, si ma maison brûle, si on me cambriole, que je perd tout, j’ai quand même une trace, un fichier que je peux garder sur mon disque dur toute ma vie. J'en ai un tout le temps avec moi ; et j’en ai un autre dans mon sac de survie avec deux albums de Booba, un coffret vinyle de sa discographie complète. S’il se passe une enroule un jour, je sais que mon sac est là, avec ces fichiers.

Grosse nostalgie quoi. T’as une petite crise existentielle du quart de siècle ?
Ouais je suis quelqu’un d'hyper nostalgique. Souvent, je suis posé à mon bureau et je rêvasse dans ma bulle. Ça me permet de retourner en arrière, de me souvenir, d’analyser et d’agir en conséquence pour le turfu.

« La photo de mon père avec le père Noël, je peux passer des heures à la regarder. »

Parmi tous ces objets, lesquels t’ont laissé une empreinte indélébile ?
La photo de mon père avec le père Noël, je peux passer des heures à la regarder. Déjà, me dire que je viens de ses testicules et que sans lui je n'existerais même pas, c'est dingue. Sinon, je dirais le livre d’Oncle Picsou ou le coffret du Parrain. Les DVD, plus personne n’en regarde. Tu montres ça à quelqu’un maintenant, il va se demander : « c'est quoi ce bail ? » alors que pour nous, c'était le Saint-Graal ; de Peter Pan, à Blanche-Neige. Et tous les Disney, des classiques.

En checkant tes scans, on se dit que t’as dû être un bon stoner. Avoue que tu scannes aussi tout ça parce que t’as peur que la weed fasse flancher ta mémoire.
En fait, j'adore l'esthétique de la weed ; c'est tout mousseux. Et ça sent bon. Des fois, j'ai envie de manger une gousse. J'aimerais inventer une friandise qui a l'aspect de la beuh.

Mais faut savoir que j'ai une mémoire très bizarre. Parfois, je vais retenir des infos toutes nulles qui servent à rien, et les trucs qui sont censés être importants, je vais pas m’en souvenir. Le truc, c'est que comme j'ai mauvaise mémoire, scanner me permet de m’en rappeler. Ça m’arrive de retomber sur de très vieilles photos et je me dis : « putain, heureusement que j’ai pris ce moment en photo. » Je l'oublierais sinon. Les voyages, soirées, les couchers de soleil, les levers de lune tout ça...

Mafia et honneur : « Le Gang », écrit par Roger Borniche, un inspecteur français des années 1970 à 1990.

Parles-nous de ton lien avec Le Parrain, les films d’espions et les armes blanches.
C’est simple, je vais être gentil et sociable avec la majorité des gens mais je réfléchis aussi comme un mafieux. Si t'es pas honnête et que tu me baises, je vais te baiser ; ciao bello. Du coup, les armes et la mafia représentent un thème récurrent dans mon travail. J’apporte beaucoup d’importance à la justice et l'honneur. Si t'as pas d'honneur, n'espère rien de plus de moi.

« Je ne suis pas spécialement content de l’époque à laquelle je vis, donc ça me permet de m’évader. »

T’as pas mal de livres ou films qui datent aussi…
Un truc qui me fascine de ouf, c'est ce que j'ai pas vécu. Par exemple, le Moyen Âge, j'aimerais trop voir comment c'était réellement et pas ce qu'on nous raconte dans les livres d'histoires. Ce qui m'attire, c’est le fait toutes ces choses viennent d'un temps qu'on ne pourra plus jamais vivre. Puis je ne suis pas spécialement content de l’époque à laquelle je vis, donc ça me permet de m’évader.

Celui-ci a l’air plus récent et on retrouve souvent des lunettes dans tes scans. Explique.
J'adore les lunettes de soleil, je suis trop fan. Quand tu vois des vieux dans la rue, genre tout mal habillés ; dès qu'ils mettent des lunettes, ça les starifie de dingue ! Et pour les cartes, j'ai fait ce scan quand j'ai appris à jouer au poker. Pendant un mois, j'ai fait que ça ; j'étais devenu accro !

Il y a une chronologie, un ordre particulier à ta série ?
Non y en a pas vraiment, c’est la chronologie de ma vie. Du coup y a pas vraiment de fin non plus.

Yanis devait exposer son travail au Beursschouwburg en mars, mais l’événement est reporté au mois septembre.

_Plus de scans de Yanis ci-dessous et sur son Instagram__._

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Le contenu des poches de Yanis, en fin de soirée.

Le père de Yanis avec Père Noël.

La hass selon Yanis : une Gordon, des Pall Mall, du poppers (« À défaut d’avoir assez de thunes pour de la coke ») et le Joker en mode : « Bande de sheitans, je vais vous baiser ».

Le skate, élément important de sa vie, causes de multiples fractures : poignets, chevilles, petit doigt.

Composition avec Jacques Brel (que Yanis affectionne particulièrement pour la nostalgie de ses textes et sa personnalité parfois enfantine) regardant vers le magasin de jouet.

Yanis a découvert « Forrest Gump » en 2014. Il était alors à l’hôpital après un grave accident. Le film est devenu son préféré.

Bribes de cette vie poétique.

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