Sexe

Pourquoi les femmes ne connaissent pas leur clitoris ?

C'est la question à laquelle Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet tentent de répondre dans « Mon nom est clitoris », un documentaire sur l'absence du clitoris dans les cours d'éducation sexuelle.
20 July 2020, 9:43am
Docu « Mon nom est clitoris »
MON NOM EST CLITORIS / STRAY DOGS

« On parlait du vagin, des trompes de Fallope, des ovaires mais on ne parlait jamais du clitoris », raconte une jeune femme assise en tailleur sur son lit. Dur de se souvenir d'un quelconque cours sur le clitoris ou même sur le plaisir féminin en général. Quelques souvenirs sur la masturbation masculine ressurgissent mais en ce qui concerne la femme, rien hormis les organes reproducteurs, la grossesse et l'accouchement.

Pendant quatre ans, les réalisatrices Daphné Leblond et Lisa Billuard-Monet ont tendu le micro à 12 jeunes femmes pour les interroger sur leur sexualité, mais surtout sur ce petit organe encore méconnu qu'est le clitoris. Le constat est effarant, toutes ont appris tard ce qu'était précisément le clitoris, le seul organe humain uniquement destiné au plaisir. Absence des manuels scolaires, gêne familiale et pudeur obligatoire réservée aux femmes, elles ont appris sur le tas ce qu'elles auraient pu apprendre à l'école.

Produite par la société belge Iota Production, le documentaire Mon nom est clitoris offre un tour d'horizon de la sexualité féminine. Il est rare de voir des femmes parler librement de leur plaisir, face caméra, mais aussi de ce qu'elles connaissent moins bien dans leur corps. Bien que l'on soit en 2020 et que de plus en plus d'ouvrages abordent la question du plaisir féminin, le sujet reste très tabou dans les familles et les salles de classe.

Début juillet, les réalisatrices ont lancé une pétition pour que la loi obligeant les établissements scolaires à proposer trois séances de cours d'éducation sexuelle par an soit respectée par toutes les écoles en France. Pour mieux comprendre d'où vient cette absence du clitoris dans la société, on a discuté avec la coréalisatrice Daphné Leblond pour nous parler de son documentaire.

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MON NOM EST CLITORIS / STRAY DOGS

VICE : Pourquoi avoir voulu faire un documentaire sur le clitoris ?
Daphné Leblond : On voulait travailler sur deux chantiers : l'interdiction de la masturbation féminine et l'obligation de la pénétration dans l'hétérosexualité. On souhaitait faire un film qui fait du bien, qui soulage et réconforte. Le but est de relier des personnes qui se pensaient isolées et de montrer une véritable sororité. Avec ce documentaire, on veut faire réfléchir sur les différentes sexualités qui existent, des modèles qui correspondent à la vraie vie des gens. Clairement, on a fait le film qu'on aurait voulu voir ado.

Vous n'utilisez jamais de voix off dans le documentaire, à part lors de l'explication scientifique du clitoris, pourquoi ?
On voulait sortir du commentaire que l'on voit encore beaucoup à la télévision et dont il est difficile de se passer. C'est intéressant d'enlever cette intervention extérieure qui peut être un peu surplombante, on a voulu se contenter de témoignages. Bien entendu, on monte donc ce serait de la mauvaise foi de dire que c'est complètement objectif puisqu'il y a un montage, on choisit ce qu'on veut mettre en avant. On voulait que notre voix soit au même niveau que celles des autres filles. On est au même stade qu'elles, c'est pour ça qu'on nous voit aussi à l'image dans le film. Ça permet de mettre tout le monde sur le même pied d'égalité. On propose d'écouter ce qu'elles ont à dire et les spectatrices en font ce qu'elles veulent.

« Le clitoris est connu depuis le XVI ème siècle au moins, y compris sa partie interne, et pourtant il a disparu »

On commence enfin à parler un petit peu du clitoris dans les livres ou le cinéma. Pourtant, vous avez fait le choix d'en parler vous aussi, est-ce qu'il encore un gros travail à faire sur le sujet ?
Quand on a commencé le documentaire en 2016, on a vraiment eu l'impression qu'il n'y avait littéralement rien sur le sujet. Aujourd'hui, ça s'améliore doucement. Mais il faut continuer à en parler, les luttes féministes sont souvent cycliques, on a régulièrement des retours en arrière. Le clitoris est connu depuis le XVI ème siècle au moins, y compris sa partie interne, et pourtant il a disparu. C'est possible de faire disparaître un organe dans le discours, dans les cours, dans les livres donc il faut être vigilant. Et on voit que ce n'est pas encore fini quand on se penche un peu sur les commentaires sur les réseaux sociaux et les réactions suite à notre documentaire.

Beaucoup pensent encore que l'école n'est pas le lieu de l'éducation sexuelle que c'est aux parents de faire ça, sauf qu'on n'a pas tou·tes les mêmes parents, c'est très inégal. C'est pour ça que l'école existe normalement pour rééquilibrer, réajuster et proposer un enseignement plus égalitaire. Penser que l'éducation sexuelle peut être donnée par les parents, c'est être complètement dans le déni, car c'est croire qu'iels le feront tous de manière égale. Et puis, il y a celleux qui ont encore des résistances très morales et idéologiques qui pensent qu'on est exhibitionniste.

Quand on voit votre documentaire, on a l'impression que les femmes connaissent mal leur corps, est-ce dû à une absence sexuelle ?
Il n'y a pas besoin de chercher très loin. Pour moi, comme pour beaucoup de femmes, le clitoris n'était pas présent sur mes manuels scolaires et je n'ai aucun souvenir d'avoir entendu le mot en classe. J'ai appris l'existence de l'organe du clitoris interne à 21 ans et pourtant j'ai fait des études supérieures poussées et je viens d'un milieu éduqué. Si avec un tel capital culturel on ne connaît pas le clitoris je vois mal où on pourrait l'apprendre. Si on en parle pas avec sa famille ou avec ses amis parce que le sujet est tabou, il faut absolument en parler en classe. Une fois que le sujet est sur la table, toute la société peut changer et il peut exister dans les discours familiaux et amicaux. Mais tant qu'il n'existe pas à l'école, il peut ne pas exister du tout dans les esprits.

Vous avez justement lancé une pétition dernièrement, est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?
En France, depuis 2001, il existe une loi qui impose trois cours d'éducation sexuelle par an de la primaire du lycée. C'est la loi et pourtant ce n'est pas respecté. On veut faire dans le moins polémique possible, on demande à ce que cette loi soit appliquée partout, tout simplement. On aimerait que ça ait un impact politique. On a été invitées en Belgique au Parlement francophone bruxellois pour participer à une commission plénière sur la santé sexuelle. On nous a pris au sérieux et on aimerait bien que ce soit pareil en France mais il y a plus de résistance à ces sujets-là dans le pays.

Est-ce que des professeur·es ont réagi à votre documentaire ?
Oui beaucoup. À chaque projection, des enseignant·es souhaitent passer le documentaire dans des écoles. On a fait exprès pour que ce soit tout public sans nudité pour être diffusé dans des écoles. On a rédigé un dossier pédagogique qui va avec le film et qui est en vente sur le site du planning familial bruxellois. Les profs sont plutôt partant·es, l'idéal ce serait de le présenter à des classes mais on ne peut pas tout faire toutes seules et bénévolement.

Comment cela se fait-il que les filles soient moins au fait de leur corps que les garçons ?
Je pense tout de suite à la liberté autour de la masturbation qui est normale pour les garçons mais un énorme tabou chez les filles. Tout ça est accompagné de plein de fausses idées autour de la sexualité des femmes comme l'idée absurde que les hommes ont plus de besoins sexuels que les femmes ou que le désir féminin est plus lié aux sentiments. Ce ne sont que des idées reçues. Les hommes grandissent avec une plus grande liberté d'explorer et de tester des choses. Chez les femmes il y a la honte, le tabou. On grandit dans l'idée qu'on va être initiée à la sexualité par un homme, c'est comme si c'était leur rôle d'être du côté de l'action. Dans la sexualité, on cantonne beaucoup les femmes à la passivité. Le « Laisse-toi faire » ou « Détends-toi » qui sont des injonctions à la passivité. Ce n'est pas vrai que se détendre aide le plaisir. On encourage les femmes à ne pas se poser beaucoup de questions, ne pas trop creuser le sujet et ne pas être active.

« C'est notre corps, c'est à nous d'être éduquées et de connaître notre anatomie »

Alors, c'est la faute des hommes ?
On ne parle pas du tout en ces termes-là, on essaye d'avoir une rigueur qui exige que ce n'est pas une question de blâme et de faute. Bien entendu lorsqu'on se demande d'où vient la domination masculine, ça ne vient pas des femmes. En revanche, les groupes dominés reproduisent parfois cette domination et la permettent et la facilitent. C'est ce qu'on a essayé de montrer dans le film : la part qu'on joue nous les femmes dans le fait de rester dominées, ignorantes et tout ce qu'on considère comme interdit. Par exemple, on leur posait à toutes la même question qui était : « Est-ce qu'on t'a dit que la masturbation c'était mal et sale ou est-ce que tu te le dis toute seule ? » Dans notre film, il y a des filles qui racontent qu'on leur a dit que c'était dégueulasse mais il y en a aussi à qui on ne l'a jamais dit et pour lesquels c'était complètement intériorisé. Ça montre le rôle que jouent les femmes dans leurs propres dominations et tout ce qu'on joue contre nous-même. On peut agir là-dessus et en sortir. On nous a demandé pourquoi ne pas avoir interrogé les hommes pour savoir ce qu'ils savaient du clitoris mais ce qu'on veut montrer c'est qu'à partir du moment nous-même on ne sait pas qu'il existe, pourquoi est-ce qu'on irait blâmer les autres de ne pas savoir qu'il existe. C'est notre corps, c'est à nous d'abord d'être éduquées et de connaître notre anatomie.

Pourquoi le plaisir féminin est aussi tabou ?
J'ai envie de te répondre : « Pourquoi est-ce que c'est tabou ? » Il n'y a aucune raison alors arrêtons tout de suite ! C'est littéralement absurde, ça n'a aucune raison d'être. De nombreux anthropologues et sociologues travaillent sur ce tabou et tentent de comprendre pourquoi cette entrave. Si on pense à la domination de genre, il est clair que ça maintient un contrôle sur un groupe. S'émanciper, c'est découvrir son propre plaisir, être indépendante sexuellement, affectivement et ensuite on peut enfin commencer à être émancipé dans sa tête. Cette censure vient du fait que c'est un vrai pouvoir d'arriver à maîtriser son propre plaisir et son propre corps.

Pourquoi ne pas avoir parlé d'excision ?
Nous n'avons pas rencontré de femme excisée, on aurait pu en chercher une voire plusieurs, ça aurait eu toute sa place. On a essayé de parler de l'excision mentale ou culturelle, montrer qu'on est sur un continuum du sexisme, qu'on fasse disparaître le clitoris des manuels scolaires ou directement sur les corps des femmes ça procède d'une même intention. Ajouter l'excision aurait pu être un danger et une manière de minimiser les autres histoires qui sont plus banales et paraissent moins graves à côté de l'excision alors qu'on voulait leur donner le poids et la gravité. Mais l'excision aurait vraiment pu avoir sa place dans notre documentaire.

Que faudrait-il pour que les femmes profitent plus de leur clitoris ?
Ce qu'il faut c'est surtout le faire exister dans l'esprit et du coup dans le corps de toutes les femmes, ça aiderait les femmes à s'en servir, à ce qu'il soit fonctionnel et éveillé. Il y a aussi les sex-toys consacrés au clitoris qui permettent de penser sa sexualité autrement que par la pénétration. La parole peut aussi aider énormément, à partir du moment où on arrive à en faire un sujet de conversation, qu'on puisse en discuter en débattre, à ce que la sexualité sorte de l'ordre de la performance où il faut que tout marche, qu'il y ait un orgasme, que ce soit lisse et irréprochable, si on oublie tout ça, ça ne peut qu'aller mieux. C'est en discutant qu'on peut commencer à réfléchir et demander ce qu'on préfère. La libération du plaisir commence par la parole.

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Cet article a été publié sur VICE FR.