Culture

Cette bruxelloise crée 100 tattoos exclusifs pour le centenaire du Bauhaus

« On me poussait à commencer le tatouage en faisant des roses, des signes infini et des attrapes-cauchemars. Mais moi, je voulais faire de la ligne. »

par Romain Vennekens; photos Romain Vennekens
15 October 2019, 1:58pm

Inspirée depuis longtemps par la force esthétique et philosophique de l’école allemande, Shayto Badjoko (28 ans), dessinatrice et tatoueuse, a décidé de rendre hommage au Bauhaus en dessinant 100 pièces uniques le représentant, et rendant son héritage encore un peu plus éternel. Je lui ai rendu visite chez elle, où elle tatoue, pour parler de son art et de son attache au mouvement Bauhaus.

VICE: Hello Shayto. Tu viens de développer 100 dessins qui rendent hommage à l’école du Bauhaus. Pourquoi cette fascination ?
Shayto: Ça fait pas mal de temps que je puise mon inspiration là-dedans, que ce soit pour des logiques de traits, de composition ou pour l’approche globale qui vise à décloisonner les disciplines. C’est presque une obsession. Alors être l’année des 100 ans, c’est idéal pour pouvoir proposer un travail de curation sur le sujet. J’ai voulu créer 100 pièces qui représentent vraiment le Bauhaus. Pour cela, j’ai tiré profit de la culture du sample, très présente dans le tatouage, où tu reprends des choses que tu aimes pour les réinventer. Réduire un bâtiment qu’on trouve magnifique à un zoom, à un petit détail qui peut être appropriable et tatouable. Quand j’ai révélé les 100 pièces finales, les réponses ont été très enthousiastes. Et puis il y avait comme une sorte d’effervescence parce que j’ai décidé que chaque dessin ne serait tatoué qu’une seule fois.

Shayto Badjoko Bauhaus project

En combien de temps as-tu composé ce catalogue ?
En presque six mois. J’ai commencé à lister les pièces phares en avril en voyant les différents événements, documentaires et expositions dédiés au centenaire et j’en avais presque 160. Ensuite je les ai re-travaillées individuellement pour obtenir une synthèse radicale noir et blanc traduisible en tatouage. De là, j’ai progressivement éliminé les moins pertinentes avant d’arriver à la sélection finale de cent cet été, et de peaufiner certaines pièces et la mise en page du projet.

Combien de pièces sont encore disponibles ?
24 ont été réservées en deux semaines, c’est un début encourageant. Il en reste donc 76 de disponible. Ce serait vraiment génial de toutes les faire évidemment, on croise les doigts !

Shayto Badjoko Bauhaus project

Les personnes qui se font tatouer ont-elles une affection particulière pour le Bauhaus ?
Globalement, iels connaissent bien et sont fans, ou du moins reconnaissent et ne savaient juste pas mettre de nom dessus. La majorité aime l'architecture et de design et iels sont grave excité·es à l'idée de marquer le coup à travers ce projet. Grâce au timing, ça tire vers la performance au final.

« C’est vachement ironique de partir d’un mouvement qui prône l’absence de décoration et d’en faire quelque chose de purement ornemental comme un tatouage. »

Quelle est ta pièce préférée ?
Je les aime toutes et je les ai toutes plus ou moins envisagées, de la plus minimale à la plus sophistiquée, mais j’ai une préférence pour une composition issue d’une affiche pour l’exposition du Deustscher Werkbund par Herbert Bayer à Paris en 1930. Je l’ai réservée pour moi, je trouvais ça cool de m’inclure dans le projet donc j’ai triché oui, il y en a 23 de réservés en réalité !

BauhausTattoo

Es-tu inspirée par d’autres mouvements d’architecture (ou autre) ?
En ce moment je creuse pas mal le Brutalisme et Charlotte Perriand dont j’ai pu re-découvrir le travail à son incroyable exposition à la Fondation Louis Vuitton. Une vraie claque. Je puise pas mal d’inspiration dans différents principes d’équilibre propres à la sculpture comme dans le travail de Jean Arp, Eduardo Chillida, Isamu Noguchi mais aussi dans la joaillerie avec la créatrice de bijou Margaret de Patta.

Comment tu définirais l’héritage du Bauhaus ?
L’importance de la ligne, l’idée de quelque chose de léger, de sombre, et l’absence d’ornement. C’est vachement ironique d’ailleurs de partir d’un mouvement qui prône l’absence de décoration et d’en faire quelque chose de purement ornemental comme un tatouage.

Shayto Badjoko Bauhaus project

Avec le Bauhaus, il y a aussi cette volonté de retourner à l’artisan, à la place de l’artiste, ce qui fait sens aussi avec le tatouage…
Tout à fait. Essayer de péter la gueule à cette idée « d’être artiste », alors qu’on apprend un métier et des techniques. Il reste un vrai fantasme d’avoir été au tournant de quelque chose d’important, alors que les nazis ont rapidement mis fin au mouvement. Ça donne un statut mythique à la période. Il y avait une vraie volonté de modernité. L’idée d’une personne formée à toutes les disciplines, capable de maîtriser un tas d’outils bruts et d’en faire ce qu’elle veut à condition que ça soit à avec la volonté d’améliorer le quotidien. Je trouve ça très beau.

« On me poussait à commencer le tatouage en faisant des roses, des signes infini et des attrapes-cauchemars. Mais moi, je voulais faire de la ligne. »

Tu es dessinatrice avant d’être tatoueuse. Ça fait combien de temps que tu dessines ?
Ça fait plus de dix ans maintenant.

Shayto Badjoko Bauhaus project

Qu’est-ce qui t’a fait passer du papier à la peau ?
C’est une histoire une peu dingue. Quand ma mère a eu 50 ans, elle a décidé d’aller voir une voyante. Elle a apporté des photos de moi et lui a posé des questions sur mon futur. Cette voyante, au moment d’annoncer ma destinée, a fait comprendre à ma mère que si je commençais le tatouage, non seulement j’aurais les capacités nécessaires pour le faire, mais je pourrais aussi m’épanouir complètement. À son retour, ma mère m’a tout raconté. Je n’arrivais pas à y croire. Ça faisait un petit moment que je me questionnais sur le tatouage, sans pour autant considérer devenir tatoueuse. Mais la technique m’intéressait. Poussée par ces révélations, la semaine même j’ai demandé à un pote de ma sœur de m’apprendre à tatouer. J’ai passé plusieurs jours intensifs à le regarder bosser et à tenter de comprendre les machines. Ensuite, il m’a laissée faire mon premier tatouage et ça s’est bien passé. Je m’attendais à être prise comme apprentie mais il m’a dit que non, que c’était bon, je pouvais commencer. Pour lui, il n’y avait pas qu’une seule bonne manière de faire et c’était mieux que je me débrouille directement en faisant mes propres erreurs et en apprenant de ça. Dis comme ça, ça fait peur, mais il m’a aussi conseillé de m’entraîner d’abord sur moi. C’est ce que j’ai fait. C’est ça qui te donne la meilleure dose de stress pour persévérer. J’ai continué avec mes proches, d’abord gratuitement puis en demandant des petites sommes. Maintenant, ça fait un an que je ne fais presque plus que ça.

Tu dis que tu as appris avec un ami, mais il ne faut pas tout de même un petit bagage médical pour tatouer ?
Ah si, là j’ai présenté ça comme ça, comme si j’avais commencé en pirate, mais pas du tout. Tu dois suivre une formation où tu apprends les règles d’hygiène, le matériel et toutes les complications possibles. C’est seulement une fois que tu as le papier attestant que tu as bien suivi la formation que tu peux exercer en Belgique.

Shayto Badjoko Bauhaus project

Ton style est assez unique, comment tu l’as développé ?
J’ai toujours voulu me perfectionner dans la ligne droite alors qu’on me disait que personne ne voulait faire ça et que c’était super dur. On me poussait à commencer le tatouage en faisant des roses, des signes infini et des attrapes-cauchemars. Mais moi, je voulais faire de la ligne. Aujourd’hui, je crois que c’est aussi pour ça qu’on me contacte, parce que je sais faire de belles lignes droites. Je suis passée des projets qu’on me soumettait à proposer mes propres dessins. C’est souvent très abstrait et linéaire. Quand j’ai commencé à les partager, j’ai remarqué que les gens accrochaient bien.

Il y a quelque chose de très intime et d’assez vertigineux dans l’acte de marquer une peau à jamais. Comment tu vis cela ?
C’est un truc de dingue et c’est tellement satisfaisant. Surtout que j’ai toujours eu un souci avec le papier. Lorsque mon crayon gratte sur une feuille, ça me fait comme quand quelqu’un passe ses ongles sur un tableau. C’est assez désagréable. Alors que la peau, c’est souple, c’est vivant. Et puis, tatouer, c’est comme augmenter un de tes dessins, pour moi. Tu les fais exister sur les gens, dans le présent, pour la vie. J’ai des débuts de vertige quand j’y pense, ça me dépasse complètement.

Shayto Badjoko Bauhaus project

Tu tatoues chez toi. Tu préfères ça plutôt que de tatouer dans un shop ?
Il y a tout un folklore lié au tatouage traditionnel, que ça soit dans les thèmes ou dans l’idée de devoir entrer dans un shop où tout le monde est hyper tatoué. C’est presque comme un bizutage, une sorte de protocole. Je n’ai rien contre ça, mais commencer le tatouage en invitant les gens chez moi, sans qu’il n’y ait personne d’autre autour, c’est plus intime. C’est un niveau de confiance et d’intensité que j’ai du mal à synthétiser. C’est presque sacré. Et ça crée des liens très forts avec les gens.

On t’a déjà demandé un design que tu trouvais vraiment immonde ?
J’essaie d’éviter ça. Il y a un truc tellement solennel avec le tatouage que j’accepte des projets à condition de tout dessiner par moi-même ou au moins de pouvoir revisiter la proposition. Je ne veux pas tatouer quelque chose que je n’aime pas. Heureusement les gens choisissent de plus en plus mes pièces.

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