Pour nous, la cofondatrice de Black Lives Matter a refait le monde

Patrisse Khan-Cullors, l'une des trois membres fondatrices de Black Lives Matter, discute avec nous de l'origine du mouvement et de son futur.

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juin 20 2018, 2:11pm

Cet article a été initialement publié sur i-D UK, dans The New Fashion Rebels Issue, Été 2018.

Black Lives Matter est le mouvement politique le plus important du 21 ème siècle. Un réseau qui se bat pour l’égalité raciale et la justice. Ce que vous ne saviez peut-être pas, c’est qu’il a été lancé par trois femmes noires. Voici l’histoire de l’une d’entre-elles, Patrisse Khan-Cullors.

L’étiquette « terroriste » qu’on m’a collée a été dévastatrice. Au début j’étais décontenancée et alertée, mais avec le temps j’ai compris. Certains de nos plus grands combattants pour la liberté ont aussi été considérés comme des terroristes – Angela Davis, Assata Shakur, Martin Luther King Jr, Nelson Mandela… C’est ce que font les autorités : elles créent ces étiquettes censées définir qui nous sommes et ce que sont nos organisations pour nous rabaisser et discréditer notre travail.

Historiquement, certains de nos mouvements les plus marquants ont été menés et maintenus en vie par des femmes, mais nous ne savons rien d’elles. Soit les gens ont arrêté de raconter leur histoire, soit cette histoire n’a jamais été racontée ou alors elles ont été intentionnellement gommées de ce récit. C’est cela que nous essayons d’enrayer. Il faut une immense dose d’énergie et de travail pour combattre le patriarcat, mais nous ferons tout pour continuer à raconter l’histoire complète de Black Lives Matter. Notre histoire.

Black Lives Matter est un mouvement créé par trois femmes noires : Opal Tometi, Alicia Garza et moi. Malgré cela, ceux qui ont le plus de visibilité au sein du mouvement sont généralement les hommes noirs. Notre travail, une partie de notre travail en tout cas, consiste à être présentes, visibles, transmettre aux gens la véritable histoire de Black Lives Matter et la répéter tant que cela est nécessaire.

En 2013, George Zimmerman était acquitté du meurtre de Trayvon Martin. Alicia écrivait à l’époque un long texte en réponse, publié sur Facebook et qui contenait la phrase suivante : « black lives matter », à laquelle j’ai répondu d’un « #BlackLivesMatter ». Quelques jours plus tard, Opal est entrée dans la danse et bam ! C’était parti. Nous avons dit : « Nous n’allons pas laisser les médias réduire nos voix, celles des femmes noires, des queer et des trans au silence. Nous n’allons pas autoriser les médias à transmettre une seule idée, réductrice, de l’activisme noir. »

On dit souvent de moi que je suis une activiste sociale. Je préfère le terme d’organisatrice communautaire : je rassemble les gens pour générer du changement. C’est mon coming out queer à 15 ans qui m’a vraiment introduit au concept de communauté. Nous explorions nos identités, nous essayions de comprendre qui nous étions et durant tout ce processus de réflexion nous nous supportions les uns les autres et nous étions fiers de notre identité queer. Rien ne pouvait réprimer ce sentiment, c’était trop important. La communauté, c’est bien plus qu’un mot. La communauté c’est la famille choisie et la famille de sang : un groupe au sein duquel on se responsabilise et où l’on se soutient.

“Nous n’allons pas laisser les médias réduire nos voix, celles des femmes noires, des queer et des trans au silence. Nous n’allons pas les autoriser à transmettre une seule idée, réductrice, de l’activisme noir.”

Pour ceux qui cherchent une communauté mais ne savent par où commencer, il est important avant toute chose d’être réellement honnête avec vous-mêmes. Ne vous mettez jamais en position de vous compromettre, vous ou vos valeurs, vos croyances, dans le but de vous fondre dans une communauté. Soyez généreux mais ne vous compromettez pas ; soyez conscients de la manière dont vous construisez votre communauté et des gens avec qui vous le faites. Plutôt que de vous soucier de ce que vous pouvez tirer des uns et des autres, concentrez-vous à bâtir des relations de solidarité.

En tant qu’activiste, il est vital de prendre soin de soi. Je le répéterais autant qu’il le faudra : je pense que lorsque les noirs obtiendront enfin réparation, nous devrons avoir un thérapeute dans le lot. Un thérapeute compétent qui comprend les problématiques noires, qui peut nous soutenir et nous guider dans notre trauma. En marge de la thérapie, se soigner et prendre soin de son corps n’est pas à négliger. Il faut se rappeler des choses simples comme boire suffisamment d’eau, manger. Pendant les périodes les plus intenses, ces petites joies peuvent facilement être oubliées, et c’est là qu’il faut s’élever pour que ce ne soit pas le cas.

L’une des leçons les plus importantes que j’ai apprise de mon expérience, c’est de savoir dire non. Avant, je disais oui à tout. Je disais oui à toutes les opportunités, tous les évènements et ne gardais que très peu de temps pour moi. J’ai dû apprendre à dire non et à être stricte. J’ai un jour participé à une conférence qui devait durer deux heures selon les organisateurs. Je suis allée voir le modérateur pour lui dire que je quitterais la scène au bout de ces deux heures si la conférence n’était pas finie. Ils pensaient que je blaguais, mais arrivée à 2h05 je me suis levée de mon siège et j’ai quitté la scène. Mon temps est précieux. Les gens pensent que les femmes noires doivent tout faire, et pour tout le monde. Ce n’est pas vrai. Nous avons nos limites. Nous pouvons avoir de la compassion en restant fermes.

L’amour est au centre de mon activisme, de nombreuses manières. Aimer c’est un verbe, une pratique. L’amour est en constante évolution. J’adore les noirs, de tout mon cœur. Je crois en nous. Je crois en notre capacité à résister à tout et à gagner. Il faut avoir beaucoup d’amour pour se battre, pas seulement pour soi mais pour tous les autres.

C’est l’amour qui m’a mené à combiner mon art et mon activisme. J’ai créé une pièce performative, Stained, en 2012. C’était un portrait intime de la violence d’État qui donnait la voix aux rescapés de la torture qui opère au sein de la prison du comté de Los Angeles, et à leurs familles. C’était la première fois que je transformais ma propre expérience en une proposition artistique qui s’est ensuite étendue à Dignity And Power Now, une idée que j’ai lancée avec des amis et qui est depuis devenue une organisation solide. Nous avons affronté le bureau du shérif du comté de Los Angeles et nous avons gagné. Au passage nous avons créé une infrastructure de solidarité aux personnes les plus traumatisées de nos communautés.

“J’adore les noirs, de tout mon cœur. Je crois en nous, en notre capacité à résister à tout et à gagner. Il faut avoir beaucoup d’amour pour se battre, pas seulement pour soi mais pour tous les autres.”

Être une activiste – et créer sa propre organisation – est très dur et demande un courage qui n’est pas donné à tous, mais c’est un travail important, nécessaire. Quand vous créez votre organisation, vous devez être conscient de votre propre trauma et des réponses à y apporter.

Si je pouvais parler à la version jeune de moi-même, je lui dirais de tenir le coup et que les choses vont s’amérliorer. Ça ira, tu peux pleurer, tu peux avoir des émotions. J’étais très sensible quand j’étais enfant et ça gênait souvent ma famille, on me disait que je pleurais trop. Je me conseillerais de m’autoriser à ressentir des choses, parce que c’est un don qui te sert au le long terme.

Il faut que nous construisions plus d’organisations. Et il est important que les organisations noires et les instutitions se soutiennent. Il faut bien intégrer au sein de vos orgnisations que le travail que vous faites est plus gros, plus important que vous. Ce n’est pas dire qu’il ne faut pas se prendre en charge et s’occuper aussi de soi, mais souvenez-vous que le travail que vous faites a un impact sur des gens du monde entier : il est à l’attention des enfants de nos enfants.

C’est un combat planétaire, pas seulement un combat en Europe ou aux Etats-Unis. Faites en sorte que les noirs et la lutte des noirs soit au centre de votre organisation. La criminalisation des noirs est un tout, mais il est important ce se rappeler que cette criminalisation varie selon les genres, et nous devons éviter de se concentrer uniquement sur un seul genre. Toutes les vies noires sont importantes.

Plus vite nous aurons compris que quand les noirs serons libres, nous serons tous libres, plus vite nous pourrons nous diriger vers quelque chose qui génère collectivement un changement libérateur.

Le livre When They Call You a Terrorist: A Black Lives Matter Memoir de Patrisse Khan-Cullors et Asha Bandele est disponible.

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